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Full text of "Le Népal: étude historique d'un royaume hindou"

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ANNALES DU MUSÉE GUIMET 



BIBLIOTHEQUE D'ETUDES 

TOME xyii 



LE NÉPAL 

PAR 

SYLVAIN LÉVI 



VOLUME 1 




Mahàrtja Chander Sbam Sher J«ng Rin* Bahadur, 
Premier Minisire ot Mariclul du Népal. 



LE NÉPAL 



ÉTUDE Historique d'un royaume hindou 



PAR 



SYLVAIN LÉVI 

PR0PB88BUR AU COLLAOB DB PRANGB 



OUVRAGE ILLUSTRÉ DB PHOTOGRAPHIES 



VOLUME i 



< a. V • 



I ■ » «^ » 



PARÏS 

ERNEST LEROUX, ÉDITEUR 

28, BUE BONAPARTE, 28 

1905 



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i4«aî Maharajas 

BIR SHAM SHER JANG 

DEB SHAM SHER JANG 

CHAiNDER SHAM SHER JANG 

Qui ont tour à tour soutenu et encouragé 

ces recherches. 

Un hôte reconnaissant. 



232865 




STsjainbha Paçupati Vacchleçvarl 

Vâgmati et Gadgl 

( Fronlitpiet d'un manuaerit de la Vamçâvali brakmaniqui 



INTRODUCTION 



Le nom du Népal n'est pas inconnu, même en dehors 
du cercle étroit des érudits. Le prestige de l'Himalaya s'est 
réfléchi, pour ainsi dire, sur le royaume hiadou que la 
grande chaîne abrite; le Gaurisankar et les autres pics 
géants qui donnent le vertige à l'imagination des écoliers, 
évoquent à la mémoire l'image du Népal, allongé sur la 
carie au pied de ces colosses. Entre le Tibet au Nord, et 
l'Inde britannique qui le presse au Sud, à l'Est, à l'Ouest, 
le royaume du Népal occupe peu de place ; le Népal propre- 
ment dit en tiendrait moins encore. L'usage local, d'accord 
avec la tradition, réserve exclusivement la dénomination de 
Népal à une vallée obloDgue, située au cceur même du pays, 
à mi-chemin de l'Hindoustau brâlant et des hauts plateaux 

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î LE NÉPAL 

glacés, riante, féconde, populeuse, acquise de longue date 
à la civilisation et qui n'a jamais cessé d'exercer Thégé- 
monie sur les rudes montagnes d'alentour. C'est l'histoire 
de cette humble vallée que j'ai tenté de retracer ici. 

Faut-il m'cxcuser d'avoir consacré tant d'efforts à un 
sujet si restreint? Je ne le crois pas. Une suite de 
faits qui s'enchaînent, quelle qu'en soit la portée apparente, 
est mieux qu'une distraction d'esprit curieux; elle provoque 
la réflexion et lui apporte un aliment. Si les destinées du 
genre humain ne sont pas un vain jeu du, hasard, s'il est 
des lois conscientes ou aveugles qui les gouvernent, 
l'histoire d'une communauté humaine intéresse l'humanité 
entière puisqu'elle fait apparaître Tordre et le plan dis- 
simulés sous la masse confuse des événements. C'est 
l'inconnu, toujours dangereux, qui recule, si on parvient à 
découvrir comment une vallée perdue s'est peuplée d'habi- 
tants, s'est organisée, s'est policée, comment les cultes, 
les langues, les institutions s'y sont lentement transformés. 
Sur le domaine hindou, Tétude prend plus d'importance 
encore. L'hide, dans son ensemble, est un monde qui n'a 
pas d'histoire: elle s'est créé des dieux, des dogmes, des 
lois, des sciences, des arts, mais elle n'a pas livré le secret 
de leur formation ni de leur métamorphose. Il faut être 
initié à l'indianisme pour savoir au prix de quels patients 
labeurs les savants de l'Europe ont établi de rares repères 
dans l'obscurité d'un passé presque impénétrable, quelles 
étranges combinaisons de données hétérocUtes ont permis 
d'édifier une chronologie chancelante, encore criblée 
d'énormes lacunes. 

Les peuples civilisés se sont préoccupés en général de 
transmettre à la postérité un souvenir durable ; organisés 
en communauté, ils ont directement étendu au groupe 
les sentiments instinctifs de l'individu ; ils ont voulu dé- 
chiffrer le mystère de leur origine et se survivre dans 



s 



INTRODUCTION . 3 

Tavenir. Les prêtres, les poètes, les lettrés se sont offerts 
àsalisfairecebesoin puissant. Les Chinois ont leurs annales, 
comme les Grecs ont Hérodote, comme les Juifs ont la 
Bible. L'Inde n'a rien. 

L'exception est si singulière qu'elle a dès l'abord provo- 
qué la surprise et suscité des explications. On a surtout 
allégué, comme une raison décisive, l'indifférence trans- 
cendantale de la pensée hindoue: pénétré de l'universelle 
vanité, THindou assiste avec un dédain superbe au défilé 
illusoire des phénomènes; pour mieux humilier la petitesse 
humaine, ses légendes et ses cosmogonies noient les années 
et les siècles dans des périodes incommensurables qui con- 
fondent l'imagination, saisie de vertige. Le trait est exact ; 
mais, dans l'Inde comme ailleurs, les doctrines les plus 
hautes ont dû s'accommoder aux faiblesses incurables de 
l'humanité. Les inscriptions commémoratives et les pané- 
gyriques sur pierre qui jonchent le sol de l'Inde prou- 
vent que de longue date les rois et les particuliers ont 
pris soin de leur gloire future. Les longues et pompeuses 
généalogies qui servent fréquemment de préambule aux 
actes royaux montrent même que les chancelleries dres- 
saient dans leurs archives un historique officiel de la dynas- 
tie. Mais le régime politique de l'Inde condamnait ces maté- 
riaux à une disparition fatale. Si les peuples heureux n'ont 
pas d'histoire, l'anarchie aussi n'en a pas; et l'Inde s'est 
épuisée dans une perpétuelle anarchie. Les invasions étran- 
gères et les rivalités intestines n'ont jamais cessé d'en 
bouleverser la surface. Parfois, à de lointains intervalles, un 
maître de génie pétrit dans ses mains robustes la masse 
amorphe des royaumes et des principautés, et fait de l'Inde 
un empire, mais l'œuvre meurt avec l'ouvrier; l'empire se 
disloque et des soldats de fortune s'y taillent des états de 
rencontre. Trop grande pour se prêter à une monarchie, 
rinde manque de divisions naturelles qui assurent un 



4 LE NÉPAL 

partage stable ; rhégémonie erre au hasard sur Télendue 
de cet immense territoire, et passe de Tlndus au Gange, 
du Gange au Dekkhan. Les capitales surgissent, res- 
plendissent, s'éteignent; les marchés, les entrepôts, les 
ports de la veille sont déserts le lendemain, vides, 
oubliés. De temps en temps, sur ce bouillonnement, 
une vague passe, retombe, et brise tout de proche en 
proche. Alexandre entre au Penjab, et le Gange lointain 
échappe à ses puissants maîtres ; les Anglais débarquent 
sur les côtes, et le Mogol est ébranlé. L'Inde qu'on se 
représente communément absorbée dans son rêve mer- 
veilleux et détachée du reste du monde est en réalité la 
proie banale où se rue la cupidité de Tunivers fasciné. Après 
les Aryas védiques, les Perses de Darius ; puis les Grecs, 
et les Scythes, et les Huns, et les Arabes, et les Afghans, et 
les Turcs, et les Mongols, et les Européens déchaînés à 
l'envi : Portugais, Hollandais, Français, Anglais. L'histoire 
de l'Inde se confond presque tout entière avec l'histoire 
de ses conquérants. 

Si rinde, par l'excès de son instabilité, était condamnée 
à manquer d'une histoire politique, elle aurait pu du moins 
posséder une histoire religieuse. Le bouddhisme faillit la 
lui donner. Née d'une personnalité vigoureuse que les 
travestissements du mythe n'avaient pu masquer entière- 
ment, propagée par une succession de patriarches, régle- 
mentée par des conciles, patronnée par d'illustres souve- 
rains, l'Église du Bouddha se remémorait les étapes de sa 
grandeur croissante ; parue et publiée au cours des temps, 
elle ne se promettait pas une stupéfiante éternité ; elle 
fixait à sa durée un terme fatal, et pressée de conduire 
les hommes au salut, elle mesurait avec mélancolie les 
siècles parcourus, et les siècles encore ouverts devant elle. 
Retirés dans leurs couvents, les moines bouddhiques con- 
templaient sans doute les tempêtes du monde, comme les 



INTRODUCTION 5 

mirages décevants du néantuniversel; néanmoins, membres 
d'une communauté et solidaires de ses intérêts, ils tenaient 
soigneusement registre des donations et des privilèges 
octroyés par la faveur des rois. L'Église avait ses annales ; 
le couvent avait son journal. Mais un ouragan formidable 
balaya le bouddhisme, les monastères et les moines, avec 
leur littérature et leurs traditions. Le brahmane, resté 
seul en face de Tlslam envahissant, opposa au fanatisme 
du vainqueur les ressources de sa souplesse insaisissable ; 
dédaigneux de l'histoire qui contrariait son idéal et démen- 
tait ses prétentions, il se créa des héros à son goût et se 
réfugia avec eux dans le passé des légendes. 

Trois pays seulement ont gardé la mémoire de leur passé 
réel: tout au Sud, Ceylan, dans la mer; tout au Nord, le 
Cachemire et le Népal, dans les montagnes. Tous trois ont, 
en contraste avec Tlnde, un caractère commun: la nature 
leur a tracé un horizon défini, que la vue embrasse sans 
pouvoir le franchir. Solidaires de l'Inde, ils ne se confon- 
dent jamais avec elle, et poursuivent leurs destinées à 
Técart, enfermés dans un cercle fatal. 

Ceylan , métropole antique et toujours florissante du boud- 
dhisme, s'enorgueillit d'une chronique continue qui couvre 
plus de deux mille années ; depuis qu'un fils de l'empereur 
Açoka vint y fonder le premier monastère, vers 250 avant 
l'ère chrétienne, ses moines n'ont pas cessé de rédiger en 
vers didactiques les annales de l'Église singhalaise. Leur 
exactitude, soumise au contrôle des Grecs et des Chinois, 
s'est tirée brillamment de cette double épreuve. Mais Ceylan 
est un petit monde à part ; la politique, qui parfois exprime 
la réalité, sépare encore aujourd'hui Ceylan de l'Empire 
anglo-indien pour la rattacher directement à la couronne 
britannique. La péninsule est à Râma, le héros des brah- 
manes; mais l'île, soumise un instant par ses armes, n'en 
reste pas moins à son antagoniste, le démon Râvaça. Les 



6 LE NÉPAL 

routes maritimes de FOrient, qui s'épanouissent toutes en 
éventail autour d'elle, y ont déversé toutes les races du 
monde, Arabes, Persans, Malais, et nègres d'Afrique, et 
blancs d'Europe, et jaunes de la Chine. L'Inde s'allonge 
vers elle, presque à la toucher, mais quelle Inde? Tlnde 
noire, l'Inde dravidienne où le brahmanisme a toujours dû 
partager l'empire, avec les cultes indigènes, avec le boud- 
dhisme, avec l'islam, avec les chrétiens de Saint-Thomas, 
avec les Jésuites du Madouré. Ceylan est une annexe de 
l'Inde ; elle n'en est point une province, moins encore une 
image réduite. 

Le Cachemire, dans les terres, fait pendant à la grande 
île. La montagne l'entoure et ne l'emprisonne pas ; des cols 
praticables le relient au Tibet, au Kachgar, aux vallées 
du Pamir ; des passes faciles descendent au Penjab, vers ce 
seuil historique de l'Inde où tous les envahisseurs ont dû 
livrer leur premier combat. Ceylan est la sentinelle avancée 
au carrefour de l'océan Indien ; le Cachemire s'enfonce 
comme un coin, sous la poussée de l'Inde, au cœur de 
l'Asie. Mais, soudé à l'Inde, il en partage les destinées; 
conquis, comme elle, parles Turcs de Kaniska et les Huns 
de Mihirakula, il traverse comme elle une période de splen- 
deur et de force entre le vi** et le x* siècle, ensuite, épuisé 
par ses luttes contre les barbares de l'Occident, il succombe 
sous l'effort de l'Islam. Une chronique, composée au xr 
siècle, rappelle seule aujourd'hui les gloires du passé ; mais 
elle a suffi à les rendre immortelles. La littérature sanscrite 
que les rois du Cachemire avaient protégée et souvent môme 
cultivée a su payer dignement leurs bienfaits ; la Ràja-taran- 
ginî du poète Kalhana a sauvé de l'oubli leurs noms et leurs 
exploits. D'autres ont voulu plus tard reprendre et pour- 
suivre l'œuvre de Kalhana ; mais l'intérêt du sujet s'était 
évanoui. Le Cachemire avait échappé au génie hindou, et 
n'était plus qu'une annexe obscure de l'Inde musulmane. 



INTRODUCTION 7 

Si le Népal a une histoire, comme le Cachemire et Cey- 
lan, son histoire est bien modeste. Retranché entre ses gla- 
ciers et ses marécages, isolé comme un domaine indécis 
entre l'Hindoustan et le Tibet, il n'a jamais connu la civilisa- 
tion raffinée des cours cachemiriennes, ni Tactivité opulente 
de la grande île bouddhique. Ses annales ne rappellent ni le 
Mahâvamsa pâli, ni la Kâja-tarangint sanscrite ; leur forme 
même accuse le contraste ; elles consistent dans des listes 
de dynasties (Vamçâvalîs), combinées avec des listes de 
fondations et de donations royales ; les compilateurs qui 
les ont réunies et fondues n'ont pas même essayé de les 
élever à la dignité d'une œuvre littéraire : la langue usuelle 
leur a suffi, qu'ils aient emprunté le parler à demi tibétain 
des Névars ou le dialecte aryen des Népalais hindouisés. 
Leur récit, maigre et desséché d'ordinaire, ne s'arrête avec 
complaisance que sur les miracles et les prodiges ; il 
ne prend d'ampleur qu'à l'époque fabuleuse et l'époque 
moderne. La vigueur des souvenirs récents résiste seule à 
l'éclat éblouissant du passé légendaire. Héros et dieux, 
enfantés par la croyance populaire, passent de siècle en 
siècle, toujours plus vrais et plus réels à mesure que chaque 
génération y verse son âme et sa foi. On les voit, on les 
sent partout présents ; l'homme est l'instrument aveugle 
de leurs volontés ou de leurs caprices. La révolution de 
1 768 qui donne le Népal aux Gourkhas n'est encore, pour les 
chroniqueurs, que la suite d'un pacte conclu d'abord au 
ciel. L'histoire ainsi entendue se réduit à une épopée 
pieuse, montée sur un appareil de chronologie suspecte. 
La science, heureusement, dispose d'autres matériaux pour 
contrôler et pour compléter la tradition : l'épigraphie, 
déjà riche, et qui remonte jusqu'au v* siècle ; les manu- 
scrits anciens, nombreux au Népal où le climat les a mieux 
préservés que dans l'Inde ; la littérature d'origine locale ; les 
notices des pèlerins et des envoyés chinois ; les informa- 



8 LE NÉPAL 

tions tirées de l'histoire et de la littérature indiennes ; enfin 
les renseignements amassés par les voyageurs européens 
depuis le xvn* siècle. 

Tous ces documents, si divers d'âge, d'origine, de lan- 
gue, d'esprit, une fois comparés, critiqués et coordonnés, 
composent un tableau d'ensemble où le regard peut 
embrasser aisément les destinées d'une peuplade asiatique 
soumise au conlact de l'Inde, pendant une durée d'au moins 
vingt siècles. A Taube des temps, le Népal est un lac; l'eau 
qui descend des sommets voisins s'endort, captive, au pied 
des montagnes qui l'enferment. Mais un glaive divin fraie 
une brèche ; la vallée se vide Je sol s'assèche ; les premiers 
colons arrivent. Us viennent du Nord, conduits par Mafi- 
juçrî, le héros de la sagesse bouddhique, qui trône en 
Chine, et qui s'y manifeste encore aujourd'hui sous les 
traits du Fils du Ciel. L'âge fabuleux s'ouvre alors ; l'ima- 
gination des conteurs népalais n'a pas eu de peine à peu- 
pler ce passé lointain, abandonné tout entier à leur fan- 
taisie ; mais leurs inventions, solidaires de la réalité qui 
les inspire en dépit d'eux, n'aboutissent qu'à reproduire 
l'histoire dans une sorte de prélude symbolique. Les dynas- 
ties qu'ils créent viennent l'une du monde chinois, une 
autre de l'Himalaya oriental, une autre de l'Inde. Après des 
myriades d'années où les dieux et les héros légendaires 
occupent la scène, des personnages plus modestes y fent 
tout à coup leur entrée. Un ermite, le patron et Téponyme 
du Népal, installe sur le trône de simples bergers; c'est 
l'histoire qui commence, ou du moins les temps histo- 
riques. Les Gopâlas, les Abhtras représentent les premiers 
pasteurs qui s'aventurèrent avec leurs troupeaux dans les 
herbages solitaires des montagnes. Leurs noms, sanscrits, 
ne doivent pas faire illusion; précurseurs des Gurungs et 
des Bhotiyas qui vivent maintenant dans les hautes alpes 
du royaume Gourkha, ils venaient comme eux des plateaux 



INTRODUCTION 9 

tibétains. Des récits pittoresques, recueillis dans le voisi- 
nage du Népal, montrent les pâtres de jadis arrêtés long- 
temps sur l'autre versant par les neiges et les glaces ; mais 
un d'entre eux, parti à la recherche d'une bête disparue, 
se laisse entraîner sur les neiges, franchit une passe et 
découvre un nouveau monde verdoyant et fertile. Il revient, 
l'heureuse nouvelle se communique de proche en proche ; 
une multitude de conquistadors s'élance sur le chemin du 
Sud. 

La peuplade des Névars qui prenait possession du Népal 
appartenait à une race d'hommes que la nature a marqués 
d'une empreinte vigoureuse. Accoutumés à des altitudes 
qu'on croirait impraticables, exposés aux rigueurs gla- 
ciales d'un long hiver, mais fouettés par une bise vivi- 
fiante, ragaillardis par un été souriant, éloignés du com- 
merce du monde, bornés dans leur horizon comme dans 
leurs ambitions, associant les jouissances de la vie nomade 
aux plaisirs rustiques de la vie sédentaire, ces bergers 
d'une Arcadie démesurée mêlent la douceur à la barbarie, 
l'églogue à la férocité; le rire sonore et large, la gaieté 
franche et joviale, ils s'amusent comme des enfants, rêvent 
comme des sages, et frappent comme des brutes. Hordes 
de pillards sous un chef de bandes, armée disciplinée sous 
un maître de génie, la doctrine du Bouddha en a fait aussi 
des moines, des savants, des penseurs. Leur langue, fruste 
et rude, s'est pourtant accommodée sans effort à la poésie, 
à la science, aux spéculations abstruses. Issu de cette 
souche robuste, le rameau Névar, le plus rapproché de 
l'Inde, fut le premier à fleurir. 

Le Névar eut d'abord à triompher d'un péril décisif. A 
l'Orient des bergers du Népal, une tribu parente avait 
occupé le bassin des sept Kosis ; répandue sur ce vaste ter- 
ritoire, que la nature elle-même avait découpé en étroites 
vallées par des barrières de hautes montagnes, la tribu des 



10 LE NÉPAL 

Kirâtas s'était divisée en principautés ; mais fatigués peut- 
être de s'épuiser à des rivalités stériles, instruits peut-être 
par l'exemple de l'Inde voisine, ils s'organisèrent en con- 
fédération, comme les Mallas ou les Vrjjis du pays aryen, 
et forts de leur union ils fondèrent un empire qui déborda 
sur la plaine au Sud, s'étendit vers la mer jusqu'au delta du 
Gange, imposa son souvenir à Tépopée hindoue, tandis 
qu'à l'Ouest leur expansion triomphante arrachait le Népal 
aux rois bergers. La Vamçâvalî enregistre une longue série 
de rois Kirâtas de qui les noms barbares semblent porter un 
cachet d'authenticité. C'est au cours de cette période que 
le Bouddha d'abord, l'empereur Açoka ensuite auraient 
visité le Népal. Pris à la lettre, les deux faits sont au moins 
douteux, sinon improbables; ils expriment toutefois une 
part de vérité. Le bouddhisme était né au pied des mon- 
tagnes népalaises, au débouché des routes qui mènent du 
Népal aux plaines, sur les confins du monde aryen ; l'Hima- 
laya tout proche a pu tenter les premiers apôtres, impa- 
tients de propager les paroles du salut. Et plus tard, vers 
250 av. J.-C, quand Açoka entreprit son pieux pèlerinage 
aux lieux saints, sa route, reconnaissable encore aux piliers 
qu'il dressa, le conduisit au moins dans cette sorte de zone 
mixte où le montagnard népalais rencontre l'Hindou des 
plaines. 

Soutenu par la puissance du grand empereur bouddhiste, 
ou seulement par son propre zèle, le missionnaire du boud- 
dhisme avait pris pied au Népal. L'Inde y montait avec lui. 
Sous l'influence de la religion nouvelle, les grandes familles 
cherchaient à se rattacher par des liens ou fictifs ou réels 
à la noblesse bouddhiste de l'Inde ; une d'entre elles gagna 
assez de crédit pour renverser les Kirâtas, un siècle environ 
après l'ère chrétienne, et pour fonder une dynastie qui 
devait durer près de huit siècles. Les successeurs des 
Kirâtas se prétendaient issus du clan Liechavi qui domi- 



INTRODUCTION 1 1 

nait à Tépoque du Bouddha sur la ville opulente de Vaiçâlt, 
et qui continuait à compter parmi les noms les plus glo- 
rieux de Taristocralie indienne. Le Népal sous le régime 
des Licchavis entre dans le système des États hindous, 
mais sans compromettre son indépendance. Le plus puis- 
sant des empereurs Guptas, suzerain de Tlnde presque 
entière, inscritle Népal parmi les royaumes d'outre-marche 
qui entretiennent avec lui des relations d'amitié. Enfin, au 
début du vi* siècle, l'histoire positive commence avec Tépi- 
graphie. Le premier document connu montre la civilisation 
de l'Inde parvenue déjà dans la vallée à sou complet épa- 
nouissement. La langue littéraire, le sanscrit, qui atteint à ce 
moment même la perfection classique dans l'Inde des brah- 
manes, estmaniée sans difficulté au cœur des montagnes par 
des poètes instruits, élégants, délicats, au service de la cour 
ou des simples particuliers. Le bouddhisme et le brahma- 
nisme, séparés et depuis longtemps rivaux dans l'Inde, 
voisinent, se pénètrent, se confondent presque au Népal. 
Les moines ont consacré au culte des Bouddhas la colline 
de Svayambhû et ils y ont élevé un sanctuaire de forme 
antique que la tradition rapporte à l'empereur Açoka; dis- 
persés dans la vallée, des hémisphères de terre et de bri- 
ques, construits sur le type rudimentaire des monuments 
primitifs du bouddhisme indien, attestent la date déjà loin- 
taine de la conversion du pays. Sur deux autres éminences, 
Çiva et Visnu ont fixé leur séjour: Çiva, l'hôte reconnu 
des retraites et des sommets de l'Himalaya, est adoré ici 
sous le nom de Paçupati, Maître du Bétail; et ce vocable, 
heureusement adapté d'abord à une population de bergers, 
imposé ensuite par un long usage, désigne encore aujour- 
d'hui le dieu comme le protecteur de la dynastie et le 
patron du Népal. Visnu, populaire sous l'appellation de 
Nârâyana, est uni moins intimement que son émule à la 
vie du pays. Autour d'eux, les divinités inférieures, com- 



ii LE NÉPAL 

munes en partie aux bonzes et aux brahmanes, avaient leurs 
temples, leurs prêtres et leurs fidèles. La royauté, hérédi- 
taire, se transmettait de père en fils; le pouvoir du roi 
s'étendait en dehors de la vallée, à l'Est et à l'Ouest ; mais 
une féodalité remuante, indocile, réduisait presque à rien 
le domaine royal et l'autorité du suzerain. Pas encore de 
grandes villes ; les villages où se groupent les cultivateurs 
et les marchands ne portent que des noms indigènes, pure- 
ment névars. Les inscriptions et la chronique permettent 
de suivre le développement du Népal jusqu'au vn*' siècle, 
où il atteint son apogée. La fortune alors semble élargir 
brusquement l'horizon poh tique du petit royaume. Pétris 
et disciplinés par un de ces manieurs d'hommes que l'Asie 
centrale enfante par intervalles, les clans tibétains s'unis- 
sent ; un Etat se crée, s'organise, qui menace, à peine né, 
le vieux colosse chinois. La Chine à son tour rappelée par 
ses agresseurs au souvenir des « Pays d'Occident » qu'elle 
avait presque oubliés depuis les Han, cherche par la ferveur 
de ses pèlerins et l'adresse de ses mandarins à se frayer 
une route vers l'Inde. L'Inde du Nord elle-même, unie un 
instant sous l'empire d'un monarque instruit et curieux, 
répond à l'appel de la Chine et tente de forcer le cordon 
de barbares qui ferme ses frontières : au Nord-Ouest, les 
tékins turcs sont installés en maîtres, tout près d'être sup- 
plantés par les Arabes. 

Le Népal semble promettre une voie facile à ce com- 
merce des nations ; il est le trait d'union naturel de deux 
mondes. L'Inde l'a converti, l'a civilisé ; le Tibet, qui parle 
sa langue, le compte parmi ses vassaux ; mais le Népal 
subjugué a donné une reine à ses vainqueurs. Une prin- 
cesse népalaise est assise sur le trône de Lhasa; boud- 
dhiste ardente, elle a installé dans son palais ses dieux, ses 
prêtres et ses livres saints. Clotilde, une fois encore, a 
converti Clovis; le roi barbare s'entoure de moines, apprend 



INTRODUCTION 1 3 

la théologie au sortir des combats. Des ambassades chi- 
noises, envoyées vers Tlnde, passent par le Tibet, s'arrê- 
tent au Népal en hôtes officiels ; entraîné par la fortune 
politique du Tibet, le Népal gravite dans Toiibite de la 
Chine ; il adresse au Fils du Ciel des envoyés et des pré- 
sents; une armée de soldats népalais descend même dans 
les plaines de rinde, sous la conduite d'un général chinois, 
pour venger un affront que la Chine a subi. Des moines chi- 
nois viennent s'établir, s'instruire, s'éteindre dans les 
monastères du Népal. 

Cette intensité d'échanges provoque une prospérité 
inouïe. Les vieilles résidences royales, trop pauvres ou trop 
mesquines, sont désertées ; des palais s'élèvent qui abritent 
avec le roi toute une cour de dignitaires ; les couvents, les 
temples s'embellissent, s'enrichissent, s'accroissent ; la 
sculpture, lapeinture décorent les ouvrages des architectes. 
L'art du Népal émerveille même les Chinois raffinés. Des 
villes se fondent ; les capitales sortent de terre coup sur 
coup. La science encouragée, soutenue par des donations 
libérales, fleurit; la royauté donne l'exemple: Amçu- 
varman compose une grammaire sanscrite. Dans les cou- 
vents, les moines instruits multiplient les copies des 
saintes Ecritures et des traités canoniques, égayant leur 
travail austère d'enluminures et de miniatures finement 
exécutées. 

Mais le Népal n'a point de ressources pour se suffire ; privé 
du mouvement qui le traversait, il entre en décadence. 
L'Inde est bientôt retournée à l'anarchie; le Tibet et la 
Chine engagés dans les guerres continuelles s'affaiblissent 
l'un et l'autre. Las d'un vasselage qui fausse ses destinées, 
le Népal se révolte, lutte contre ses maîtres tibétains ; dis- 
puté par les influences diverses qui prétendent y prévaloir, 
le royaume se divise, s'émiette, s'engloutit dans un chaos 
féodal. Les Licchavis disparaissent, emportés par la tour- 



14 LE NÉPAL 

mente. Une date précise, positive, se dégage de ce brouil- 
lard et s'inscrit au fronton d'une période nouvelle. L'an 880 
de J.-C. inaugure Tère du Népal. 

Depuis longtemps déjà le Népal avait été initié par Flnde 
àTusage d'une ère locale. L'ambition des dynastes indiens, 
empereurs ou roitelets, allait à fonder une ère propre, qui 
perpétuât leur souvenir ; l'emploi d'une ère distincte était 
tenu pour un symbole d'indépendance, de puissance fière 
et libre ; c'était une sorte de drapeau national, marqué aux 
armes d'une dynastie. Parmi tant de difficultés où se débat 
l'histoire de l'Inde, la multiplicité des ères est un principe 
de confusion inextricable. Une série do rois oscille souvent 
dans la chronologie, au hasard de la mode, en attendant le 
synchronisme décisif. Les Guptas, qui dominent l'histoire 
indienne pendant cent cinquante ans, étaient tiraillés, il y a 
quinze ans encore, entre le i®"" et le iv*' siècle de l'ère chré- 
tienne. L'origine même des ères les plus populaires échappe 
à l'historien ; nous ignorons encore les circonstances qui 
firent naître en 57 av. J.-C. l'ère Vikrama, en 78 ap. J.-C. 
l'ère çaka, aussi répandues cependant dans l'Inde contem- 
poraine que dans l'Inde du moyen âge. Les Licchavis du 
Népal avaient fondé ou introduit dans la vallée une ère qui 
partait, si mes calculs sont exacts, de l'an 111 J.-C; au 
début du vu® siècle, ils avaient dû accepter comme une 
marque de vassahté l'ère des conquérants tibétains. L'an 
880 consacre officiellement la rupture du lien de vasselage; 
le Népal échappe au Tibet que déchirent les passions reli- 
gieuses ; et une nouvelle dynastie se substitue aux Licchavis : 
les Mallas. 

Les Mallas, comme les Licchavis, sont les héritiers plus 
ou moins légitimes d'un nom antique, consacré par la 
biographie du Bouddha. Au temps où vivait le Maître, les 
Mallas formaient une confédération de tribus encore peu 
avancées en civilisation; c'est sur leur territoire que les 



INTRODUCTION i 5 

fondateurs des deux grandes doctrines schismaliques, le 
Bouddha et le Jina, étaient venus mourir. Ils disparaissent 
ensuite de l'histoire, absorbés dans l'empire du Magadha 
ou refoulés dans les montagnes. Ils paraissent au Népal dans 
le premier des monuments épigraphiques du pays ; leur nom 
se retrouve ensuite dans d'autres inscriptions des Licchavis. 
Etablis en dehors et à l'Ouest de la vallée, ils refusent de 
reconnaître l'autorité de la dynastie népalaise et semblent 
même lui imposer parfois une sorte de tribut. 

iMaîtres du Népal à leur tour, les Mallas y transportent 
une sorte de fédération féodale qui rappelle la constitution 
des anciens Mallas. A la fin duxi® siècle (1097 J.-C), une 
secousse soudaine annonce à la petite vallée l'ébranlement 
de rinde voisine et présage les révolutions futures ; à la 
faveur du désordre qu'ont provoqué de l'Indus au Gange 
les invasions musulmanes, un Hindou authentique et ortho- 
doxe, natif du Dekkhan, entre à main armée au Népal et 
occupe le trône qu'il lègue à ses descendants. Mais la con- 
quête est prématurée ; la nouvelle dynastie ne règne que 
de nom. L'anarchie est au comble ; chaque bourgade a son 
seigneur, qui tranche du monarque ; les capitales ont des 
rois de quartier. Les rivalités de couvents s'ajoutent aux 
rivalités des partis. Un prince des montagnes, soutenu par 
la faction brahmanique, croit l'heure venue; devancier des 
Gourkhas, il s'élance de Palpa sur le Népal, s'en empare, 
mais se reconnaît trop faible pour le conserver, et se retire 
précipitamment. Malgré leurs échecs successifs, ces essais 
répétés attestent l'ascendant continu de l'influence brah- 
manique. 

En 1324, une troisième tentative réussit et installe une 
dynastie brahmanique au Népal ; le vainqueur Hari Simha 
Deva, victime des musulmans qui l'ont chassé du Tirhout, 
cherche dans la montagne un refuge et une compensation. 
Il amène avec lui une académie de juristes brahmaniques 



i& LE NÉPAL 

qu'il patronne et qui s'emploie ardemment à codifier la 
tradition, menacée de disparaître sous Tlslam qui triomphe. 
Les complications subtiles de l'organisation brahmanique 
se propagent et gagnent du terrain ; mais il était réservé 
aux Mallas, mieux qualifiés pour ce rôle, d'opérer une con- 
ciliation harmonieuse entre l'usage local et les exigences 
des brahmanes. Dans la seconde moitié du xiv® siècle, Jaya 
Sthiti le M alla, assisté des docteurs hindous, arrête les lignes 
définitives de l'organisation sociale et religieuse : la popu- 
lation tout entière est partagée en deux catégories, paral- 
lèles aux deux églises ; les fidèles des dieux hindous sont 
assujettis aux règles sévères des castes brahmaniques ; les 
sectateurs des divinités bouddhiques sont répartis en 
groupes professionnels, calqués sur les castes. Des lois où 
se marque le tour méticuleux du génie hindou stipulent 
les détails du costume, de la maison, des cérémonies assi- 
gnées à chacun des groupements. Une réforme profonde 
du système des poids et mesures témoigne aussi la trans- 
formation économique du Népal. 

L'œuvre de Jaya Sthiti le Malla rend au Népal un équi- 
libre durable et prépare une époque de prospérité. Les 
circonstances sont propices. Le zèle religieux du Mongol 
Khoubilai Khan a tiré le Tibet de l'anarchie, donné le pouvoir 
aux lamas, enrichi et multiplié les couvents, restauré les 
études, ranimé l'activité commerciale. La dynastie des 
Ming, qui succède aux Mongols en Chine, reprend les tra- 
ditions des Han et des T'ang, lie sa fortune au boud- 
dhisme, rêve d'unir sous son patronage les membres 
dispersés de l'Église. Ses ambassades voyagent sur les 
grands chemins de l'Asie ; le Népal échange des missions 
et des présents avec la cour impériale ; le roi du Népal, 
pris par confusion pour un lama, reçoit à ce titre l'investi- 
ture de la Chine. Le roi Yaksale Malla réduit à l'obéissance 
les vassaux et les rivaux récalcitrants, et rétablit un instant 



INtRODtJCTlON i 7 

Tunilé ; mais ce Charleraagne finit comme Louis le Débon- 
naire ; soit faiblesse paternelle, soit aveu d'impuissance en 
face des jalousies locales surexcitées, il partage lui-même 
son empire entre ses fils. La petite vallée devient le siège 
permanent de trois royaumes, le champ de bataille de trois 
dynasties. 

L'émulation d'abord est glorieuse et féconde. Bhatgaon, 
la création des iMallas, s'orne de monuments splendides 
élevés par une dynastie de constructeurs; ses palais et ses 
temples étalent les splendeurs et les hardiesses de Fart 
népalais. Katmandou s'enorgueillit de rois poètes, littéra- 
teurs, et même polyglottes ; un d'entre eux, qui couvre de 
ses élucubrations les dalles de la ville, trace sur la façade 
de son palais deux mots français: AUTOMNE LHIVERT en 
1654! Patan, la métropole du bouddhisme et la forteresse 
de la foi, a un roi mystique qui vit en ascète et disparaît 
un jour sous le costume anonyme du mendiant religieux. 
C'est le moment où l'Europe entend parler du Népal ; 
comme au temps du fabuleux Maôjuçrî, l'accès s'ouvre par 
la voie du Nord. Un jésuite, le P. d'Andrada, recueille au 
Tibet en 1626 les premières informations; en 1662, deux 
héros de l'exploration asiatique, le P. Grueberet le P. Dor- 
ville, partis de Pékin pour l'Inde, traversent le Népal. A la 
même époque le Français Tavernier qui visite en commer- 
çant avisé les États du Grand Mogol s'enquiert de la route 
qui mène, par le Népal, de l'Inde à l'Asie centrale. Offert 
en même temps aux deux forces de l'expansion européenne, 
le Népal échappe au trafiquant pour échoir au mission- 
naire. Mais les Jésuites qui l'ont découvert s'en voient 
frustrés par la malveillance du pape. Les Capucins en 
reçoivent la charge; ils installent au Népal et au Tibet des 
missions non moins charitables que stériles. Seul, le 
P. Horace délia Pcnna, qui meurt à Patan en 1745 mérite 
un hommage de la science. Expulsés du pays après un 

2 



18 LE NÉPAL 

séjour de soixante ans, les Capucins emportent pour se 
consoler la satisfaction d'avoir détruit des milliers d'an- 
ciens manuscrits. 

Le départ des Capucins est le contre-coup d'une révolu- 
tion qui couronne et parachève en un moment l'œuvre 
lente et sinueuse des siècles. Les royaumes Mallas ont suc- 
combé tous les trois à la fois, épuisés par leurs querelles et 
leurs guerres incessantes, minés par les discordes intes- 
tines, par l'indiscipline d'une aristocratie jalouse de ses 
droits et de ses libertés, parles sourdes menées des brah- 
manes. Les Gourkhas sont les maîtres du Népal. Venus 
d'une petite bourgade juchée dans les montagnes de 
rOuest, et qui leur a donné son nom, ils se prétendent 
originaires de Tlnde propre, descendants légitimes des 
anciens Ksalriyas, égaux des plus authentiques Rajpoutes. 
Pourtant leurs traditions n'arrivent pas à dissimuler leur 
véritable origine, inscrite aussi sur les traits de leur visage. 
Ces représentants orgueilleux du brahmanisme intégral 
sont nés d'un croisement réprouvé: les uns sont issus 
d'aventuriers brahmaniques, les autres d'aventuriers 
Rajpoutes que la conquête musulmane a rejetés hors de 
l'Inde et qui sont venus chercher fortune dans les mon- 
tagnes. Les réfugiés ont contracté avec les filles indigènes 
des unions irrégulières; les enfants qui en sont sortis ont 
réclamé et obtenu dans la société un rang digne du sang 
paternel, mais que l'Inde plus scrupuleuse refuse de sanc- 
tionner. Servis parles dissensions de leurs adversaires, les 
Gourkhas n'en ont triomphé cependant qu'après de longs 
combats ; l'honneur du succès revient à leur chef, Prithi 
Narayan, politique cauteleux, soldat vaillant, tacticien 
perspicace, prudent à former ses plans, opiniâtre à les con- 
duire, froidement barbare ou généreux par calcul. La 
prise de Kirtipour caractérise sa méthode : assise sur son 
rocher à pic, défendue avec bravoure, la ville repousse les 



INTRODUCTION i 9 

assauts des Gourkhas. Insensible aux échecs, Prithi Nara- 
yan lève le siège, revient Tan suivant, bloque encore la 
ville, échoue encore, et ne se décourage pas; la trahison 
lui livre la place qu'il n'a pu emporter dé force. Il publie 
une amnistie, désarme les habitants, et leur fait couper à 
tous les lèvres et le nez, sans distinction d'âge ou de sexe. 
L'Europe, qui doit payer en partie les frais de la victoire, 
en a fourni les moyens : les troupes britanniques de la 
Compagnie, qui promènent déjà leurs bannières victo- 
rieuses à travers le Bengale et jusqu'au pays d'Aoudh, ont 
appris au roi de Gourkha la valeur de la discipline, et les 
négociants européens lui ont procuré les armes à feu qui 
ont décidé du succès. 

Dans leur élan irrésistible, les Gourkhas étendent bien- 
tôt leur domination au delà de la vallée, jusqu'aux fron- 
tières que la nature impose à leur expansion. De la Kali 
au Sikkim, du Téraï aux passes tibétaines, les principau- 
tés vassales, tributaires, autonomes s'absorbent et dispa- 
raissent dans le royaume Gourkha ; francs ou déloyaux, le 
Gourkha surpasse ses adversaires en perfidie comme en 
forces. Grisé de ses triomphes, le conquérant convoite 
même le Tibet ; le pillage des trésors entassés dans les cou- 
vents promet une honnête récompense à la croisade du 
brahmanisme contre Thérésie. Mais la Chine, suzeraine et 
protectrice des lamas, se préoccupe du voisin inconnu qui 
vient de surgir; elle prend des mesures énergiques, 
ramasse une armée, chasse du Tibet les Gourkhas, les 
poursuit sur leur propre territoire ; puis, fatiguée de son 
effort et satisfaite de la leçon qu'elle a donnée, elle se con- 
tente d'imposer aux vaincus une soumission de pure forme : 
le Népal, enregistré comme vassal, s'engage à envoyer 
solennellement tous les cinq ans un tribut à l'empereur, 
incarnation du divin Maûjuçrl. 

Ramenés à une juste idée de leurs forces, les Gourkhas 






20 LE NÉPAL 

évitent désormais de rompre ouvertement avec leurs voi- 
sins trop puissants, les Chinois au Nord, les Anglais au 
Sud ; ils comptent sur la diplomatie et la ruse pour com- 
penser rinfériorité de leurs forces, et rêvent d'opposer la 
Chine à l'Angleterre pour les annuler toutes deux. Fatiguée 
des intrigues et de la mauvaise foi des Gourkhas, l'Angle- 
terre leur déclare la guerre en 1814 ; deux années de cam- 
pagnes également honorables, également glorieuses de 
part et d'autre, également signalées par des revers désas- 
treux, mènent enfin les armées britanniques à la porte du 
Népal. Le traité signé à Segowlie en 1816 trace entre les 
deux États une frontière définitive et règle les relations du 
Népal avec le dehors : le Népal s'engage à ne prendre à son 
service aucun sujet britannique, aucun sujet d'un État 
européen ou américain sans le consentement du gouverne- 
ment britannique ; un représentant du gouvernement bri- 
tannique doit résider à demeure auprès de la cour népa- 
laise. 

Pour arracher d'une part ces concessions, en apparence 
médiocres, et d'autre part pour y souscrire. Anglais et 
Gourkhas avaient soutenu avec la même obstination une 
guerre de deux ans, meurtrière et ruineuse. L'Angleterre 
voulait ouvrir à son commerce la voie de l'Asie centrale, 
queTavernier avait entrevue; les Gourkhas n'étaient pas 
moins résolus à écarter tous les étrangers. Un incident 
malencontreux avait éveillé de bonne heure la méfiance 
des Gourkhas : pendant qu'ils poursuivaient la conquête 
du Népal, les Anglais, appelés par les Mallas, avaient tenté 
une diversion militaire ; mais le climat du Téraï et les dif- 
ficultés des montagnes les avaient obligés à battre en 
retraite. Maître du pays, Prithi Narayan s'était empressé 
d'en chasser les missionnaires chrétiens et les marchands 
hindous qui auraient pu provoquer une intervention 
anglaise. Cependant, en 1792, quand l'invasion chinoise 



INTRODUCTION 21 

menaçait les Gourkhas jusque dans leur capitale, les suc- 
cesseurs de Prithi Narayan cherchèrent un appui du côté 
des Anglais, et, pour les amorcer, ils leur proposèrent de 
négocier un traité de commerce; puis, effrayés d'une 
démarche qui compromettait leur indépendance, ils s'em- 
pressèrent de conclure la paix avec la Chine. Le colonel 
Kirkpatrick, envoyé de la Compagnie, arriva trop tard au 
Népal ; il y fut accueilli avec une froideur dédaigneuse, et 
dut se retirer après deux mois de séjour. Il en rapportait 
une magnifique collection de notes sur la géographie, 
rhistoire, les antiquités, la rehgion, Tagriculture, le com- 
merce et les institutions du pays qui, rédigées par une 
main étrangère, furent publiées en 1811 . 

Kirkpatrick inaugurait au Népal une phase nouvelle de 
l'expansion européenne. Le zèle de l'apostolat avait amené 
d'abord dans l'Himalaya les missionnaires, uniquement 
préoccupés de prêcher et d'étendre leur doctrine, obstiné- 
ment fermés aux curiosités profanes. Avec Kirkpatrick la 
politique moderne prend pied au Népal, inspirée par l'am- 
bition commerciale et l'esprit d'entreprise, fécondée et 
ennoblie par le concours de toutes les connaissances 
humaines. En 1802, les Anglais tirent à nouveau parti des 
circonstances pour essayer d'installer un résident au Népal ; 
l'essai avorte encore, mais il a pu se prolonger une année; 
Hamilton, qui accompagnait le résident, a repris et étendu 
les recherches de Kirkpatrick ; sa Relation parue en 1818 
jette une nouvelle lumière sur ce pays encore si peu connu. 
Enfin, après le traité de 1816, la résidence britannique est 
définitivement établie; dès 1820, Ilodgson y est attaché. 
Pendant vingt-cinq années d'une carrière qui se développe 
tout entière au Népal, Brian Houghton Hodgson explore 
avec le même bonheur, la même divination, la même 
patience, la même sûreté tous les domaines de la science ; 
il est grammairien, géographe, ethnographe, géologue. 



\ 

I 



22 LE NÉPAL 

botaniste, zoologiste, archéologue, juriste, philosophe, 
théologien ; partout il crée, et partout il excelle. L'india- 
nisme français ne peut pas oublier que sans les matériaux 
découverts par Hodgson et rais généreusement au service 
de rérudition, le grand Burnouf n'aurait pas composé son 
admirable Introduction à l'histoire du bouddhisme indien. 
Le nom de Hodgson reste indissolublement lié dans la 
science au nom du Népal. Récemment encore (1877) un 
médecin de la résidence, le D' Wright, perpétuant la 
noble tradition des fonctionnaires britanniques au service 
de rinde, a enrichi la bibliothèque de Cambridge d'un 
trésor d'anciens manuscrits, surtout bouddhiques, et a 
rendu la chronique locale, la Vamçâvalî commodément 
accessible aux savants européens par une traduction an- 
glaise. 

Les conditions du traité de Segowlie, d'accord avec la 
méfiance prudente des Gourkhas, réservent presque exclu- 
sivement au personnel de la résidence britannique l'étude 
du Népal sur place. En dehors du résident, de son assistant 
et du médecin, aucun Européen n'est autorisé à pénétrer 
au Népal, encore moins à y séjourner. Au reste, le résident 
lui-même est astreint à des conditions de vie assez déplai- 
santes ; il vit, en dehors et à distance de la capitale, dans 
un enclos qui lui est assigné, sous la protection d*une 
compagnie de cipayes britanniques, et sous la garde d'un 
poste népalais tenu d'interdire Taccès à tout indigène qui 
n'est pas muni d'un permis du Darbar; ses promenades, 
toujours sous la garde et la surveillance d'un soldat 
gourkha, sont circonscrites au périmètre de la vallée ; ses 
excursions, à quelques disiricts du Téraï. Ses relations 
officielles avec le Darbar se bornent à un échange pério- 
dique de visites de cérémonie et à la discussion des affaires 
courantes. 

En dehors de ces hôtes officiels, admis et subis à contre- 



INTRODUCTION 23 

cœur, quelques rares privilégiés qui doivent à leur bonne 
fortune de n'effaroucher ni les susceptibilités des Anglais, 
ni celles des Gourkhas, obtiennent un permis temporaire de 
séjour. C*est aux hommes de science qu'échoit surtout cet 
avantage honorable, c Le marchand, dit un adage gourkha, 
amène la Bible ; la Bible amène la bayonnette. » La grande 
puissance d'Europe et le petit royaume asiatique s'enten- 
dent à reconnaître et àproclamer la neutralité de la science, 
qui appartient à l'humanité entière. Des Anglais, des 
Russes, des Allemands, des Français ont été autorisés à 
étudier ou h rechercher sur le territoire népalais les mo- 
numents du passé que le climat des montagnes et les in- 
stitutions politiques ou religieuses du pays ont préservés 
contre toutes les causes de destruction qui sévissent dans 
l'Inde propre. Il y a six ans encore, le gouvernement 
gourkha a donné une nouvelle preuve du bienveillant 
intérêt qu'il porte à la science, en autorisant dans le Téraï 
les investigations archéologiques qui ont abouti à la décou- 
verte de Kapilavastu, l'antique berceau du Bouddha. 

Ces concessions individuelles, accordées toujours à bon 
escient, après une enquête minutieuse, et contrôlées par 
une surveillance sévère, n'entament pas le principe de Tiso- 
lement systématique que le gouvernement gourkha suit 
avec une fidélité séculaire. Depuis la double épreuve de la 
guerre chinoise et de la guerre anglaise, les Gourkhas 
instruits de leur force réelle se sont assigné pour pro- 
gramme de maintenir l'indépendance de leur pays et de se 
réserver pour un avenir plus favorable. Ils n'ont pas renoncé 
à s'emparer du Tibet, comme l'atteste la grande guerre de 
1856; vainqueurs, ils ont obtenu du Tibet plus qu'ils 
n'avaient accordé, vaincus, à l'Angleterre; suivant 
l'exemple donné par les nations européennes dans l'Ex- 
trême-Orient, ils ont exigé une concession de terrain à 
Lhasa et l'installation d'un agent diplomatique chargé de 



24 LE NÉPAL 

représenter les intérêts des résidents népalais ainsi que 
d'observer les affaires et les intrigues locales. Du côté de 
rinde, on a pu deviner leur main dans les machinations 
ourdies contre le pouvoir britannique, mais rien ne Ta 
dénoncée ; en 1857 quand la révolte des Cipayes semblait 
augurer la chute du régime anglais, ils ont mis au ser- 
vice du gouverneur général près de dix mille hommes de 
troupe qui ont contribué à éteindre la rébellion ; leur loya- 
lisme ou tout au moins leur clairvoyance a reçu comme 
paiement plusieurs des riches districts du Téraï perdus 
en 1816. 

C'est à l'intérieur de leurs frontières que les Gourkhas 
ont surtout, depuis la conquête, dépensé leur énergie; l'or- 
ganisation d'un nouvel empire en a réclamé la plus grande 
partie; les intrigues de palais ont consommé le reste. En 
vertu de la loi fatale qui pèse sur les dynasties asiatiques, 
les héritiers de Prithi Narayan appartiennent plus à la 
pathologie qu'à l'histoire, dégénérés de types divers, ner- 
veux, irritables, sanguinaires, impulsifs, alcooliques, ero- 
tiques, idiots; une longue série de minorités laisse l'enfant- 
roi sous la tutelle redoutable d'un oncle, d'une mère ou 
d'un ministre jaloux du pouvoir, intéressés h prolonger 
jusqu'à l'épuisement prématuré les débauches précoces du 
souverain. Le roi fainéant fait le maire du palais. Deux 
clans, les Thapas et les Panrés, se sont disputé l'autorité 
réelle ; tous deux se sont montrés dignes de l'exercer. 
Damodar Panré et son père Amar Singh comptent parmi 
les gloires militaires des Gourkhas, chez qui la bravoure 
est pourtant banale. Depuis le commencement du xix*" 
siècle, les Thapas ont réussi à garder presque constam- 
ment le pouvoir; Bhim Sen (Bhlmasena) se maintint plus 
de trente ans dans les fonctions de premier ministre ; tombé 
brusquement en disgrâce, il fut jeté dans les fers, et se 
trancha la gorge dans sa prison. Son neveu, JangBahadur, 



Introduction 25 

soutint mieux sa fortune: il est le héros du Népal moderne, 
ridéal du Gourkha nouveau style ; la littérature et la presse 
ont rendu ses aventures et ses prouesses populaires, même 
en Occident. Brave autant que dissimulé, le coup d'œil 
rapide, l'esprit perspicace, toujours sur ses gardes et 
maître de lui, expert aux mœurs des bêtes et des hommes, 
chasseur de fauves sans rival, cavalier incomparable, il 
endort ou déconcerte ses adversaires, frappe sans scrupule 
le coup décisif, et fait face partout à la fois. S'il le faut, il 
pirouette à cheval sur une planche au-dessus d'un abtme, 
il passe une journée accroché de ses ongles crispés au mur 
d'un puits, suit le tigre dans les hautes herbes, abat d'un 
coup de feu ses concurrents au pouvoir ou les livre à la 
tuerie d'une soldatesque effrénée, il ne craint pas de 
heurter les préjugés de la caste, si rigoureux chez les 
Gourkhas, ou de laisser vacant un poste convoité ; il se 
rend en Europe, est « le lion » de la saison à Londres et à 
Paris, et rentre au Népal avec un prestige doublé. Par 
prudence, il n'usurpe pas le trône ; il est premier ministre, 
dictateur; il se fait octroyer le titre de maharaja, joue la 
comédie de l'abdication pour éprouver son entourage et 
reconnaître ses forces, et reparaît plus puissant que jamais. 
Après lui la dictature échappe à sa lignée directe et passe 
à ses neveux par un drame de famille sanglant. Le premier 
ministre actuel, Chander Sham Sher Jang (Candra Çama 
Çera Janga) Rana Bahadur, a succédé à ses deux frères 
Bir (Vîra) Sham Sher et Deb (Deva) Sham Sher, Tun mort, 
l'autre déposé ; il porte les titres de maharaja, premier 
ministre et maréchal du Népal. Le roi, Prlhvî Vîra Vikrama 
Sâha porte le titre d'Adhirâja (vulg. Dhirâj) ; il vit confiné 
dans son palais, livré aux femmes et à la boisson, exhibé 
comme une poupée inconsciente aux jours de grande céré- 
monie. 

Ce régime despotique, qui concentre tous les pouvoirs 



26 LE >ÉPAL 

dans la main du maharaja, se complète et se corrige par 
une institution singulière où se manifeste le vieil esprit 
féodal ; toutes les charges de TÉtat, du maharaja jusqu'aux 
plus humbles, sont annuelles. Chaque automne, une com- 
mission désignée par le roi revise la liste de tous les em- 
plois, raye les incapables, les indignes, les suspects, pour- 
voit à tous les postes, licencie la classe etchoisit parmi les 
candidats gourkhas les soldats appelés à servir dans Tarmée. 
Le Gourkha en effet par goût et par dignité laisse aux 
iNévars assujettis Texercice des autres professions ; il est 
né seulement pour porter les armes et pour remplir les 
fonctions de l'État. Son ambition la plus modeste est de 
recevoir en fief un des lopins de terre que TÉtat concède 
aux soldats en service. Pour satisfaire tant d'appétits 
déchaînés, le Darbar gourkha a dû recourir au procédé 
ingénieux du roulement annuel qui tient en haleine les 
bonnes volontés et permet d'exclure les autres. Le sceau 
rouge du roi est nécessaire pour investir le maharaja aussi 
bien que le simple soldat; afin de défendre son pouvoir 
incessamment menacé, et de prévenir un caprice aveugle 
du fantoche royal, le maharaja prend soin de composer à 
son gré la maison du souverain, lui donne pour serviteurs 
ses créatures, pour femmes ses filles ou ses parentes. Mais 
malheur si une rivalité de sérail déjoue ses calculs et détache 
de ses intérêts, à l'heure critique de la signature annuelle, 
la favorite du roi ! 

En dépit des révolutions de palais et des luttes de partis, 
le régime gourkha poursuit avec continuité son œuvre de 
réorganisation. La conquête créait une situalion difficile : 
Au sommet, une peuplade himalayenne, mais mâtinée de 
sang indien, façonnée par les brahmanes qui lui avaient 
appris leur langue, inculqué leurs préjugés, imposé leurs 
institutions, leurs cérémonies et leurs divinités, experte au 
métier des armes, mais incapable de vivre autrement que 



INTRODUCTION 27 

par la guerre et les razzias ; au-dessous, une nation déjà 
compacte, amalgame de races étrangères à Tlnde, sorties 
d'un commun berceau dans les montagnes du Nord, enta- 
mée à peine par le brahmane, en passe de se convertir à 
un hindouisme bâtard, mais fidèle encore aux croyances, 
aux lois, aux pratiques du bouddhisme indien, que linde 
avait déjà désavoué ; initiée par les moines et les savants à 
la langue littéraire de Flnde aryenne, le sanscrit, mais 
attachée dans Tusage réel à des idiomes de souche tibé- 
taine ; éprise des arts de la paix, de la culture, des pompes 
et des fêtes religieuses, mais indocile et remuante par goût 
d'indépendance autant que par frivolité. La main de fer 
du Gourkha comprima toutes les résistances ; le nouveau 
maître n'eut pas à réprimer une seule révolte. Des exem- 
ples formidables enseignèrent aux vaincus, d'un bout à 
l'autre du royaume, les lois fondamentales du régime 
gourkha: dans Tordre politique, l'obéissance servile au 
Gourkha, détenteur unique du pouvoir; dans Tordre social, 
le respect de la vache et du brahmane, créatures sacrées 
et intangibles. Les rudes pasteurs des alpes qui menaient 
à coup de fouet leur bétail, et les Névars de la vallée qui 
aimaient à se régaler de viande succulente, apprirent à 
honorer le symbole de l'orthodoxie triomphante. Le boud- 
dhisme, suspect à deux litres, comme doctrine d'hérésie 
et comme église nationale des Névars, perdit son influence 
et ses privilèges ; les couvents, les temples se virent dépos- 
sédés de leurs biens, privés des donations accumulées qui 
servaient à leur entretien ; appauvris, négligés, ils tom- 
bèrent en décadence ; les pandits bouddhistes, réduits à 
vivre des aumônes d'une communauté réduite, cessèrent 
de recruter et de former des élèves. Les faveurs publiques, 
réservées aux fidèles de l'hindouisme, amenèrent aux dieux 
brahmaniques des croyants que la prédication n'aurait pas 
suffi à convertir. La langue des Névars, et ses congénères 



28 LE NÉPAL 

des autres vallées, battirent en retraite devant la langue 
des Gourkhas, ]e Khas ouParbatiya, né, comme les Gour- 
khas eux-mêmes, d'une fusion entre les éléments hima- 
layens et les éléments hindous, graduellement envahi par 
r Hindi des plaines au détriment du vieux fonds indigène, 
et colporté dans les districts les plus retirés par l'admi- 
nistration et par Tarmée. Les corporations des Névars, 
déjà réglementées à Thindoue par les conseillers de Jaya 
Sthiti le Malla, furent assimilées aux castes orthodoxes, 
et soumises comme elles à la juridiction d'un prêtre 
brahmanique. 

La victoire des Gourkhas a consommé l'annexion du 
Népal à l'Inde brahmanique. Peuplé par des races an- 
aryennes, converti et civilisé par le bouddhisme indien, 
conquis et absorbé par le brahmanisme hindou, le Népal 
a déjà parcouru les trois premières étapes de l'histoire de 
l'Inde ; entré tardivement dans le cycle, il lui reste encore 
à connaître la dernière phase, qu'il entrevoit dès mainte- 
nant, mais où l'Inde est depuis longtemps engagée : la lutte 
contre l'Islam et la mainmise de l'Europe. C'est là juste- 
ment le trait original et l'intérêt essentiel de l'histoire du 
Népal. Ceylan est l'Inde arrêtée au stage du bouddhisme 
et déviée par la force prépondérante des influences étran- 
gères ; le Cachemire est l'Inde même. Le Népal, c'est l'Inde 
qui se fait. Sur un territoire restreint à souhait comme un 
laboratoire, l'observateur embrasse commodément la suite 
des faits qui de l'Inde primitive ont tiré l'Inde moderne. 11 
comprend par quel mécanisme une poignée d'Aryens portée 
par une marche aventureuse au Fenjab, entrée en contact 
avec une multitude barbare, a pu la subjuguer, l'encadrer, 
l'assouplir, l'organiser, el propager sa langue avec tant de 
succès que les trois quarts de l'Inde parlent aujourd'hui 
des idiomes aryens: un d'entre eux, Fhindi, est pratiqué 
par plus de quatre-vingt millions d'hommes ! 



INtftÔDUCTION 29 

La religion dans ce progrès a joué le rôle essentiel : le 
brahmanisme a défendu d'abord Tinlégrité aryenne, et 
laissé Tofifensive aux hérésies. Le formalisme magique du 
culte avait favorisé de bonne heure la naissance d'une caste 
sacerdotale, où les connaissances héréditaires se trans- 
mettaient du père aux fils. Les prétentions croissantes du 
clergé provoquèrent l'aristocratie féodale à s'unir pour 
défendre son pouvoir menacé: l'imitation fit le reste. Un 
réseau de castes se créa, consacré parle prêtre, fermé par 
la barrière de la pureté rituelle. 

Cependant, sur les confins du groupe élu, une avant- 
garde interlope rompait l'isolement rêvé : aventuriers, écu- 
meurs, forbans, pionniers venaient y confondre leurs goûts 
d'émancipation et reliaient par une chaîne suspecte l'Aryen 
à l'aborigène. Vers le \V siècle avant l'ère chrétienne, 
quand l'expansion brahmanique avait entamé déjà plus 
qu'à moitié la vallée du Gange, le « Piémont » himalayen 
bordait les communautés orthodoxes ; c'est laque le Boud- 
dha et le Jina conçurent le rêve généreux et hardi d'une 
doctrine de salut ouverte à tous les hommes, sans accep- 
tion de naissance. Leur prédication recueillie avec enthou- 
siasme par des disciples ardents suscita des missionnaires 
impatients d'éclairer et de délivrer les âmes. Les révolu- 
tions politiques de l'Inde servirent leur zèle : les grands 
États naissants réclamaient des cadres religieux élargis. 
Après le passage d'Alexandre, le premier empereur qui 
régna sur l'Inde entière fut aussi le premier patron du 
bouddhisme. Poursuivant sa carrière, l'Église du Bouddha 
se répand en dehors de l'Inde, catéchise les Grecs de Bac- 
triane, range un Ménandre au nombre de ses saints, aborde 
les Scythes qui descendent du Pamir, prêche à ces rudes 
pillards des paroles de douceur et de charité, gagne à ses 
intérêts leur roi Kaniska qui ouvre aux missions l'Asie 
centrale: la Chine, la Corée, le Japon, Tlndo-Chine, l'Ar- 



30 LE NÉPAL 

chipel indien, le Tibet entendent les vérités sublimes 
venues de l'Inde et nourrissent leur foi des saintes écri- 
tures et des saintes légendes que l'Inde leur envoie. 

Mais, tandis qu'il triomphe en dehors de l'Inde, le 
bouddhisme recule, bat en retraite, expire dans l'Inde. Le 
brahmanisme s'est insinué derrière le rejeton qu'il désa- 
vouait, et recueille son héritage. Il se réclame des dieux 
communs que le bouddhisme lui a empruntés, du prestige 
séculaire de sa caste, dépositaire de sagesse et de puis- 
sance surnaturelles. Seigneurs, chefs, rois l'accueillent 
avec bienveillance, presque avec faveur; il apparaît comme 
un contrepoids et comme une sauvegarde. Les couvents 
du bouddhisme, sans cesse enrichis de pieuses donations, 
puissants par leur durée, leur stabilité, leur hiérarchie, 
maîtres des âmes et maîtres de vastes domaines, tiennent 
en échec l'autorité laïque et risquent de l'annuler. Le 
brahmane est moins redoutable ; il n'a pas contracté de 
vœux ni d'engagement ; il est libre, indépendant, isolé ; il 
se mêle au siècle, il ne fonde pas d'ordre, il ne vit pas en 
communauté. Mais ce solitaire se trouve être l'ouvrier 
patient et sûr d'une tâche méthodique qui traverse les 
siècles: façonné par un long passé d'ancêtres plies tous à 
la même doctrine comme aux mêmes pratiques, modelé par 
une éducation traditionnelle, contenu dans ses rapports 
sociaux par les prohibitions de la table et du lit, le brah- 
mane incarne un idéal uniforme. Il ne rêve pas de la fra- 
ternité humaine ni du salut universel ; il ne vise qu'à la 
suprématie, et pour la fonder il lui faut le système des 
castes; sa personne fait corps avec ses institutions, ses 
croyances, ses lois. 

Poussé par le hasard ou les nécessités de la vie sur la 
terre des barbares, le brahmane tout d'abord consacre son 
nouveau domaine. Les docteurs de l'orthodoxie ont eu beau 
tracer autour des Aryens, comme un fossé, d'étroites limites 



INTRODUCTION 3 1 

OÙ cesse la pureté rituelle ; la frontière a toujours avancé du 
Penjab au Gange, du Gange à la mer; le pays aryen a fini 
par se confondre avec l'Inde. Les juristes modernes n'exi- 
gent plus, comme garantie, que la présence de l'antilope 
noire en liberté ; et l'antilope noire attend encore le Buffon 
hindou qui viendra la définir. La zoologie complaisante 
laisse le champ large aux casuistes. En 1854, au fort d'une 
guerre contre le Tibet, l'interprète officiel de la loi brahma- 
nique au Népal eut à se prononcer par raison d'État, sur la 
nature du yak, bovidé authentique, cousin germain de la 
vache, bas grunniens des naturalistes ; il le rangea hardi- 
ment dans la famille des cervidés; les soldats gourkhas, 
affamés, purent alors sans scrupule égorger l'animal et 
s'en nourrir. 

La terre annexée, les dieux suivent. Le panthéon brah- 
manique, toujours ouvert, accueille volontiers les hôtes de 
rencontre ; les uns, moins favorisés, vont à l'aide d'une 
filiation hasardeuse grossir les rangs pressés de la plèbe 
divine ; les autres, mieux trailés, s'absorbent sans s'y perdre 
dans les divinités suprêmes : la pierre, le fétiche, l'image 
consacrés par le culte local sont reconnus pour des avatars, 
et leurs légendes pieusement remaniées vont enrichir la 
littérature des récits édifiants et des miracles. Les pèlerins 
se mettent en branle, marchands, charlatans, mendiants, 
vagabonds, ascètes qui sillonnent incessamment l'Inde en 
quête de foires, d'âmes crédules, d'aumônes ou de graves 
méditations, tous férus d'orthodoxie et prompts à se scan- 
daliser des infractions aux bonnes règles. Activée par des 
échanges plus fréquents, l'imitation de l'Inde se précipite ; 
la dynastie indigène ne se contente plus des ancêtres sus- 
pects qui suffisaient à son orgueil ; elle veut frayer de pair 
avec les princes de l'Inde. Le brahmane, toujours conci- 
liant, sait greffer une branche adventice sur la souche anti- 
que des races du Soleil et de la Lune. Il ne réclame pour 



32 LE NÉPAL 

prix de cette promotion qu'une adhésion expresse aux lois 
de la caste. Prisonnière de sa grandeur, ambitieuse aussi 
de la consacrer par de hautes alliances, la famille royale 
multiplie les gages de son orthodoxie, s'isole dans les bar- 
rières qu'elle a consenties. Parti d'en haut, le mouvement 
gagne de proche en proche ; le brahmane, réaliste, spé- 
cule à jeu certain sur les sentiments mesquins de l'huma- 
nité, la vanité, le dédain, le goût des distinctions ; groupe à 
groupe, la société se scinde en castes, professionnelles 
d'abord, satisfaites d'une hiérarchie qui laisse presque à 
tous des inférieurs à mépriser. La bataille est dès lors 
gagnée. Le jour oh les bonzes du Népal réclamèrent les 
droits et les privilèges des brahmanes, ils abdiquèrent et 
se vouèrent à la ruine; le droit divin n'admet pas de par- 
tage ; si les brahmanes étaient admis à régner, ils devaient 
régner seuls. L'événement le prouva. 

Les Occidentaux, hantés de leurs préjugés et des sou- 
venirs de leur histoire, se sont plu en général à expliquer 
l'anéantissement du bouddhisme indien par des persécu- 
tions imaginaires ; aucun document positif ne les a jamais 
attestées. Que, dans leurs rivalités intéressées, les bonzes 
et les brahmanes aient appelé jamais la violence à leur 
aide, on n'en saurait équitablement douter, et les légendes 
des deux partis ne cherchent pas à donner le change ; 
souvent dans leurs récits, une controverse de doctrine a pour 
enjeu l'expulsion, des vaincus. Mais ces incidents n'ont 
jamais pris le caractère d'une persécution méthodique, 
systématique ; l'esprit hindou s'y opposait ; l'état politique 
ne l'eût pas permis. Tolérance ou fanatisme sont des notions 
qui manquent à l'Inde ; l'Hindou croit volontiers à tous les 
dieux ; sa foi, comme sa raison, est assez large pour embras- 
ser les contradictions. Il a ses préférences ; mais sa pru- 
dence ménage les divinités qu'il ignore, et prend garde 
de les déchaîner contre lui. En outre l'Inde, morcelée à 



INTRODUCTION 33 

Tinfîni vers le x' siècle, se prêtait alors moins que jamais 
à des mesures d'ensemble contre une église. La volonté 
consciente, que nous aimons par orgueil à considérer 
comme le ressort de l'histoire, ne joua qu'un rôle médiocre 
dans la catastrophe du bouddhisme. Le bouddhisme dis- 
parut de rinde quand il y perdit sa raison d'être. Ses cou- 
vents et ses missions avaient pénétré, relié l'Inde entière, 
l'avaient initiée à Tunité par la foi et par le clergé ; ils 
avaient pu créer une communauté mondiale, « l'Eglise des 
quatre points cardinaux )>. Leur œuvre s'arrêtait là; leur 
discipline, uniforme et rigide, n'allait qu'à des moines ; la 
société laïque, trop souple, trop diverse, leur échappait. 
Pour préparer un nouveau progrès, il fallait le brahma- 
nisme, ondoyant comme le monde hindou, apte à toutes 
les transformations, immuable seulement dans sa Loi 
sociale comme le bouddhisme dans sa Loi monastique ; 
c'est par lui que Tlnde allait réaliser l'unité sociale. Le 
bouddhisme, il est vrai, pouvait rendre encore à l'Inde un 
autre service à la veille d'une nouvelle invasion : pendant 
dix siècles il avait eu la gloire d'arrêter, d'adoucir, d'apai- 
ser, d'absorber les conquérants barbares. Mais les nouveaux 
venus ne ressemblaient pas à leurs devanciers ; ils ne 
venaient ni de l'hellénisme élégant, ni des steppes cré- 
dules ; ils sortaient de l'Arabie farouche, soldats d'un dieu 
jaloux qui ne souffrait pas de rival. Au premier choc, la 
Perse, le Turkestan épouvantés avaient abjuré leurs vieilles 
croyances ; les avant-postes du bouddhisme avaient capi- 
tulé ; les couvents étaient incendiés, les moines dispersés ; 
avec eux l'Église du Bouddha s'était évanouie. Pour résis- 
ter à cet élan furieux, le brahmanisme était un rempart 
plus solide. La rage de l'Islam devait s'épuiser en vain 
contre un adversaire insaisissable, sans chef, sans cohésion, 
invincible par sa dispersion même. Elle allait même le 
servir, grandir son prestige et sa force : la haine de 

3 



34 LE NÉPAL 

l'étranger où s'exalte l'orgueil du brahmane allait éveiller 
rinde à la conscience, obscure et rudimentaire, il est vrai, 
de Funité nationale. 

Déjà, sous les auspices des religions aryennes, l'Inde 
savante avait réalisé l'unité linguistique ; le sanscrit, tiré 
des dialectes aryens, élaboré par les écoles grammaticales, 
réservé d'abord à l'orthodoxie brahmanique, avait été 
adopté ou usurpé par toutes les églises, s'était étendu à la 
littérature profane, s'était imposé aux chancelleries comme 
une langue officielle, et avait créé dans le chaos des parlers 
de rinde un moyen de communication universel entre les 
hommes d'étude et les « honnêtes gens » ; véhicule d'une 
pensée robuste et d'un art délicat, il avait propagé dans 
toutes les contrées de l'Inde un idéal commun de raison, 
de sentiment et de beauté. Côte à côte avec le sanscrit, 
d'autres langues, issues comme lui de la souche aryenne, 
mais qui ne prétendaient pas comme lui à la « perfection », 
avaient cheminé parmi les peuples, délogé les idiomes 
d'une grande moitié de l'Inde ; nourries de la sève aryenne, 
mais nées et grandies sur le sol hindou, elles étaient natu- 
rellement adaptées à servir de trait d'union entre les Aryas 
victorieux et les indigènes soumis. 

Ainsi le génie aryen se manifeste, dans l'histoire du 
Népal aussi bien que dans l'histoire générale de l'Inde, 
comme l'agent essentiel du progrès, et le brahmanisme 
comme le représentant le plus authentique et le plus 
accompli du génie aryen. Mais, son œuvre à peine achevée, 
le brahmane voit surgir des concurrents qui prétendent la 
reprendre et la continuer. D'autres Aryens, parents oubliés 
et reniés, arrivent des extrémités de l'Occident, portant 
comme un signe de reconnaissance, après une séparation 
tant de fois séculaire, leur langage, frère germain du sanscrit, 
et leur soiffiévreuse de conquêtes. L'Inde impassible les a vus 
déjà se disputer entre eux par les armes le droit d'y répandre 



INTRODUCTION 35 

les bienfaits de leur civilisation. Le Népal retardataire leur 
échappe encore, mais il n'a plus longtemps à les attendre. 
Le triomphe du brahmanisme présage la crise prochaine. 
Déjà les Anglais sont installés en protecteurs plus qu'en 
voisins sur les frontières du Sud, de l'Est et de l'Ouest ; 
pour leur faire équilibre, le Gourkha comptait sur la Chine 
suzeraine, qu'il croyait toute-puissante ; les ambassades 
envoyées tous les cinq ans à Pékin ne voyageaient-elles pas 
pendant neuf mois sans interruption sur les domaines du 
Fils du Ciel? Mais les derniers événements, suivis de près 
à Katmandou, y ont ébranlé le prestige de la Chine. La 
décadence de l'Empire du Milieu semble ouvrir au Népal 
la route convoitée de Lhasa, comme un débouché pour 
écouler le trop-plein de ses forces militaires. Soldat, et 
rien autre que soldat, le Gourkha vainqueur étouffe dans 
son cercle de montagnes ; la terre, trop rare, ne suffit pas 
à l'entretien d'une population tout agricole, et d'une 
nation armée toujours sur le pied de guerre. Serviteur 
dévoué de sa patrie, ami clairvoyant du Népal, l'Anglais 
Hodgson se préoccupait dès 1830 d'un danger menaçant 
pour la paix britannique ; il proposait pour remède 
d'embaucher les soldats gourkhas comme mercenaires au 
service de l'Inde ; ses conseils, écoutés, ont valu aux 
Anglais ces magnifiques régiments qui seuls rivalisent de 
bravoure et d'endurance avec les redoutables Sikhs. Mais 
un contingent de 15 000 hommes à peine, engagé sous les 
bannières britanniques, ne soulage pas assez les charges 
du Népal et prépare peut-être un autre péril : quel que soit 
le loyalisme éprouvé de ces mercenaires, ils restent, 
comme les Suisses d'autrefois, fidèles avant tout à leur 
patrie. Ils y rentrent, leur service accompli, formés à la 
discipline et la tactique de l'Europe, ayant appris à lire, à 
écrire, à calculer, à reconnaître et lever le terrain, et ren- 
forcent les troupes gourkhas d*un supplément précieux. 



36 LE NÉPAL 

Avec eux, avec Tarmement et les munitions que les arse- 
naux népalais ne cessent pas de produire, le pillage du 
Tibet ne serait pas impossible, malgré les formidables 
obstacles dressés par la nature. 

Mais à défaut du Chinois affaibli, une autre puissance, 
la Russie, qui refait TEmpire des Mongols, se charge de 
veiller sur le Grand-Lama. La vieille division des deux 
Églises bouddhiques reparaît en Asie, manifestée par le 
jeu de la politique Européenne : au Sud, l'Angleterre, 
maîtresse de Ceylan, tient sous son autorité directe la Bir- 
manie, sous son influence le Siam, les deux grandes 
annexes de TÉglise pâlie ; au Nord, la Russie réunit sous 
sa domination ou sa protection les tronçons épars de 
rÉglise lamaïque, attachée au Grand Véhicule; déjà, sous 
les tentes des Mongols, la grande Catherine passe pour 
une incarnation de la déesse Tara, et le tzar pour un 
Bodhisattva. Le moindre mouvement des Gourkhas met- 
trait la Russie en branle, et provoquerait au Tibet une 
intervention que TAngleterre veut en écarter à tout prix. 
Le Tibet entamé par les Russes, l'Angleterre serait entraî- 
née à mettre aussitôt la main sur le Népal pour assurer au 
moins sa frontière. Voudra-t-elle devancer les événe- 
ments, céder aux invitations pressantes des chauvins 
exaltés et succomber à la tentation d'arrondir par une con- 
quête son domaine hindou? On peut en douter. Le Népal 
n'a pas de quoi payer les frais d'une conquête. « Le jeu 
nen vaut pas la chandelle », déclare expressément un 
familier du Népal, le D'' Wright. Le pays n'a d'intérêt que 
par ses cols, comme la voie de commerce la plus directe 
entré l'Hindoustau et l'Asie centrale ; mais la clientèle du 
Tibet, misérable et disséminée, ne promet à ses fournis- 
seurs que de maigres bénéfices, et le jour n'est pas encore 
venu oh l'industrie européenne mettra en exploitation les 
métaux précieux enfouis dans le sol tibétain. 



INTRODUCTION 37 

L'indépendance du Népal est ainsi liée en partie aux 
combinaisons de la politique européenne ; elle dépend en 
partie de la sagesse de ses gouvernants. La famille des 
Sham Sher, qui détient le pouvoir effectif, est restée 
fidèle aux traditions de Jang Bahadur et de Bhim Sen 
Thapa ; elle a su préserver l'intégrité du pays par une atti- 
tude de réserve prudente, écarter l'étranger sans le repous- 
ser brutalement, isoler le royaume sans s'isoler elle- 
même. Le maharaja actuel, comme ses aînés, lit et parle 
l'anglais, reçoit les journaux apportés de la frontière 
anglaise par un coureur de poste, descend à l'occasion 
dans l'Inde, rend visite au vice-roi ; il s'intéresse aux 
affaires d'Europe, cause sans embarras de l'empereur 
Guillaume et de la revanche. Pénétré de ses devoirs de 
chef et de Gourkha, il passe ses journées sur le champ de 
manœuvres à dresser les troupes, rend la justice, contrôle 
l'administration. Mais une tragédie de palais, comme le 
Népal en a tant vu, peut brusquement porter au pouvoir le 
parti de l'isolement à outrance, hostile aux gens comme 
aux idées du dehors, entêté d'orgueil intraitable et de 
mépris insultant. A l'extérieur une guerre, à l'intérieur 
une révolution, et c'en est fait peut-être du dernier État 
indépendant de l'Inde. 

Amené au Népal en 1 898 par la recherche des antiqui- 
tés et des manuscrits bouddhiques, j'ai senti sur place l'in- 
térêt imprévu du drame qui s'y joue. Familier par mes 
études avec le passé de l'Inde, j'ai cru le voir ressusciter 
dans ce duel de races, de langues, de religions qu'abrite 
une vallée perdue de l'Himalaya. Avant l'heure incertaine 
du dénouement probable, j'ai cru opportun de tracer dans 
un tableau d'ensemble les singulières destinées de ce coin 
de terre oh semblent se répéter en réduction les destinées 
générales de l'Inde. L'histoire du Népal ainsi conçue 
m'apparait moins comme une monographie locale que 



38 LE NÉPAL 

comme un prélude à cette histoire générale de l'Inde qui 
décourage les meilleures volontés par son étendue, et ses 
lacunes, mais qu'il serait injuste et fâcheux de négliger : 
à voir les problèmes que pose et que résout en partie 
l'étude d'une simple vallée, on devine ce que promet l'étude 
d'un pays immense, peuplé de deux cents millions d'hom- 
mes, berceau d'une civilisation originale, sol d'élection du 
sentiment religieux, trésor convoité par tous les conqué- 
rants. J'ai abordé ma tâche en philologue, par l'examen 
du passé, des inscriptions, des textes, des manuscrits; 
mais j'aurais failli à mon dessein si je n'avais pas poursuivi 
le passé jusque dans le présent, qui en est le prolongement 
logique et réel ; la division d'un bloc de temps en époques 
successives, ancienne, moyenne, moderne, contemporaine, 
tout arbitraire qu'elle est, peut se justifier en certains cas 
par des raisons de pratique ou de pédagogie ; sur le 
domaine indien, oîi la littérature a par principe esthétique 
préservé si peu de souvenirs de la vie réelle, le passé isolé 
du présent reste une énigme indéchiffrable. J'ai dû faire un 
appel constant aux travaux de mes devanciers ; les noms 
de Kirkpatrick, de Hamilton, de Hodgson, d'Oldfield, de 
Wright, de Bendall reviendront presque à chaque page ; 
mon livre est en grande partie un index méthodique de 
leurs ouvrages, complété par des connaissances nouvelles 
et contrôlé dans une faible mesure par mes propres obser- 
vations. Deux mois passés au Népal en compagnie des 
pandits indigènes m'ont donné la sensation de la vie locale; 
mais je n'ai pas pu entreprendre sur place une enquête 
approfondie. Admis à visiter le pays comme archéologue, 
j'aurais abusé de l'hospitalité en sortant du programme 
convenu, et la faute n'aurait pas même eu pour excuse le 
profit; j'ai dit quelles difficultés insurmontables paraly- 
saient la] curiosité trop éveillée du voyageur. J'ai tenu à 
répondre par une loyauté sans réserve à la confiance 



INTRODUCTION 39 

bienveillante du Darbar. Mon journal de voyage que j'ai 
reproduit sous sa forme un peu fruste, complétera peut- 
être, comme une suite de photographies instantanées, 
l'impression qui se dégage lentement des matériaux accu- 
mulés. Le lecteur y saisira, ootés au hasard des rencontres, 
les menus incidents de la vie népalaise, telle qu'elle s'offre 
au regard d'un philologue en mission, tenu par profession 
de fréquenter surtout les princes et les pandits, arrêté au 
seuil de la sociétéparles préjugés formidables delà caste, 
mais qui du dehors observe avec passion le défilé des 
hommes et des choses comme le commentaire animé des 
âges évanouis. 




LE NÉPAL 



LE ROYAUME 



Le Népal est un royaume indépendant situé au Nord de 
rinde, sur le versant méridional de THimalaya ; il consiste 
en une bande étroite de terrain qui suit fidèlement la direc- 
tion de la chaîne. Il mesure environ 800 kilomètres de 
longueur et 160 kilomètres de largeur moyenne. Il s'étend 
du 78* au 86® degré de longitude Est, touche à son extré- 
mité Sud-Est 26*^25' de latitude Nord, et dépasse à son 
extrémité Nord-Ouest le 30* degré. Il est compris entre 
les possessions britanniques, le Sikkim et le Tibet. Depuis 
le traité de Segowlie (1816) et la convention de 1860, la 
limite entre le Népal et Flnde anglaise suit à l'Ouest le 
cours de la Kali, au Sud les Collines de Grès parallèles à 
l'Himalaya et les terres marécageuses du Téraï découpées 
en trois tronçons, à l'Est le cours de la Mechi et les pics 
élevés du Singalila, qui bordent le Sikkim. Au Nord, la 
frontière du Tibet, à peu près inconnue, semble être 
assez mal définie ; elle se perd dans les solitudes inacces- 
sibles des glaciers et ne prend de précision qu'aux envi- 
rons des passes, tantôt en avance, tantôt en recul sur le 
plateau tibétain, au hasard des circonstances. 



42 LE NÉPAL 

En dépit des révolutions et des conquêtes qui ont bou- 
leversé les pays voisins, Inde et Tibet, le Népal est resté 
depuis de longs siècles presque immuable dans ses limites 
traditionnelles. La nature même les avait tracées en lignes 
nettes. Au Nord, THimalaya dresse ses murailles colos- 
sales, couronnées de cimes géantes. Les rares passes qui 
traversent le massif et qui escaladent le plateau du Tibet 
ne sont praticables que de mai à septembre ; la neige les 
obstrue sept mois par an, et le voyageur qui s'y aventure 
en bonne saison court encore mille risques. L'avalanche 
le menace, le précipice le guette; il lui faut s'accrocher 
aux roches, se suspendre à des cordes tendues au-dessus 
des abîmes, gravir des altitudes de 4000 à 5000 mètres. 
Au Sud, sur les confins de l'Hindoustan, les terres basses 
du Téraï sont plus redoutables encore ; les eaux entraînées 
des pentes voisines s'arrêtent, stagnantes, dans leur 
cuvette d'argile creusée au pied des monts, chargées de 
pourritures végétales. La malaria, mortelle, rampe dans 
l'air humide huit mois par an, de mars à novembre, et 
chasse l'homme, aussi bien l'Hindou des plaines que le 
montagnard du Népal ; en hiver les troupeaux des districts 
voisins viennent brouter l'herbe grasse ; mais, le prin- 
temps arrivé, la jongle appartient aux bêtes fauves. Derniers 
vestiges de l'humanité, des groupes clairsemés de races 
maudites ont pu seuls s'accommoder à ce séjour de pesti- 
lence et de mort. En arrière du Téraï, la nature a préparé 
d'autres lignes de défense : une forêt continue de sais 
rejoint les Collines de Grès et en couvre les pentes ; les 
hauts fûts des arbres vigoureux jaillissent du sol poussié- 
reux et blanchâtre, et sous leur ombrage opaque pullu- 
lent à l'aise éléphants, tigres et rhinocéros ; l'homme n'y 
parait qu'à la saison froide pour chasser ou pour couper 
le bois précieux. Entre les Collines de Grès et les premiers 
soulèvements de THimalaya, le terrain se recourbe et se 



LE ROYAUME 43 

creuse en vallées parallèles à la chaîne ; Taltitude en varie 
de 700 à 800 mètres ; la malaria les ravage et les empoi- 
sonne. Des villages éphémères et des garnisons s'y instal- 
lent de novembre à mars ; à la date fatale, tout fuit devant 
\aouly la fièvre meurtrière. 

Passé le creux des Dhouns et des Maris, la montagne se 
dresse d'un bond brusque, et s'étage en gradins puissants 
jusqu'au rempart de glace qui ferme l'horizon. C'est, au 
premier coup d'œil, un chaos formidable de sommets, de 
plateaux, de ravins, sans unité, sans ordonnance, sans 
système. Le Népal n'est encore qu'une région géogra- 
phique, définie par des frontières naturelles. Une obser- 
vation plus attentive découvre sous cette robuste et mas- 
sive ossature la charpente harmonieuse d'un organisme 
réel. Les innombrables cours d'eau qui semblent ruisseler 
à l'aventure dans ce dédale montagneux se répartissent en 
trois grands bassins, qui reproduisent uniformément le 
même type : un torrent vigoureux, né sur les hauteurs du 
plateau tibétain, force par l'érosion la ligne des grandes 
cimes, pénètre au Népal, y recueille une partie du drai- 
nage local ; arrivé au seuil des Collines de Grès, il rencontre 
un éventail d'affluents trop faibles pour s'ouvrir isolément 
un passage, les absorbe, franchit le défilé, puis le Téraï, et 
va s'étaler majestueusement dans les plaines en nappes 
fécondantes. A l'Ouest, la Karnali ou Kauriala, qui adosse 
ses sources aux sources delà Satledj, entre au Népal par 
la passe de Takla Khar ou Yari, sort des collines à Gola 
Ghat, rejoint sur le territoire britannique la Kali ou Sarda, 
prend alors le nom de Gogra, et va porter au Gange 
toutes les eaux qui descendent entre le Nandadevi 
(7 820 m.) et le Dhaulagiri (8180 m.). Les sept branches 
de la Gandaki rayonnent entre le Dhaulagiri et le Gosain- 
than (8050 m.); la Tirsuli, la plus orientale, est aussi la 
plus forte ; elle sort du Tibet par la passe de Kirong, et. 



44 LE NÉPAI. 

grossie des six autres rivières, ses sœurs de nom et de 
sainteté, traverse les collines à Tribeni Ghat pour tomber 
dans le Gange en face de Patna. Tout le Népal oriental, du 
Gosainthan au Kanchanjanga (8580 m.), verse ses eaux 
dans les sept branches de la Kusi ; deux d'entre elles nais- 
sent au Tibet, la Bhotia Kusi, qui entre au Népal par la 
passe de Kuti, et TÂrun qui draine un bassin étendu sur 
le plateau tibétain avant de pénétrer au Népal par la passe 
de Hatia. Réunies en un seul lit, les sept Kusis tombent en 
cataractes des Collines de Grès dans la plaine et poursui- 
vent leur course impétueuse dans un réseau de bras capri- 
cieux jusqu'à leur confluent avec le Gange. 

Entre la région des sept Gandakis et la région des 
sept Kusis s'insère un bassin médiocre d'étendue et de 
drainage, mais original d'aspect. La Bagmati (Vâgmatl) 
qui en recueille les eaux ne sort pas de la chaîne princi- 
pale ; elle natt à mi-chemin entre le haut Himalaya et les 
Collines de Grès, dans les replis d'un contrefort qui sur- 
plombe la rive droite de la Malamchi Kusi et la rive gau- 
che de la Tirsuli Gandaki, échappe à l'attraction de ses 
puissantes voisines, et va porter elle-même au Gange le 
tribut de ses eaux sacrées. A peine née, la Bagmati baigne 
une vallée spacieuse, longue de vingt-cinq kilomètres, 
large de seize, unie comme la plaine, mais close à l'enlour 
par des murailles de 2 500 à 3 000 mètres ; seule une brèche 
étroite, ouverte au Midi, laisse une issue aux eaux d'amont. 
Fertile, riante, la vallée nourricière abrite sans en être 
encombrée trois cent mille habitants, une capitale pros- 
père, deux grandes villes, des bourgs populeux, de gros 
villages, des plantations, des champs, des bosquets. 
L'altitude, de 1 300 à 1400 mètres, est trop haute pour 
l'aoul, trop basse pour la neige; en hiver la bise y souffle, 
salubre, sans âpre té ; en été les forêts voisines et les gla- 
ciers au delà tempèrent la chaleur tropicale ; la moyenne 



LE ROYAUME 4^ 

y oscille enire 10" en janvier et 25** en juillet, sans fortes 
variations diurnes. Des ruisseaux sinueux, limpides et 
fécondants, fouillent le sol d'alluvion et s'y creusent un lit 
souvent trop vaste. Le riz largement arrosé donne de 
splendides moissons ; les autres céréales réussissent à 
souhait. L'oranger, l'ananas, le bananier y donnent des 
fruits exquis. La vie, simple et douce, laisse à l'esprit le 
loisir de s'affiner. Au Sud, les barrières qui ferment l'accès 
aux armées de l'Inde laissent passer par une lente et sûre 
infiltration les bienfaits de la civilisation hindoue, les 
arts, les lettres, les religions, l'ordre social. Au Nord, 
deux passes, l'une praticable même aux chevaux, ouvrent 
la voie la plus aisée et la plus fréquentée entre l'Inde et 
Lhasa. A l'Est et à l'Ouest, des cols faciles mènent aux 
vallées latérales des Gandakis et des Kusis. Là, le con- 
traste est brutal : des districts montagneux, des ravins 
profonds, des gorges sauvages, des pentes rapides où 
le sol est rare, où l'eau roule en torrents et dévaste sans 
irriguer ; en été l'aoul désole les bas-fonds ; en hiver la 
neige recouvre le haut pays. La population dispersée au 
hasard des maigres cultures vit en hameaux, souvent à 
demi nomade. Les villes, accrochées aux flancs des monts, 
y sont des bourgades avec un bazar et un château fort. 
Une féodalité oppressive morcelé le pays : le basshi de la 
Karnali est le territoire des vingt-deux Kâjas (Baisi Raj); 
les Sept-Gandakis, le territoire des vingt-quatre Râjas 
(Chaubisi Raj). Les tribus des Sept-Kusis, à demi barbares, 
n'ont qu'une organisation rudimentaire de cld:ns. La vallée 
centrale était naturellement désignée pour être le siège 
de rhégémonie ; le pouvoir qui en dispose est sûr de s'im- 
poser, par la supériorité de ses ressources, à la masse 
chaotique et indisciplinée des principautés voisines. Il est 
maître de s'étendre, vers l'Orient et l'Occident, aussi loin 
que le permettent la nature du sol, les nécessités du ravi- 



46 Lfi NÉPAL 

taillement et les difficultés des communications. Ces limi- 
tes, en pratique, sont restées constantes, et les efforts 
tentés par les Gourkhas au début du xix^ siècle pour absor- 
ber le Sikkim d'une part et le Kumaon de l'autre ont 
échoué. Vallée et royaume sont si étroitement solidaires 
que le même nom sert couramment à les désignerTune et 
l'autre ; mais la pratique officielle plus précise les dis- 
tingue, elle donne au royaume le nom de Gorkhâ râj 
a royaume des Gourkhas » et, d'accord avec l'usage local, 
réserve exclusivement à la vallée la désignation de Népal. 
Hors du Népal proprement dit, le pays n'est connu que 
par ouï-dire ; jamais Européen n'a visité les régions de 
montagnes qui s'étendent à l'Est et à l'Ouest de la val- 
lée centrale. Un simple coup d'œil jeté sur la carte du 
royaume, telle que l'a dressée le Service trigonomé trique 
de l'Inde, révèle l'état des connaissances actuelles. De 
vastes espaces restent blancs : les cotes d'altitude qui les 
jalonnent indiquent les sommets qu'on a pu mesurer par 
le calcul en les visant du territoire britannique ; les lignes 
capricieuses, où s'échelonnent à des distances probléma- 
tiques les noms des localités, traduisent les informations 
recueillies par le service d'espionnage anglo-indien à 
l'aide des pandits hindous qu'il emploie comme agents 
secrets, ou des mercenaires embauchés dans les régiments 
britanniques. Le passé de ces régions interdites n'est 
guère mieux connu que le sol même ; l'archéologie, l'épi- 
graphie sont encore à créer; les rares informations 
recueillies jusqu'ici viennent d'indigènes suspects et de 
documents tardifs* La vallée seule, visitée, observée, étu- 
diée depuis un siècle, appartient à la science. 



LA VALLÉE DU NÉPAL 



La vallée du Népal {Nepâla) s'ouvre à mi-chemin entre 
les plaines de THindpustan et les hauts sommets de THi- 
malaya. Elle dessine un ovale assez régulier, allongé dans 
le même sens que la chaîne ; le grand axe, de l'Est à l'Ouest, 
mesure environ vingt-cinq kilomètres ; le petitaxe, du Nord 
au Sud, seize kilomètres. Les pentes septentrionales s'arc- 
boutent contre une arête transversale de l'Himalaya pro- 
jetée par le Gosainthan (7 714 m.) et qui culmine au Daya- 
bhang ou Jibjibia(7 244 m.) à distance égale des passes 
de Kirong et de Kuli, entre les eaux des Kosis et les eaux 
des Gandakis. Jadis un vaste lac couvrait, dit-on, toute la 
vallée ; l'intervention d'une divinité aurait ouvert une brèche 
aux eaux et Hvré le sol aux hommes. L'aspect du Népal 
explique la légende. Les montagnes, dressées à l'entour en 
cirque continu, dissimulent même la passe étroite qui laisse 
échapper au Sud le drainage local. Leurs sommets, com- 
parés aux géants de l'Himalaya, n'ont qu'une altitude 
modeste de 2 000 à 3 000 mètres. Une puissante végétation 
les couvre jusqu'au faîte: les arbres d'Europe, et surlout 
les chênes, s'y étagent au-dessus des arbres tropicaux. Le 
mont Manichur (Manicûda) occupe l'extrémité Nord-Est de 
la vallée ; une chaîne de hauteurs secondaires le reUe vers 
l'Ouest au mont Sheopuri {Çivapuri)hei\xt de 2 500 mètres, 
et par delà, au mont Kokni ou Kukani ; derrière ce rideau 
se creusent des vallées inexplorées que couronne au loin la 



48 LE NÉPAL 

ligne blanche des neiges et des glaces. La masse impo- 
sante du Nagarjun [Nâgârjuna) se dresse vis-à-vis du 
Kokni, vers TOuest-Sud-Ouesl ; la dépression qui se creuse 
dans l'intervalle ofifre un chemin commode enlre le Népal 
et la vallée de Nayakot {Navakùta)^ son annexe naturelle. 
A rOuest, le Dhochôk, rangée de collines onduleuses, qui 
n'atteint pas 1 800 mètres, réunit les contreforts occiden- 
taux du Nagarjun aux épaulements du Chandragiri {Can- 
dragiri). Les affluents de la TirsuliGandaki,qui descendent 
de son versant occidental, ouvrent une seconde voie de 
communication entre Nayakot et le Népal. Le Chandragiri 
élève ses pentes abruptes à l'angle Sud-Ouest de la vallée ; 
la route de l'Inde gravit ses escarpements, franchit la ligne 
de faite à peu de distance du sommet (un peu moins de 
2 500 m.) et redescend sur le versant méridional au village 
de Chitlaung, dans la vallée du Petit-Népal. Le Chandra- 
giri se soude vers le Sud-Est au Champadevi (Campâdevî) . 
La vallée latérale qui longe leur revers méridional a été 
fréquemment parcourue par les voyageurs européens jus- 
qu'à la fin du xvni* siècle ; leur témoignage unanime la 
représente comme une gorge étroite, pénible, misérable. 
Entre le Champadevi et le mont Mahabharat [Mahâ- 
bhdratd) s'ouvre la brèche de Kotpâl (ou Kotvâl), unique 
fissure de ce vaste mur de montagnes, et juste assez large 
pour donner passage à la rivière Bagmati. Le Mahabharat 
n'est lui-même qu'un contrefort du Phulchôk. LePhulchôk 
est la plus élevée des cimes qui regardent la vallée ; son 
altitude est exactement de 3000 mètres. Enfin, du côté de 
l'Est, le mont Mahadeo-pokhri [Mahâdeva-pusAarint) s' étale 
entre le Phulchôk et le Manichur. Une passe facile, qui se 
creuse entre le Phulchôk et le Mahadeo-pokhri, mène du 
Népal oriental à la vallée de Banepa, que les souvenirs 
historiques rattachent directement, comme Nayakot, à 
l'histoire du Népal. 



50 LE NÉPAL 

La Bagmati (Vâgmatî) recueille toutes les eaux qui des- 
cendent de ces pentes pour arroser le Népal. Elle naît sur 
le versant septentrional du Sheopuri, coule d'abord dans 
une gorge profonde entre le Sheopuri et le Manichur, 
tombe en cascade dans la vallée, y serpente ; puis, grossi 
de nombreux affluents, le torrent se transforme en rivière, 
force une première fois le passage au pied des collines qui 
portent Chobbar, se dirige vers le renflement méridional 
da la vaflée, s'échappe par la brèche étroite de Kolpal, et 
pénètre alors dans une région entièrement inconnue, que 
des rapports contradictoires représentent tantôt comme 
impraticable, tantôt comme aisément accessible; elle 
atteint les Collines de Grès à Hariharpur, traverse le Téraï, 
entre en territoire britannique, traîne ses eaux ralenties en 
des canaux inconstants, et va s'unir au Gange en aval de 
Monghyr, entre le confluent de la Gandaki et le confluent 
de la Kosi. 

Le principal des affluents népalais de la Bagmati est la 
Bitsnumati [Visnumatî) qui naît sur le flanc méridional du 
Sheopuri, suit assez fidèlement le pied des montagnes et 
va se déverser dans la Bagmati presque au centre de la 
vallée*. Les autres cours d'eau ne sont, pendant la saison 
sèche, que d'humbles ruisselets ; leur importance religieuse 
oblige pourtant à les mentionner: sur la rive droite le 
Dhobi-Khola et le Tukhucha, sur la rive gauche la Man- 
haura [Manohard) ou Manmati {Manimatî) qui sort du mont 
Manichur, la Hanmalî [Hanumatî) qui sort du Mahadeo- 
pokhri, etlaNikhu qui vient du Phulchôk. 

Tous ces cours d'eau présentent le même caractère ; nés 
en dehors de la région des neiges, nourris par des sources, 
ils s'enflent brusquement à la saison des pluies ; le ruis- 
seau de la veille devient alors un torrent impétueux qui se 
fraie sans efl*ort un vaste lit dans le sol d'alluvions ; à la 
longue, le lit, creusé toujours plus profondément, prend 



LA VALLÉE DU NÉPAL 5i 

l'aspect d'un fossé, bordé sur ses deux rives de hautes 
parois. Les pluies passées, il ne reste plus qu'un filet d'eau 
perdu dans les sables. Seule la Bagmali remplit toute 
l'année son lit de ses flots bruyants qui lui ont valu son nom, 
« la Parlante. » 

Sur ce terrain heureux, l'humanité pullule. Des passes 
qui découvrent brusquement la vallée, l'œil surpris con- 
temple un immense jardin égayé de constructions pitto- 
resques. Parmi les champs riants et les bosquets touffus, 
les hameaux, les bourgs, les villes étalent leurs toitures 
aux angles retroussés que dominent les pyramides étagées 
des temples en bois, avec leur flèche d'or éblouissante. 
Le charme du spectacle est inoubliable. Les missionnaires 
capucins du xvnr siècle paraissent eux-mêmes l'avoir res- 
senti. Le P. Marco délia Tomba, qui n'avait pas visité le 
pays, mais qui avait recueilli les informations et les impres- 
sions de ses confrères, écrit : « Passé d'autres petits monts 
couverts d'arbres, on découvre la vallée du Népal « vaile 
bellissima » qui semble au premier regard être d'or, avec 
toutes ses pagodes et ses palais dorés... La vallée jouit 
d'un air doux et très sain, elle abonde en toutes sortes de 
vivres ; on y trouve à peu près tous les fruits que nous 
avons en Europe \ » Un siècle plus tôt le jésuite Grueber 
s'était contenté d'observer, en esprit pratique, que le Népal 
« abonde en toutes les choses qui sont nécessaires pour 
soutenir la vie ». Sur une surface de 700 Icilomètres carrés, 
le chiffre de la population approche de 500 000 âmes % 

1. Gli ScriUi...y p. 50 sq. 

2. Le C^en^-ou-Âi attribue au Népal une population de 54 000 familles 
estimation que M. Rockhill (Tibet from Chinese sources, p. 129) juge 
beaucoup trop basse. Mais il ne s'agit évidemment dans ce nombre que 
des habitants du Népal proprement dit, et le chiffre semble avoir une 
origine officielle, car il correspond exactement au total des 3 nombres 
donnés séparément par les Capucins pour la population des trois villes 
(autrement dit, des trois royaumes) : Katmandou 18 000 -fP&tan 
24 000 -f Bhatgaon 12 000 = 54 000. Kirkpatrick d'autre part admet une 



52 LE NÉPAL 

soit une densité de 700 habitants par kilomètre carré, dans 
une région sans industrie. Une moitié de la population vit 
rassemblée dans les villes et les bourgs ; Tautre moitié est 
dispersée dans d'innombrables hameaux, qu'il serait fasti- 
dieux et vain de prétendre énumérer. 

La ville principale du Népal est Katmandou, séjour du 
gouvernement et capitale du royaume. Katmandou n'est 
pas la plus ancienne des villes du Népal ; sans parler des 
capitales antérieures qui ont disparu, Patan dépasse en 
antiquité sa rivale triomphante. La tradition fixe la fonda- 
tion de Katmandou en Tan 3824 écoulé du Kali-yuga 
= 724 J.-C); et cette date semble plausible. Un jour, à 
en croire la chronique, comme le roi Gunakâma jeûnait en 
l'honneur de Mahâ-Laksmî, la déesse lui apparut en songe, 
et lui prescrivit de bâtir une ville au confluent de la 
Visnumatî et de la Vâgmatî, sur un emplacement qu'avait 
consacré déjà la présence de nombreuses divinités. La ville 
devait avoir la forme recourbée du « khadga», le cimeterre 
que la sanguinaire Devt brandit dans une de ses multiples 
mains contre ses ennemis terrifiés* ; elle contiendrait 
18 000 maisons, et tous les jours il devait s'y traiter un 
chiffre d'affaires de 100000 roupies! La nouvelle cité 
reçut d'abord le nom de Kânti-pura « Ville de Grâce* ». 
Elle eut à soufl*rir delà longue période d'anarchie féodale 
que le Népal traversa durant le moyen âge, et forma pen- 
dant plusieurs siècles une sorte de fédération oligarchique, 

moyenne de 10 personnes par maison ou famille. L'évalualion oHicieUe 
du siècle dernier paraît donc bien se rapproclier de la vérité. 

1. Les Bouddhisles prétendent que le cimeterre proposé comme 
modèle au roi était celui do Maûjuçrl. 

2. La Brhat-Samhitâ de Varâha-Mihira mentionne une ville du même 
nom, mais située dans leDekkhan, car elle parait dans la même énumé- 
ration queKonkana, Kuntala, Kerala, Dandaka (XVI, 11). — LeKârtika- 
màhàtmya du Padmapuràçia cite également une ville de Kântipura ; 
Aufrecht (Oa7. Mss. 16*») substitue par correction Kànci-pura « Conje- 
veram ». 



LA VALLÉE DU NÉPAL 53 

comme la célèbre Vaiçàlî au temps du Bouddha ; douze 
nobles (Thâkuris) y exerçaient Tautorité à titre de râjas, 
Ratna iMalla s'empara de la ville à la fin du xv* siècle, 
grâce au pouvoir magique d'une formule qu'il avait déloya- 
lement apprise de son père et surtout grâce à une perfidie 
sans scrupules ; il gagna le principalfonctionnaire (« Kâji » , 
cadi) des Thâkurîs, les fit empoisonner au cours d'un ban- 
quet, assassina son complice et se proclama roi. Il fonda la 
dynastie Malla de Katmandou, qui dura jusqu'à la conquête 
Gourkha. Un siècle après Ratna Malla, sous le règue de 
Laksmi Narasiinha Malla, un édifice miraculeux s'éleva 
dans la capitale : un simple particulier avait reconnu, dans 
la foule qui suivait la procession de Matsyendra Nâtha, 
l'Arbre-aux-Souhaits [Kalpavrksa) en personne venu 
comme un vulgaire badaud pour admirer le spectacle ; il 
bondit sur le visiteur divin, le maintint prisonnier et réclama 
comme rançon une faveur singulière ; son ambition était 
de bâtir avec un seul arbre un abri pour les religieux 
errants. L'Arbre-aux-Souhaits donna sa parole et la tint ; 
avec le bois d'un seul arbre on put construire un édifice 
spacieux, qui subsiste encore aujourd'hui et reste affecté à 
son usage primitif ; il est voisin des temples élégants qui 
font vis-à-vis au Darbar, le long d'une rue pavée qui mène 
à la Bitsnumati. La célébrité légitime de ce hangar mira- 
culeux valut à la ville un changement de nom ; on l'appela 
dès lors Kâstha-Mandapa (Halle-de-bois) en sanscrit, en 
langue vulgaire Kâthmando^ d'où les Européens ont tiré 
Cadmendu (Grueber), Katmandù (Georgi) Khàtmândû 
(Kirkpatrick), Kathmandu (Hamilton), etc. En dehors des 
langues indiennes, la ville est désignée sous des noms tout 
différents. Les Névars l'appellent Yin{-daisé)^ d'après Kirk- 
patrick ; Tint/a j d'après Bhagvanlal * ; les Tibétains, d'après 

I. Ind. Anl. W, 171, n. 29. 



54 LE' NÉPAL 

Georgi, Jang-bu ou Jà'he\ j'ignore à quelle forme réelle 
correspond Jà-he-^ Jang-bv n'est qu'une transcription 
altérée de Yampu « nom de l'ancienne capitale du Népal, 
appliqué aussi dans l'usage du Tibet oriental à Katman- 
dou * ». C'est ce nom que les Chinois ont transcrit par Yang 
pou^. Katmandou est également désigné en tibétain sous 
le nom de Kho ddw\En outre Jàschke cite comme une 
périphrase employée parfois au lieu de Kho-bôm : Kluipho- 
brdh^ « le palars du Nâga » ; il explique ce nom par les 
trésors de métaux précieux qu'on croit abonder dans la con- 
trée ; mais, en étudiant la religion du Népal, nous verrons 
quelle place considérable les Nâgas occupent dans la légende 
et dans les croyances actuelles. Le souvenir des Nâgas repa- 
raît dans le nom attribué par le Bodhimôr mongol au 
palais d'Amçuvarman, roi du Népal au vu' siècle: Knkxim 
glui ^ ; et le premier élément de cette désignation figure, 
dans une histoire chinoise, comme le nom même de 
Katmandou : Kou-Kou- mou ". Ce mot peut être en rapport 
avec le nom de Gongool-putten (Gongul-pattana) qui désigne 
Katmaudou « dans les anciens livres » d'après les informa- 
teurs de Kirkpatrick. 

1. Sarat Chandra Das, Tihetan-English dictionary, s. v. Yam-pu. 

2. M. Parker a rapproché, avec plus d^ingéniosité que de vraisem- 
blance, le nom Yang -pou du sanscrit Svayambhû. C'est sans doute le 
même nom qui se retrouve dans le colophon du ms. du Pingalà mata, Br, 
Mus. 550, écrit en sam. 313 sous le règne de Laksmtk&ma deva « çri 
Yambu-kramâyâm ». Cf. la désignation « Lalita-kramàyâm » qui se 
rapporte sans doute à Lalita-Pattana dans un ms. du règne de Çivadeva 
saip. 240. Le nom de Yang-pou (Yan-pu) rappelle, au moins par une 
ressemblance^ frappante, le nom de Yâpu-nagara donné à une ville du 
royaume de Campa, en Indo-Chine (aujourd'hui Po-Nagar, sans doute) ; 
cf. Bergaigne, Inscrps. sanscrites du Carnpâ, n^* xxviii, xxxi-xxxm. 

3. Khobôm rappelle d'assez près le nom névar de fihatgaon : Khôpô 
(daise) dans Kirkpatrick, Kui-pà dans Georgi, 

4. V. inf. vol. II, [Histoire.] 

5. RocKHiLL, Tibet from Chinese sources, p. 129. — M. Parker, qui 
reproduit le même passage, relatif à l'ambassade de 1732, écrit seule- 
ment : Kou-mou. 



LA VALLÉE DU NÉPAL 55 

Sous les Mallas, Katmandou s'enrichit et s'étendit rapide- 
ment. Au xvni" siècle les Capucins lui attribuent un total 
de 18 000 maisons ou familles* ; c'est exactement, trop 
exactement même, le chiffre prédit par la déesse Laksmî. 
Kirkpatrick rapporte sans l'admettre un chiffre plus élevé 
encore : sous le dernier Malla de Katmandou, Jaya Pra- 
kâça, la ville aurait compté 22 000 maisons. Si on tient 
compte du grand nombre des enfants dans les familles 
népalaises, et des habitants dans chaque maison, il faudrait 
multiplier les nombres donnés par 10 (c'est la moyenne 
qu'accepte Kirkpatrick) ; mais il est évident qu'une popu- 
lation aussi considérable n'aurait pu vivre à l'intérieur 
d'une ville qui couvre à peine un kilomètre carré et qui 
est encombrée de temples innombrables : les habitants 
des bourgs et villages (au nombre de 97 \ sans compter les 
lieux subalternes) soumis à Katmandou et situés dans la 
vallée ont été certainement compris dans ce recensement 
approximatif. 

A l'heure présente, la population de Katmandou peut 
s'élever à 40 000 âmes ; adoptée comme capitale par les 
rois Gourkhas, depuis le fondateur de la dynastie, elle a 
gagné au nouveau régime tout ce qu'y perdaient ses 
anciennes rivales. La ville des Mallas n'a pas cependant 
changé d'aspect dans l'intérieur de son enceinte blanche : 
elle a gardé le vieux darbar qui forme une ville au centre 
de la ville avec ses bâtiments restaurés ou agrandis, les 
hautes pagodes dorées qui s'en dégagent et les dominent, 
ses cinquante cours séparées par des portes basses et par 
des corridors obliques, affectées chacune en propre aux 
princes, aux femmes, aux chevaux, aux éléphants, aux 
spectacles, aux cérémonies, aux prêtres, aux serviteurs ; 

1. Georgi et le P. Marc donnent exactement les mêmes chiffres (Cf. 
sup.y p. 51, n. 2). Le P. Marc spécifie « 18 000 fuochi o siano famiglie ». 

2. Gli Scritti.., p. 51. 



56 LE NÉPAL 

elle a gardé les temples pittoresques élevés par les Mallas 
ou sous leur règne ; elle a gardé ses ruelles étroites, 
obscures, malpropres et grouillantes, où la chaussée n'est 
guère qu'un sentier entre deux fossés d'immondices sta- 
gnantes. La seule rue pavée de pierres traverse en oblique 
la ville de TEst à TOuest, jusqu'au pont de la Bilsnumati, 
en longeant le darbar. Les maisons décrépites étalent 
encore sur leur façade de briques nues leurs balcons et 
leurs loges de bois ouvragé, oti la verve truculente d'une 
imagination joyeuse a prodigué les paons, les nymphes, les 
nâgas, les éléphants, les fleurs, les feuillages et les mon- \ 

struosités erotiques. Au rez-de-chaussée, surélevé, les 
boutiques, ouvertes à même sur la rue ; le marchand ou 
l'artisan, accroupi, en attendant la clientèle, cause, travaille, j 

fume sa courte pipe ; au-dessus, deux ou trois élages, que 
desservent en guise d'escalier des échelles et des trappes ; 
là, des chambres surbaissées qu'éclaire et qu'aère une 
étroite fenêtre, avec un volet de bois plein qui la calfeutre 
dans les temps froids ; pêle-mêle, dans la confusion de ces 
intérieurs misérables, des familles nombreuses, sordides, 
en loques, nourries d'ail et de radis fermenté. La ville 
garde aussi ses monastères d'autrefois, construits en rec- 
tangle autour d'une cour intérieure, prudemment reliée à 
la rue par un corridor étroit et bas. Enfin la voirie a con- 
servé la division traditionnelle en « lois », Ilots de maisons 
groupés sous un seul nom et qui formaient jadis une unité 
de combat ; chacun des tols était chargé d'une porte de la 
cité en temps de guerre. Comme jadis, et plus sévèrement 
encore, les basses castes et les hors-castes sont exclus de 
la ville ; bouchers, corroyeurs, balayeurs, et tout le groupe 
des corporations méprisées entourent la ville d'une cein- 
ture nauséabonde. 

Le nouveau Katmandou a poussé plus loin, dans les fau- 
bourgs et la banlieue. A l'angle Nord-Est, le roi {Dhirdj = 



LA VALLÉE DU NÉPAL 57 

adhirdja) demeure dans un palais neuf, sluqué, peintur- 
luré, combinaison hybride de la Grèce, de Rome, de l'An- 
gleterre et de rinde. Le maire du palais {maharaja) s'est 
fait élever, à côté du prince qu'il tient en tutelle, un palais 
du même goût, éclairé à Télectricité ; de vastes jardins 
enclos de murs dérobent ces édifices aux regards indiscrets. 
A Tangle Sud-Est s'élendent les bâtiments compliqués de 
Thapatbali, le palais édifié par le célèbre ministre Jang 
Bahadur au milieu du xix* siècle. Entre ces deux groupes 
de constructions, un immense terrain découvert : c'est le 
champ de manœuvres où tous les jours, et la journée 
entière, les recrues gourkhas font Texercice, initiés à 
des commandements soi-disant anglais par des instructeurs 
qui ne sont pas linguistes ; au Nord de ce Champ-de-Mars 
hindou, Tétang de Rani-Pokhri, creusé au xvu* siècle et 
jadis bordé de petits temples ; Jang les a rasés, a empri- 
sonné Fétang dans une maçonnerie profonde ; une étroite 
chaussée mène du bord Ouest au pavillon central, qui 
découvre une des plus belles perspectives du monde. Des 
pagodes, des chapelles, des caityas, anciens ou récents, 
monumentaux ou rudimentaires, s'égrènent au long de ce 
quadrilatère énorme. Le nouveau régime a marqué ici eu 
traits éloquents son empreinte bienfaisante ; en face de 
Rani-Pokhri, vers FOuest, le Darbar a fondé une sorte de 
collège népalais [Darbar Sckooi) où sont enseignés côte à 
côte le sanscrit et l'anglais, la tradition et la vie moderne. 
En arrière et au Nord l'hôpital. Les casernes, les ateliers 
militaires, l'arsenal font pendant, vers le Sud, aux insti- 
tutions d'éducation et de charité ; dans l'intervalle se 
dresse la blanche colonne de pierre, haute de 75 mètres, 
que le ministre Bhim Sen fit élever vers 1835 ; on y monte 
par un long colimaçon; mais la vue qui s'offre brusque- 
ment au sommet paie largement l'ennui de la montée. 
La route qui longe le champ de manœuvres mène, vers 



58 LE NÉPAL 

le Nord, à la résidence britannique par le faubourg de 
Tbamel et par une grande prairie où les jeunes Gourkhas 
aiment h exercer leurs chevaux. La résidence est située 
sur un plateau qui s'incline doucement à TEst vers le 
Tukhucha, à TOuesl vers la Bitsnumati. La maison du 
résident, une sorte de cottage en style indo-gothique, est 
entourée d'un parc magnifique où domine la verdure 
sombre de pins gigantesques; sur ce terrain que les Népa- 
lais avaient tenu pour insalubre, stérile et hanté, la persé- 
vérance britannique a su créer un coin d'Europe : le pota- 
ger même donne en abondance tous les légumes de 
rOccident. Le médecin de la résidence demeure dans un 
autre cottage, plus petit, à côté du résident. Une compa- 
gnie de cipayes au service du gouvernement britannique 
est installée dans des baraquements ; elle est chargée de 
proléger la personne et les biens du résident et de défendre 
laccès du territoire concédé. Les bureaux de la résidence, 
logés dans une petite annexe, emploient un personnel 
restreint : deux scribes hindous et un interprète névar, qui 
traduit en hindoustani les pièces et les documents rédigés 
dans les langues indigènes du Népal. Le poste eut jadis 
pour titulaire Amrtânanda, le célèbre pandit bouddhiste 
qui instruisit Hodgson et l'assista dans ses recherches ; 
depuis, ses descendants Font occupé de père en fils, mais 
sans hériter du savoir de Taïeul ; j'ai seulement entrevu en 
1898, dans le camp du colonel VVylie qu'il accompagnait, 
Indrânanda, fils de Gunânanda ; le bonhomme n'a pas 
même essayé de me donner le change sur ses connais- 
sances. Sou fils, son coadjuteur et son successeur désigné, 
Mitrânanda (Maitreyânanda) est certainement plein de zèle 
et de bonne volonté ; il a même étudié l'alphabet latin ! 
Mais pour porter le titre de pandit, il a bien fait de naître 
au Népal et dans la communauté bouddhiste. 

La résidence possède encore trois dépendances : Thô- 



LA VALLÉE DO NÉPAL 



priai, la poste, le bangalow. L'hApilal, desliné en principe 
au personnel de la résidenr.o, s'ouvre cependant aux 
malades du dehors ; le médecin brilannique y a pour assis- 
tant un docteur bengali, qui concilie dans un large éclec- 
tisme la science occidentale et les méthodes ayourvédiques. 




Un hameau népalais: Haltsok. 

Le bureau de poste est l'uiiiqui; inlennédiairc entre le 
Népal tout enlicr et les pays de l'union postale ; il est dirigé 
par un babou hindou qui se débrouille à merveille dans la 
confusion presque inextricable des adresses polyglottes el 
po!y graphiques. Des coureurs à grelots (dâ/c-runners), 
disposés de relai en relai, transportent journellement dans 
UD sac le courrier entre Katmandou et Segauli, le deruier 



60 LE NÉPAL 

bureau du territoire brifaiinique sur Je chemin du Népal. 
Le Darbar a toujours refusé Tautorisation d'installer le télé- 
graphe'. Le bangalow, modeste, mais suffisant, loge les 
hôtes de passage, indianistes en mission ou fonctionnaires 
envoyés de la plaine pour les besoins accidentels de la 
résidence : ingénieurs, architectes, etc. Un corps de garde 
gourkha surveille Tenlrée de la résidence, à l'entrée du 
seul chemin carrossable qui y mène. 

Un pont de briques jeté sur la Bagmati, au Sud de Kat- 
mandou, tout près de Thapatali, rehe le faubourg de la 
capitale au faubourg de Patan. En face de Katmandou, 
active, rajeunie, grandissante, Patan est la capitale du 
passé, des splendeurs éteintes et des souvenirs mourants ; 
c'est la ville des Névars subjugués et du bouddhisme 
vaincu. Ses origines remontent a des siècles lointains. Le 
roi Vira deva, qui passe pour Tavoir fondée, fut couronné, 
dit-on, en l'an 3 iOO de l'ère Kali Yuga (= 300 J.-C). Mais, 
dans la liste traditionnelle des rois népalais, Vira deva suit 
Amçu varman qui régnait vers 630 de J.-C. et précède 
Narendra deva qui reçut des ambassadeurs chinois vers 
646. Les détails du récit en valent la chronologie : Un 
brave homme, pieux et dévot, qui gagnait sa vie à vendre 
des herbes, s'en allait chaque jour les cueillir au Joli-Bois 
[Lalita-vana)^ puis il s'en retournait à la capitale, où régnait 
Vîra deva. Sa laideur l'avait rendu populaire ; on le saluait 
comme une connaissance au passage. Un beau jour, tandis 
qu'il cueillait ses herbes, il se sent pris d'une soif ardente ; 
il jette bas la perche où pendaient ses paniers, pour courir 
chercher de l'eau. Il aperçoit un petit étang frais et lim- 
pide; il s'y abreuve, il s'y baigne, et, ragaillardi, reprend 

1. Dernièrement encore (1902), faute d'être avisé en temps opportun, 
le Népal a célébré par les salves de canon usuelles le couronnement d'E- 
douard Vil au jour primitivement {\\q. Le Darbar n'a su qu'après coup la 
remise de la cérémonie, et a tenu la politesse pour faite. 



LA VALLÉE DU NÉPAL 61 

la besogne interrompue. Il tire k lui sa perche. Elle est 
collée au sol ! Tant pis ; il s*en passera. 11 ramasse ses 
herbes dans les mains et rentre en vilJe. Vira deva, qui le 
voit passer, ne le reconnaît plus. La laideur s'est muée en 
beauté merveilleuse. Le râja est ébahi : sois désormais le 
Joli [Lalita) ! s'écrie-t-il, et il l'adopte pour favori. La 
même nuit, une vision prescrit à Vîra deva de fonder sur 
l'emplacement enchanté une ville qui sera nommée la 
Ville-Jolie [Lalita-pattana) . 11 obéit, remet à Lalila une 
somme énorme, et l'envoie fonder une ville assez grande 
pour loger 20000 habitanls. Mais la ville surpassa encore 
ces ambitieuses espérances : sous Vara deva, fils de Naren- 
dra deva, Lalita-pattana remplaça Madhyalakhu désertée 
comme capitale et comme résidence royale. Le vu" siècle 
était alors un peu plus qu'à demi écoulé. La chronique 
semble avoir dédoublé les personnages et les événements. 
Vîra deva, qui fonde Patan, et Vara deva qui y établit sa 
capitale, ne doivent faire au total qu'un seul roi. La nou- 
velle ville atteignit le faîle de la gloire : elle perdit son 
nom ; la ville de Lalita ne fut plus que la ville, la ville par 
excellence (Pattana, Pàtan). Les Névars, dans leur langue, 
lui donnent toutefois un autre nom : l'épitaphe en névari 
d'Horace de Penna, reproduite par Georgi, représente ce 
nom en caractères dévanagaris par Elâ desa ; la transcrip- 
tion en lettres latines donnée par Georgi porte Helà des ; 
la traduction latine rétablit la désignation commune : in 
Civiiaie Patanœ, Kirkpatrick écrit: Yulloo daisi\ Wright, 
Yellon-desi. Les Tibétains ont emprunté cette appellation, 
qu'ils écrivent Ye-ran^ ; les Chinois, à l'imitation des Tibé- 
tains, emploient la forme Ye-leng . Bhagvanlal mentionne 
une autre désignation névarie : Tinya-la qu'il interprète 



1. Jaschke, Tib. Dict. s. v. Ye-ran: name of a city next to Kho-bom 
(Katmandu) the fîrst in JNepal. Et il cite comme référence Milaraspa. 



62 LE NÉPAL 

ainsi : « dans la direction [la] de Katmandou (Tint/a) [en 
venant de Bhatgaon]* ». 

Patan reste, à travers toute l'histoire du Népal, la for- 
teresse d'une aristocratie turbulente et indocile. Vers le 
xii^ siècle, elle avait autant de rois que de tols (îlots de mai- 
sons). La dynastie des Mallas en expulsa l'oligarchie des 
Thâkurîs vers le milieu du xiv* siècle ; à la fin du xvi" siè- 
cle, elle eut une dynastie locale, issue des rois Mallas de 
Katmandou ; mais l'aristocratie qui avait longtemps gou- 
verné la vieille cité resta fidèle à ses souvenirs et à ses 
espérances. Les luttes de la noblesse et du pouvoir royal, 
exaspérées au cours du xvm® siècle, aboutirent à la con- 
quête gourkha. Maître de Katmandou, Prithi Narayan 
s'empara aussitôt de Patan sans coup férir, en 1768. A ce 
moment-là, Patan était encore la plus grande ville du 
Népal, et le royaume de Patan possédait le domaine le plus 
étendu dans l'intérieur de la vallée. Les Capucins, se con- 
formant à l'estimation courante, attribuaient à la ville (avec 
ses dépendances, comme dans le cas de Katmandou) une 
population de 24000 famiiles^ Le bouddhisme y dominait. 
Tandis que le brahmanisme lui faisait équilibre à Katman- 
dou, et le tenait en échec à Bhatgaon (d'après les informa- 
tions de Georgi), à Palan les bouddhistes formaient les 
trois quarts de la population. Le pillage de la ville se 
recommandait en même temps à la rapacité et au fana- 
tisme des Gourkhas. Patan ne s'est pas relevée du désastre 
qu'elle subit alors. La déchéance se lit sur le visage des 
habitants comme sur la façade des édifices. Le Névar boud- 
dhiste, industrieux, délicat, affiné, courbe la tête sous le 
joug, et assiste impuissant, appauvri, à l'écroulement 

1. Ind. And. IX, 171, n. 29. Cette désignation semble bien contenir 
les mêmes éléments que les précédentes : [Tin] Ya-la (E-lâ, Yeran^ etc.)- 

2. La Varpçàvall donne le même chiffre au temps de Stddhi Narasitpha 
Malla, au xvii*' siècle (Wright, p. 238). 



LA VALLÉE DU NÉPAL 63 

lamentable de ses temples, de ses monastères, de ses 
palais. Le temps achève Tœuvre des hommes. Mais les 
derniers restes d'un passé qui meurt évoquent encore des 
visions éblouissantes, La place du darbar est une merveille 
qui défie la description; sous la vive clarté d'un ciel qui 
n'éblouit pas, le palais royal étale sa façade ouvragée, 
sculptée, bariolée à plaisir, oîi les ors, les bleus, les 
rouges éclairent le ton sombre des boiseries ; vis-à-vis, 
comme enfanté par un caprice d'artiste, un monde de 
pierre rayonnant de blancheur, piliers que. couronnent des 
images de bronze, colonnades ajourées, temples de rêves, 
légers et frêles, sous la garde d'une armée de chimères et 
de griffons. Je reviendrai dans la suite aux monuments de 
Patan qui intéressent surtout l'histoire et l'étude du boud- 
dhisme*. 

Bhatgaon, la troisième ville du Népal, est située à qua- 
torze kilomètres Est de Katmandou. Elle est construite 
sur un plateau onduleux qui s'incline au Nord-Est vers la 
Kansavati, au Sud-Ouest vers la Hanmati, un peu en amont 
du confluent des deux ruisseaux. Une grande et large route, 
trop irrégulière et trop raboteuse pour être praticable aux 
voitures, la relie à Katmandou. Elle est la dernière en date 
des grandes villes népalaises. Elle eut pour fondateur 
Ânanda Malla, frère de Jaya Deva Malla qui régnait sur 
Patan et Katmandou, et que la tradition associe à l'insti- 
tution de l'ère népalaise, en 880 J.-C. Mais la date 
d'Ànanda xMalla soulève de graves difficultés chronolo- 
giques. M. Wright, sans indiquer la source de son infor- 
mation, place la fondation de Bhatgaon en 865, quinze ans 
avant le point de départ de l'ère népalaise. En tout état 
de cause, c'est là une date vraisemblable. Le fondateur 



1. Les Bouddhistes de Palan prélendent que la forme originale de la 
ville représentait le iakra a roue » du Bouddha. 



64 LE NÉPAL 

de Rhatgaon passe pour avoir fondé en outre sept autres 
villes, toutes situées dans la vallée de Banépa, l'annexe 
orientale du Népal ; la fondation de la nouvelle capitale 
marque donc l'expansion de la civilisation indo-névare 
vers TEst de la vallée ; Bhalgaon est la métropole d'une 
sorte de colonie orientale. Elle a conservé ce rôle à travers 
toute rhistoire du Népal. Pendant que l'anarchie sévissait 
à Katmandou et à Patan, Bhatgaon restait le siège de 
dynasties régulières qui étendaient leur autorité h l'Est, en 
dehors de la vallée. La famille de Nânya deva, qui exerça 
la suzeraineté sur le Népal du xif au xw"" siècle, passe 
pour avoir régné à Bhatgaon ; mais il est probable que le 
pouvoir réel appartenait aux Mallas comme vassaux 
tandis que Nânya deva et ses successeurs régnaient à 
Simraun-garh dans le Téraï. Après la mort de Yaksa 
Malla (1472) qui avait réuni sous son sceptre le Népal tout 
entier, Bhatgaon et Banépa devinrent les capitales de 
deux royaumes ; le royaume de Banépa n'eut qu'une 
existence éphémère, et s'absorba au bout d'une génération 
dans le royaume de Bhatgaon. Les rois de Bhatgaon 
s'aperçurent par la force des circonstances qu'ils devaient 
renoncer à s'étendre dans la vallée ; ils n'y possédaient 
qu*une seule bourgade (Timi), mais ils poussèrent leur 
domaine en dehors de la vallée jusqu'à la Dudh-Kosi à 
l'Est, et au Nord jusqu'à la passe de Kuti (que Katmandou 
leur enleva au commencement du xvn' siècle). Quand le 
Népal fut conquis par les Gourkhas, Bhatgaon eut moins 
à souffrir que ses deux rivales : la ville livrée par trahison 
n'eut pas à soutenir de siège ; Prithi Narayan qui avait 
vécu plusieurs années à la cour du roi Hanajit Malla le 
traita avec respect et lui proposa même de conserver le 
trône ; enfin la population aux trois quarts brahmanique 
avait au moins les sympathies religieuses des Gourkhas. 
Aussi la ville a gardé un aspect florissant et prospère. Les 



LA VALLÉE DU NÉPAL 6S 

rues sont propres, bien entretenues, régulièrement pavées 
de briques ; les bazars sont achalandés ; les places déco- 
rées de temples splendides ; le darbar, moins grand qu'à 
Katmandou, est plus somptueux ; la célèbre « porte d'or » 
qui en orne l'entrée est un pur chef-d'œuvre de l'orfèvrerie 
népalaise. 

Bhatgaon porte dans la langue littéraire le nom de 
Bhaktapura ; on l'appelle aussi Dharma-pattana « la Ville 
delà Loi ». L'un et l'autre nom fait sans doute allusion à 
l'orthodoxie brahmanique des habitants. Les Névars la 
nomment Kni-pô (Georgi), Kkôpô[daise] (Kirkpatrick)*. Le 
plan de Bhatgaon reproduit, soit le « damaru )), le tam- 
bourin de Mahâ-Deva ; soit le « çankha » la conque de 
Visnu. Son fondateur entendait en faire une ville de 
12000 maisons; les Capucins, au xvm** siècle, répètent le 
même chiffre, qui doit s'interpréter comme dans les cas 
précédents. La population réelle de la ville est estimée à 
30000 ou 40000 âmes. 

Outre ces trois grandes villes, la vallée du Népal con- 
tient encore une soixantaine de fortes bourgades, sans par- 
ler des simples villages. Cependant, malgré l'activité des 
relations dans la vallée, le nombre des routes y est déri- 
soire. De Katmandou, une chaussée carrossable de 14 kilo- 
mètres mène à Thankot, au pied de la passe du Chandra- 
giri; une autre, d'une lieue environ, mène à Balaji, au 
pied du mont Nagarjun, et permet au roi de se rendre en 
voiture à la villa et aux tirés qu'il y possède ; une autre 
encore va jusqu'au pied de Syambunath ; une chaussée 



1. Ce nom rappelle étroitement le nom de Kho-bôm que Jâschke 
et Sarat Chandra Das donnent comme Féquivalent tibétain de Kat- 
mandu (v. sup. p. 54). On est tenté de croire que les lexicographes 
ont par erreur substitué Katmandou à Bhatgaon. — Si Ye-leng est 
Patan, et KoU'k'ou-mou Katmandu, Pou-yen cité comme le troi- 
sième royaume du Népal dans le Wei-tsang t'ou ki doit représenter 
Bhatgaon. 

5 



66 LE NÉPAL 

empierrée conduit au temple de Paçupatî ; j'ai déjà signalé 
la route qui relie Katmandou à Bhatgaon. Le reste des 
chemins se réduit, en général, à des sentiers, à des foulées 
dans l'herbe, à des levées de terre entre les champs : les 
meilleurs ne sauraient se comparer à nos plus humbles 
chemins vicinaux. 

La plus occidentale des bourgades du Népal est Than- 
kot, où la route de l'Inde entre dans la vallée. A droite de 
la route qui joint Thankot à Katmandou se dresse sur une 
hauteur abrupte la petite ville de Kirtipur qui a trop bien 
mérité par ses malheurs la célébrité que lui promettait 
son nom [Kîrtùpura^ Ville de Gloire). Fondée au milieu du 
IX* siècle par le roi Sadâ Ci va deva, elle dépendait du 
royaume de Patan, mais elle avait sans aucun doute son 
roitelet local ; le sommet de la colline porte encore les 
débris d'un darbar ruiné de fond en comble. Prithi 
Narayan voulut, pour préluder à la conquête du Népal, 
s'emparer de Kirtipur ; les habitants, soutenus par des 
contingents accourus du reste de la vallée, repoussèrent 
tous les assauts ; un des chefs gourkhas fut tué ; le frère 
de Prithi Naravan eut un œil crevé ; le roi même ne dut 
son salut qu'à la fuite. Renouvelée trois ans de suite, l'at- 
taque échoua toujours ; enfin la trahison livra la ville aux 
Gourkhas ; mais retranchés dans la citadelle, les gens de 
Kirtipur tenaient encore : il fallut leur promettre une 
amnistie générale pour les décider à cesser le combat. 
Puis le Gourkha, parjure une fois de plus, ordonna de 
couper le nez et les lèvres à toute la population ; on 
recueillit, dit-on, près de 80 livres de ces dépouilles san- 
glantes. Un pillage féroce dévasta la ville (1767). Après un 
siècle et demi, Kirtipur ne s'est point relevée de sa ruine ; 
ni la fraîcheur de l'air, ni la pureté des sources n'ont pu 
ramener la prospérité sur ce champ des martyrs. Kirtipur, 
qui comptait jadis 6 000 familles sous sa juridiction, n'a 



LA. VALLÉE DU NÉPAL 67 

plus que 4 000 habitants à peine. Près de Kirtipur, Chau- 
bahal ou Chobbar (1 000 habitants environ) occupe le 
sommet d'un plateau qui surplombe la gorge de la Bagmati. 
En aval, à une lieue, sur la rive gauche, Bugmati, une des 
localités les plus populaires de la religion népalaise. Plus 
au Sud, dans le fond de la vallée, Phirphing, au débouché 
de l'ancienne route de l'Inde. 

De Patan partent deux routes : l'une se dirige vers le 
Sud et mène par Sonagutti et Thecho à Chapagaon ; l'autre, 
vers le Sud-Est, traverse Harsiddhi, Thyba, Bandegaon et 
aboutit à Godavari, au pied du mont Phulchôk. 

La route qui conduit de Katmandou à Bhatgaon passe 
par Nadi, Budi et Timi, petite ville qui doit sa richesse à 
la fabrication des objets en terre cuite. La route de Kat- 
mandou à Paçupati dessert Navasagar, Nandigaon, Hari- 
gaon, Chabahil et Deo-Patan {Deva-pattana) la plus vieille 
des villes du Népal, car elle se flatte d'avoir été fondée au 
temps d'Açoka, par le gendre même du puissant monarque 
qui gouvernait l'Inde entière. La sainteté de Paçupati, 
consacrée par une tradition immémoriale, a dû, en effet, 
grouper de bonne heure dans le voisinage immédiat du 
temple les premiers habitants de la Ville des Dieux. 

De Paçupati un chemin de six kilomètres mène vers l'Est 
à la colline et au village de Changu-Narayan, presque aussi 
vénéré que Paçupati même. Au Nord-Est de Changu- 
Narayan, et à une petite lieue, la ville de Sanku fondée au 
début du viu° siècle par Çankara deva ou par son succes- 
seur Vardhamâna deva ; la route du Tibet par la passe de 
Kuti quitte la vallée à Sanku. En retournant de Sanku vers 
l'Ouest, on trouve à une lieue et demie le village de 
Gokarna fréquenté par les pèlerins et situé sur la Bag- 
mati, non loin de son entrée au Népal. Entre Gokarna et 
Paçupati, le village de Budhnath groupe ses maisons 
autour de son temple tibétain. En continuant à longer le 



68 LE NÉPAL 

bas des montagnes, on rencontre d'abord au pied du 
Sheopuri Barâ-Nilkanth « le Grand NUkanth » et au pied 
du Nagarjun Bâla-Nilkanth ou Bâlaji a le Petit Nilkanth », 
lieux de pèlerinages célèbres. BâJaji fait pendant à 
Sanku ; le chemin du Tibet par la voie de Kiroug part de 
]à. Enfîn, sur un contrefort du Nagarjun, aune demi-lieue 
de Katmandou, Syambunath(SVflytfmMtî-nrf/Aa), l'honneur 
et la gloire du bouddhisme népalais, appartient par excel- 
lence à rhistoire religieuse de la vallée. 



LES CARTES 

Je n'ai pas pu songer à donner ici une carte originale du 
Népal. Les conditions du séjour et du travail dans le pays 
interdisent la plus modeste entreprise de topographie 
locale. Minayeff rapporte à ce sujet une anecdote signifi- 
cative qu'il a évidemment recueillie à la résidence. « 11 y 
a quelques années on a voulu dans Tlnde publier une carte 
du Népal ; pour la préparer on envoya au Népal un topo- 
graphe ; c'était un Hindou, un Bengali, paraît-il ; on comp- 
tait qu'à ce titre il pourrait circuler dans le pays sans res- 
triction et observer à son aise. Mais il n'eut pas le temps 
de voir beaucoup. Arrivé à Katmandou, il se présenta 
chez le résident. L'affaire était gâtée. Le gouvernement 
népalais apprit la visite que THindou avait rendue au rési- 
dent; il soupçonna qu'il ne s'agissait pas d'un Hindou 
quelconque, ni d'un simple pèlerin. On le surveilla, et 
bientôt après on le renvoya dans l'Inde. Le topographe 
rentra chez lui sans avoir rempli sa tâche. Les Anglais 
n'en éditèrent pas moins une carte du Népal ; reste à savoir 
ce qu'elle vaut. » {Voyage, p. 254). La carte en question 
est probablement la feuille ix des Transfrontier Maps 
publiée par le Service Trigonométrique ; eUe est datée de 



70 LE NÉPAL 

Dehra Dun 1873, et antérieure de quelques années seule- 
ment au voyage de Minayeff. Il en a paru une seconde édi- 
tion, datée de Dehra Dun, mars i882. La légende qui Tac- 
compagne la déclare « compilée d'après les relevés de 
route et les observations astronomiques émanant d'explo- 
rateurs anglais et asiatiques du côté de Tlnde, et basée sur 
le grand Relevé du Service Trigonométrique ». J'ai déjà 
signalé le caractère franchement hypothétique de cette 
carte où les données positives se réduisent aux altitudes 
mesurées par le calcul en deçà de la frontière, aux régions 
du Téraï visitées par le résident, à la grande route trans- 
versale qui va de Darjiling à Pitoragarh en passant par Kat- 
mandou, enfin à la vallée centrale. Mais l'échelle étant 
au ^^^^ la vallée n'y tient que peu de place et manque de 
détails. 

M. Markham a donné dans son « Tibet » une liste des 
cartes du Népal qu'il peut être utile de reproduire en partie 
ici. La première, manuscrite, est conservée au Service 
géographique del'India Office; elle est datée de 1793 et 
représente (4' au pouce) l'itinéraire de la mission Kirkpa- 
trick. Elle est accompagnée d'un mémoire manuscrit 
« illustrant l'esquisse géographique du Népal et des pays 
voisins» par Kirkpatrick, en 400 pages. C'est sur ces 
matériaux qu'est basée la carte publiée dans la Relation de 
Kirkpatrick et que je reproduis. Le major Crawford a 
laissé diverses cartes manuscrites qui ont trait au Népal : 
l'une, de la vallée de Népal (^ au pouce) ; une autre de la 
route qui conduit au Népal, y compris la vallée ; une des 
territoires népalais, avec les sources du Gange ; une autre 
du territoire népalais avec un grand nombre de cimes 
(7^milles au pouce), datée 1811. La campagne du Népal 
(1814-1816) a produit la carte du lieutenant Lindesay, 
doimant la marche du général Ochterlony sur Makwanpur. 
Les travaux de délimitation ont naturellement abouti à des 



72 LE NÉPAL 

cartes assez nombreuses de la frontière, dues à Garden, 
Boileau, J.-A. Hodgson, Pickersgill et Anderson (1861). 
La carte de Hamilton (1819) jointe à sa Relation est fondée 
en partie sur ses observations personnelles, en partie sur 
des matériaux et des informations indigènes. Hodgson a 
donné une carte physique du Népal, illustrant son mé- 
moire sur l'hydrographie, dans les Sélections from the 
Records of the Government of Bengal, n" 27 (1857). Enfin 
le Bureau du Surveyor General de Tlnde a publié, en 
1856, une « Esquisse préliminaire du Népal et des pays 
voisins » datée d'octobre 1855. 

Je me suis contenté de reproduire la carte de Kirkpa- 
trick et celle de Hamilton, comme des documents histo- 
riques et aussi parce qu'elles suffisent encore à donner 
une idée sommaire de la vallée et du royaume. Pour une 
représentation plus détaillée de la vallée, j'ai reproduit 
une carte indigène, acquise par Minayeff, et dont je dois 
la communication à l'obligeante amitié de M. Serge 
d'Oldenbourg. Celte carte pose le problème, intéressant, 
mais obscur, des origines de la cartographie indigène. 
Wilford décrit dans les Asialic Researches (j'emprunte 
cette citation à l'excellent ouvrage de M. Pullé : Disegno 
délia cartografia antica delPlndia, Firenze, 1901 ; p. 13) 
une carte du royaume de « Napal w qui avait été présentée 
à Hastings (donc entre 1772 et 1785). « C'est, dit-il, la 
meilleure carte d'origine hindoue que j'aie jamais vue ; 
ces cartes ont pour caractères communs qu'elles négligent 
latitude et longitude, et qu'elles n'emploient pas d'échelle 
régulière; les côtes, les rivières, les montagnes sont 
représentées en général par des lignes étroites. La carte 
du « Napal » avait à peu près 4 pieds de long sur 2 et 
demi de large, en carton ; les montagnes faisaient un relief 
d'un pouce environ, avec des arbres peints tout autour. 
Les routes étaient représentées par une ligne rouge, et les 





r ^ 




2. BlU Nfl.kin]b«. 


f— 






■■■ ■ 




4. fiudhl NU*l*nth*. 

5. Temple de Gokwneçv.r». 


1^ 




6. Ville de SUhu fSâRytou;. 




7. Temple de Ugr» Târt. 


f;^' 




S. Temple de àiôgu Nlrljina. 




». Ville de BfaldgAumCAAof^a»;. 




10. Godtviri da Nord. 


\ v.C 




11. Çikhlra Nii4j>n>. 


) ■^ 




12. Diksina Klll. 


ObbST ^t 




13. Ghl] (Eicatier, de haint ta- 
cré*). 






14. Temple de Tripureç».™. 




15. Temple de PArneçvirm. 




16. Piiiull Bheiravi. 


\ ■>'tr; 




17. LakfmecTgra. 


"'/r» 




18. Dikndobbkna. conBuent. 


(^f 




19. Tih»U]». réiidence. 


V! 




JO. ÉUog 




21. PiUi» dn gouTeroemenl. 




22. Klnlipar*. cipiUIe (Aalman- 
dou). 


V 





2.1. N*rij«n.heti{f«!sei«blulion»). 

et résidence des CsuUrije». 
n. Guhjii Kâl). 
85. Temple de Vifvtrdpa. 

26. Mrgisthill. 

27. Temj^e de Taviipati, 
18. Baur. 

Î9. Xki»jfix»ni,homg(Peo Palan). 

30. Temple de Bheirtve Mihlklla. 

31. Lumdi C/.oniri;j Devf. 

32. ThAnt khet (Tundi ikcl). 

33. Ba»r. 

34. Thâpâthali. 

35. Viçamku >àr*jan». 

36. Ville de Pâian. 

37. (,:a,.kham<^U tirllia. 

38. Roule >ord. direction de JitpW. 

4 % kun de RaUDendou. 

39. RxiileKsl, JirocliondeNagirkot. 

5 koi de Katmandou. 

40. Roule Sud. direction de Godi- 

virl, 5 ko» de Katmandou. 

41. Honte Ouest, direction do Tban- 

knl. 't ^ kos do Katmandou. 



LA VALLÉE DU NÉPAL 73 

rivières par une ligne bleue. Les diverses chaînes étaient 
nettement distinctes, avec les passes étroites qui les tra- 
versent; il n y manquait que l'échelle. La vallée de Napal 
était soigneusement tracée ; mais vers les bords de la carte 
tout était embarrassé et confus. » Hamillon, pendant son 
séjour à Katmandou (1802-1803) s'était procuré cinq 
cartes indigènes du Népal et du Sikkim qu'il déposa plus 
tard à la bibliothèque de l'East India Company. Malheu- 
reusement, elles se sont perdues. 

Les Népalais avaient-ils appris cet art des missionnaires 
européens ? Les Capucins ne semblent guère avoir contri- 
bué à développer les connaissances des Népalais. Les mo- 
dèles sont-ils venus des Jésuites qui levaient la carte offi- 
cielle de l'Empire chinois? Dès 1704, le pape Clément XI 
se faisait montrer la route de l'Inde à Lhasa sur des cartes 
conservées au Vatican. ( « At PP. Capuccini Lhassam 
profecti sunt per Indorum terras ea plane via quam nos 
hucusque descripsimus quamque ex Tabulis Geographicis 
in Vaticanis aedibus asservatis sibi ostenderat an. 1704 
Pontifex SS. Clemens XI ». Georgi, Alph. Tibet. y p. 455). 
Les Musulmans de l'Inde ont-ils été les intermédiaires, et 
les cartes népalaises dérivent-elles de la cartographie 
arabe et persane? ou nous trouvons-nous en présence 
d'une tradition plus ancienne encore, sinon autochtone? 
Dès l'année 648, le roi du Kâmarûpa, voisin oriental du 
Népal, offrait en présent à l'empereur de Chine, par l'en- 
tremise de Wang Hiuen-ts'e, « une carte du pays ». L'art 
de dresser des cartes avait donc pénétré dès cette époque 
dans les régions indiennes de l'Himalaya. S'agit-il d'une 
création nationale ? Les Hindous avaient aussi pu recevoir 
l'impulsion soit des Grecs, à qui ils avaient emprunté le 
système astronomique de Ptolémée, soit des Chinois, qui 
pratiquaient depuis longtemps la cartographie (cf. Cha- 
VANNES, Bulletin de V École Française d'Extrême-Orient^ III, 



74 LE NÉPAL 

236 sqq.). Il ne me paraît pas inadmissible, en tout cas, que 
les longues listes du Mahâ-Bhârata, celles des Purânas et 
des Castras astronomiques dérivent en principe de tables 
géographiques qui accompagnaient des cartes, comme 
c'est le cas chez Ptolémée. — Je signale ici, comme un 
élément utile à la solution, l'emploi sur la carte indigène 
d'une main avec l'index étendu pour marquer la direction 
des cours d'eau. 



LES DOCUMENTS 



I. Européens. — II. Chinois et Tibétains. 

m. Indigènes. 



L'étude des matériaux disponibles doit naturellement 
précéder l'étude historique du Népal ; il est indispensable 
avant de mettre les documents en œuvre, d'en fixer la 
nature, la portée et la valeur. La solidité éprouvée des 
matériaux garantit la stabilité de l'édifice. L'examen des 
matériaux offre encore un autre avantage : il laisse entrevoir 
d'avanceles traits saillants de l'histoire à étudier, etdénonce 
les grandes époques ou les grandes crises qui donnent 
naissance aux documents. Les documents sont de deux 
catégories: les uns, indigènes; les autres, étrangers. Si 
claire que semble cette division, elle ne laisse pas de créer 
un léger embarras. Les matériaux fournis par l'Inde peu- 
vent être considérés soit comme des documents étrangers 
puisque le Népal est politiquement séparé du reste de 
l'Inde, soit comme des documents indigènes puisque le 
Népal fait régulièrement partie du monde hindou. En fait 
le débat serait oiseux, tant l'apport de l'Inde est insigni- 
fiant ; il se borne à de rares et brèves indications, éparses 
au cours des siècles. 

La logique semble appeler en première ligne les docu- 
ments indigènes, qui par leur nombre, leur étendue et leur 



76 LE NÉPAL 

importance forment le corps et la contexture de Thistoire 
népalaise. J'ai préféré cependant passer d'abord en revue les 
documents d'origine étrangère, issus des peuples qui sont 
entrés en rapport avec le Népal. Les Tibétains et les Chinois 
sont les premiers en date : leurs premières relations avec le 
Népal datent du début du vn* siècle. Les Européens n'ont 
connu le Népal que très tard, après le milieu du xvu* siècle. 
Je les ai néanmoins classés au premier rang, pour des 
raisons fort diverses. Une raison de clarté, d'abord : avant 
d'exposer les menus détails d'une histoire locale où rien 
n'est familier à Tesprit occidental, j'ai cru opportun de 
tracer un historique des découvertes et des recherches qui 
relient la période la plus récente de l'histoire népalaise à 
des noms et des faits connus de l'Europe. Une raison de 
méthode et de conscience à la fois: les matériaux dont j'ai 
fait usage sont, en dehors de mon apport personnel, 
empruntés à mes devanciers ; j'étais tenu de déclarer ce 
que je leur dois et de marquer nettement la part qui revient 
à chacun d'eux dans ce travail que j'ai conçu et tâché de 
réaHser comme une véritable collaboration. Le tableau de 
l'œuvre poursuivie au Népal depuis deux siècles et demi 
par les Européens sert en outre à définir l'état actuel des 
connaissances; il explique, il excuse peut-être les incer- 
titudes, les lacunes, les erreurs mêmes qui pourront être 
constatées dans ce livre. Le Népal n'est pas encore un 
domaine banal, ouvert à toutes les curiosités, librement 
exploré par une armée de chercheurs. Depuisle xvii* siècle, 
il n'a vu passer qu'un nombre minime d'Européens, pres- 
que toujours traités en suspects, tenus à l'écart, et para- 
lysés dans leurs recherches. Ces rares visiteurs, amenés 
les uns par le zèle religieux, d'autres par la politique, 
d'autres par le goût de l'érudition, n'ont guère songé à se 
contrôler entre eux. On est ainsi réduit à se fonder souvent 
sur un témoignage isolé. Le danger serait grave, jusqu'à 



Les documents 77 

rendre l'entreprise impossible, si les témoins ne s'appe- 
laient pas Kirkpatrick, Hamillon, et par-dessus tout 
Hodgson. 

La liste des Européens qui ont visilé et étudié le Népal 
depuis le xvii* siècle illustre et confirme par un nouvel 
exemple l'idée qui a inspiré ce livre et qui le pénètre : de 
même que l'enchaînement des faits au Népal reproduit, sur 
une échelle restreinte, la succession des grands phéno- 
mènes de rhisloire hindoue, le défilé des personnages qui 
passent au Népal réfléchit les mouvements et les transfor- 
mations de l'Europe, de Louis XIV au xx* siècle ; ainsi, 
pour emprunter à Tlnde une de ses comparaisons classiques, 
une flaque d'eau mire le soleil tout entier. La Société de 
Jésus, toute-puissante en Europe, presque aussi puissante 
en Chine, lance à travers l'Asie ses missionnaires trans- 
formés en explorateurs. Un Père jésuite, au Tibet, entend 
parler du Népal: deux autres, partis de Pékin pour l'Inde 
et l'Europe, traversent le Népal du Nord au Sud et croient 
préparer le terrain pour une mission prochaine. Presque 
en même temps, un voyageur français, entraîné par l'acti- 
vité commerciale jusqu'aux États du Grand-Mogol, signale 
au trafic européen la route du Népal pour pénétrer au centre 
de l'Asie. Les désastres et les fautes de Louis XIV au déclin 
arrêtent brusquement l'expansion de la France ; le siècle 
du Grand Roi s'achève, comme Voltaire le représente, dans 
les disputes sur les cérémonies chinoises. C'est à tort qu'on 
a mis en cause l'ironie ou l'impiété de l'historien ; les évé- 
nements eux-mêmes ont parfois de l'esprit. Condamnés à 
la cour de Rome, les Jésuites en disgrâce cèdent le pas aux 
ordres rivaux ; la volonté du Saint-Père assigne la mission 
du Népal aux Capucins. L'Église a fait son choix ; elle s'est 
prononcée en faveur du passé con tre les tendances modernes . 
Héritiers d'une tradition surannée, les Capucins restent 
soixante années en pure perte dans l'Himalaya; la conquête 



78 LE NÉPAL 

Gourkba les rejette dans Tlnde, où les Anglais fondent 
leur empire. 

Une ère nouvelle s'ouvre alors dans la connaissance de 
rOrienl. Déjà, sans doute, Tesprit d'apostolat, cultivé par 
une congrégation d'élite, avait enrichi la science d'un nou- 
veau domaine ; les Jésuites ont révélé à l'Europe les anti- 
quités chinoises. Mais leur œuvre, toute méritoire qu'elle 
est, poursuit un intérêt pratique qui en restreint la portée ; 
les apôtres de la Chine se sont mis à l'école des lettrés 
chinois pour apprendre à les combattre. Les Encyclopé- 
distes du xvm* siècle usent à leur tour de la même tactique 
contre les Jésuites, leurs adversaires ; ils leur demandent 
des armes pour ruiner leurs dogmes. Insurgés contre la 
révélation, ils fouillent avec une passion généreuse les 
archives suspectes des races que l'histoire universelle se 
croyait en droit de négliger jusque-là ; il leur tarde de 
mettre en lumière la solidarité de l'espèce humaine. Sous 
leur impulsion féconde, les découvertes jaillissent partout; 
la France marque son passage dans l'Inde par Anquetil et 
l'Avesta retrouvé, en Egypte par ChampoUion et les hiéro- 
glyphes déchiffrés. Maîtresse de l'Inde à son tour, l'Angle- 
terre y enfante les Wilkins, les William Jones, les Cole- 
brooke, créateurs glorieux de l'érudition sanscrite. Par le 
sanscrit, un Allemand, Bopp, fonde la grammaire com- 
parée, et brisant les cadres factices qu'avait consacrés 
l'éloquence théologique de Bossuet, il montre les ancêtres, 
longtemps privilégiés, des Grecs et des Romains confondus 
dans une seule famille avec les Celtes, les Germains, les 
Slaves, les Perses, les Hindous. Le génie de l'Europe a 
élargi la conscience du monde. Détaché des légendes qui 
l'avaient bercé, l'homme scrute dans le passé le secret de 
son histoire et de ses origines. Le Népal voit alors des 
Européens, que les Capucins n'avaient point annoncés, 
interroger ses annales, ses traditions, ses inscriptions, ses 



LES DOCUMENTS EUROPÉENS 79 

manuscrits. Les Hindous mêmes, gagnés parla contagion, 
entraînés surtout peut-être par ce goût d'imitation (çiXorej^via) 
que Néarque observait chez eux dès le temps d'Alexandre, 
secondent la curiosité de TOccident et prennent une place 
honorable dans Tétude des antiquités népalaises. 



1. — LES DOCUMENTS EUROPÉENS 



Le Népal ne semble pas avoir été visité par des Euro- 
péens avant 1662. Cependant dès 1626, un missionnaire 
jésuite, le P. d'Andrada, avait recueilli de vagues indica- 
tions sur le pays. Parti d'Agra en 1624 pour porter 
rÉvangile au Tibet, il remonta la haute vallée du Gange, 
gravit les passes redoutables qui dominent les sources du 
fleuve céleste, et fonda une église à Chaprang, sur la rive 
gauche de la Satledj supérieure. Ce succès fut de courte 
durée ; deux ans plus tard, d'Andrada qui avait réussi à 
pénétrer jusqu'en Chine par la voie de Rudok et du Tangut 
retournait définitivement dans Tlnde. Au cours de son 
séjour à Chaprang, d'Andrada eut occasion d'entrer en 
rapport avec des artisans népalais émigrés au Tibet. « Le 
roi d'ici [de Caparangue, c'est-à-dire Chaprang] a trois ou 
quatre orfèvres natifs d'un pays éloigné d'ici de deux mois 
de marche et soumis à deux rois, chacun en particulier 
plus puissant que celui-ci, mais de la même religion. Je 
donnai à ces orfèvres de l'argent pour en faire une croix, 
d'après un modèle que je leur montrai. Us m'assurèrent 
qu'il s'en trouvait beaucoup de semblables dans leur pays 
natal, et que l'on en faisait de différentes grandeurs en bois 
et en divers métaux. Elles sont ordinairement placées dans 
les temples, et pendant cinq jours de l'année on les plante 
sur les chemins publics où le peuple vient en foule les 



80 LE NÉPAL 

adorer, y jette des fleurs et y allume une innombrable 
quantité de lampes. Ces croix se nomment dans leur langue 

Le nom du Népal n est pas prononcé ici ; mais il ne sau- 
rait être question d'un autre pays. La profession même des 
orfèvres dénote leur origine ; le Népal alors comme aujour- 
d'hui excellait au travail des métaux, et ses ouvriers comme 
ses produits étaient recherchés par les peuples plus bar- 
bares du Nord *. La distance de deux mois de chemin cor- 
respond bien à Téloignement réel. Le partage du royaume 
entre deux souverains est une autre caractéristique du 
Népal : depuis la fin du xv* siècle jusqu'au début du xvn% 
la dynastie de Katmandou et celle de Bhalgaon régnèrent 
simultanément sur les deux moitiés du pays; la dynastie 
de Katmandou, il est vrai, se scinda vers 1600, et Palan 
devint le siège d'une troisième dynastie. Mais en fait les 
rpis de Katmandou et de Palan ne formaient qu'une famille 
et qu'un groupe, comme l'atteste trente-cinq ans après 
d'Andrada la relation du P. Grueber. Enfin les prétendues 
croix désignées sous le nom d'Iandar appartiennent en 
propre, et exclusivement, à la religion du Népal; les mis- 
sionnaires capucins installés au Népal pendant le xvui* 
siècle ne manquèrent pas d'en être frappés ; leur historien, 
Georgi, en donne même la description et le dessin à l'ap- 
pui de ses théories sur l'origine manichéenne du boud- 
dhisme '. Le mol landa?' reproduit assez exactement le nom 
sanscrit du dieu Indra (vulg. Inder)^ en Thonneur de qui 
ces images sont dressées. 

En 1661 deux des missionnaires jésuites établis à Pékin, 

1. Voyages au Thibet faits en 1625 et 1626, par le Père d'An- 
drada, et en 177 4, 1784 et 1785, par Bogle, Turner et Pourunguir, , 
traduits par Parraud et Billecocq. Paris, l'an IV; p. 65 (Relation * 
du deuxième voyage du P. d'Andrada). 

2. Cf. Hue, II, p. 262, cité plus bas, sur les Pé-boun de Lhasa. 

3. Alphab. Tibet, ^ p. 203. | 



LES DOCUMENTS EUROPÉENS 81 

le p. Grueber et le P. Dorville \ recevaient Tordre de 
retourner en Europe pour prendre à Rome les instructions 
de leur général. La flotte hollandaise bloquait les ports 
chinois ; ils résolurent de s'acheminer par terre. Partis en 
juin 1661 *, ils passèrent par Si-ning, le Tangout, Lhasa où 
ils résidèrent deux mois, et de là gagnèrent Tlnde par la 
voie du Népal. Dorville mourut en arrivant à Agra après 
214 journées de route effective % au commencement de 
Tannée 1662. L'infatigable Grueber poursuivit désormais 
seul son voyage par Lahore, TIndus, le golfe Arabique, 
Ormus, Smyrne. Il ne s'arrêta à Rome que le temps d'ac- 
complir sa mission ; mis en goût par un succès sans précé- 
dent, et qui reste aujourd'hui sans rival après deux siècles 
et demi d'explorations asiatiques, il tenta d'ouvrir des voies 
nouvelles vers la Chine, en traversant la Moscovie. Obligé 
par les circonstances de battre en retraite, il se rejeta sur 
Constantinople et finit par mourir en 1665 sur la roule de 
Chine. Malheureusement tant de courses intrépides 
n'avaient pas laissé au P. Grueber le loisir de rédiger ses 
souvenirs ; les rares informations qu'il ait pu communiquer 
se trouvent dispersées dans plusieurs lettres adressées à 
des confrères, un résumé condensé par le P. Athanase 
Kircher*, et le compte rendu d'une sorte d'interview prise 
au P. Grueber à Rome en janvier 1665. 



1. La Lettre au P, J. Gamans porte, au lieu de Dorville, « Albert de 
Bouville ». 

2. C*est la date donnée par le résumé de Kircher. La Lettre au P. 
Gamans fixe la date du départ de Pékin au 13 avril 1661. 

3. Et onze mois écoulés depuis le départ de Pékin, d'après la même 
lettre. Leur arrivée à Âgra tombe donc en mars 1662. Le résumé de 
Kircher dit, d'autre part, qu'en tenant compte des arrêts des caravanes, 
il faut environ un an et deux mois de Pékin à Agra. 

4. China Illustrata, ch. ii, 2^ partie. — Les diverses pièces relatives 
au voyage de Grueber sont rassemblées dans les Relations de divers 
Voyages curieux... données au public par les soins de Melchissédec 
Thévenot. Paris, 16631672, t. U. 2« partie. 

6 



82 LE NÉPAL 

Le résumé de Kircher donne un itinéraire assez détaillé 
de Lhasa à Agra. « De Lassa ou Barantolay situé par 29^6', 
ils vinrent en quatre jours au pied du mont Langur. Le 
mont Langur est d'une hauteur incomparable, si bien que 
les voyageurs peuvent à peine respirer au sommet, tant 
l'air y est subtil ; en été on ne saurait le traverser sans 
exposer gravement sa vie, à cause des exhdaisons empoi- 
sonnées de certaines herbes. Ni voilure, ni cheval ne peu- 
vent passer par cette montagne, en raison des précipices 
horribles et des étendues de rochers, mais il faut faire tout 
le chemin à pied ; on met ainsi presque un mois jusqu'à 
Cutki^ la première ville du royaume de NecbaL Quoique 
cette région montueuse soit difficile à traverser, la nature 
y fournit cependant des eaux abondantes qui jaillissent, 
tant chaudes que froides, de tous les creux des montagnes, 
et beaucoup de poissons pour les hommes, beaucoup de 
pâturages pour les bêtes. . . De Cuthi en cinq jours de route 
on arrive à la ville de Nestiy du royaume de Necbaly dans 
lequel tous vivent enveloppés par les ténèbres de l'idolà- 
Irie, sans aucun signe de la foi chrétienne; pourtant il 
abonde en toutes les choses qui sont nécessaires pour sou- 
tenir la vie, à ce point qu'on a couramment pour un écu 
30 ou 40 poulets. De Nesti on parvient en 6 jours de route 
à la capitale du royaume de Necbal qui est appelée Cad- 
mendu, située par 27" 5'. Le roi qui y demeure est puissant; 
il est païen, mais n'est pas opposé à la loi du Christ. De 
Cadmendu en une demi-journée de chemin on parvient à 
•la ville de Necbal qui est le siège de tout le royaume, et 
qu'on appelle aussi Baddan. De Necbal après cinq jours de 
chemin on rencontre Hedonday bourgade du royaume de 
Maranga, par 26° 36'. De Hedonda en huit jours on arrive 
à Mutgari qui est la première cité du royaume de Mogor. 
De Mutgari û y a dix jours jusqu'à Battana, qui est une 
ville du royaume de Bengale, sur le Gange, par 25° 44', 



LES DOCUMENTS EUROPÉENS 83 

(De Battana à Bénarès, 8 jours ; de Béaarès à Catampor, 
11 jours ; de Catampor à Agra, 7 jours...) Voici une cou- 
tume du pays de Necbal : quand un homme boit à la même 
coupe qu'une femme pour lui faire honneur, d'autres per- 
sonnes, hommes ou femmes, leur versent trois fois à boire 
du chà [thé] ou du vin, et tandis qu'ils boivent collent au 
bord de la coupe trois morceaux de beurre ; les buveurs 
les y prennent et se les plaquent au front*. Il y a encore 
dans ces royaumes un usage d'une cruauté monstrueuse : 
si un malade touche à la mort et ne laisse plus d'espoir, on 
le transporte hors de sa maison dans les champs ; on l'y 
jette dans une fosse déjà pleine de moribonds ; il y reste 
exposé aux intempéries, sans piété ni pitié, on le laisse 
mourir, et on donne ensuite son cadavre à dévorer aux 
oiseaux de proie, aux loups, aux chiens et autres bêtes 
pareilles. Ils se persuadent que l'unique monument d'une 
mort glorieuse, c'est d'obtenir une sépulture dans le ventre 
des animaux vivants. Les femmes de ces royaumes sont si 
horribles qu'elles ressemblent plutôt à des démons qu'à 
des êtres humains : en effet, par idée religieuse elles ne se 
lavent jamais à l'eau, mais bien avec une huile fort puante ; 
ajoutez-y qu'elles ont une odeur fétide ; avec l'huile en 
plus, on ne dirait pas des êtres humains, mais des goules. 
« D'ailleurs, le roi montra aux Pères une bienveillance 
notable, surtout à cause d'un télescope, objet dont ils ne 



1. Pour cet usage, cf. Alph. Tibet, p. 458-459 :« Matrimonium his 
rîUbus contrahunt. Juvenis, comité genitore, vel, si genitor desit, avo, 
patruo aut alio quovis e familiae senioribus, domum adit designatse 
sponsse. tbi datis oblatisque conditionibus pro uxorio fœdere ineundo 
tabulas matrimoniales conQciuntur. Mox genitor petitoris rogat pueilam 
an nubere consentiat filio ? Annuit illa. Tum sponsus portiunculam 
accipit butyri, eoque linit frontem annuèntis puellas. £odem ritii filiœ 
genitor de consensu interrogat juvenem. Ut ille assensum prdsbuit, ado- 
lescentula accepto butyro verticem sponsi et ipsa linit. » L'auteur de 
rAlphabetum Tibetanum rapporte cet usage comme propre au Tibet ; sa 
description éclaire le témoignage plutôt obscur de Grueber. 



84 LE NÉPAL 

savaient encore rien jusque-là, et des autres instruments 
curieux de mathématiques, dont il fut séduit à ce point 
qu'il voulut absolument retenir les Pères près de lui, et il 
ne leur permit de partir qu'après avoir exigé d'eux l'enga- 
gement de revenir ; il leur promettait en ce cas d'y con- 
struire une maison à l'usage et service des nôtres, fournir 
de larges revenus, et de les autoriser à introduire la loi du 
Christ dans son domaine. » 

L'interview de Rome nous renseigne mieux sur l'épisode 
du télescope et sur Tétat politique du Népal. « De Baran- 
tola le P. Grueber passa dans le royaume de Nekpal, qui a 
un mois de chemin d'étendue. Il y a deux villes capitales 
dans ce royaume, Catmandir el Palan, qui ne sont séparées 
que par une rivière qui les divise. Le roi de ce pays s'ap- 
pelle Partasmal, il fait sa résidence dans la ville de Cat- 
mandir, et son frère nommé Nevagmal (qui est un jeune 
prince fort bien fait) dans celle de Paian : il a le comman- 
dement de toute la milice du royaume ; et dans le temps 
que le P. Grueber était dans cette ville, il avait une grande 
armée sur pied pour opposer à un petit roi nommé Var- 
caniy qui incommodait son pays par de fréquentes courses 
qu'il y faisait. Le Père présenta à ce prince une petite 
lunette d'approche, avec laquelle il avait découvert un lieu 
où Varcam s'était fortifié, et le fit regarder avec la lunette 
de ce côté-là ; ce prince le voyant si proche cria aussitôt 
qu'on marchât contre l'ennemi et n'aperçut pas que cet 
approchement était un effet des verres de la lunette. Il ne 
serait pas aisé de dire combien ce présent lui fut agréable. 
De ISekpal en cinq jours de temps, il vint au royaume de 
Moranga\ il n'y vit aucune ville, mais des maisons de 
paille ou plutôt des huttes et entre autres une douane. Le 
roi de Moranga paye tous les ans au Mogol un tribut de 
250000 richedales et de sept éléphants. » 
Au sujet de ce dernier royaume, la notice de Kircher 



LES DOCUMENTS EUROPÉENS 85 

ajoute : « Le royaume de Maranga s' insère dans le royaume 
de Tebet ; sa capitale, Radoc, est la dernière station atteinte 
autrefois par le P. Dandrada dans son voyage au Tebet ; ils 
y retrouvèrent de nombreux indices de la foi chrétienne 
qui y avait été plantée, dans les noms d'homme encore en 
usage: Dominique, François, Antoine. » 

Les noms géographiques cités dans ces documents sont 
en général aisés à reconnaître. Le mont Langur, à quatre 
jours de Lhasa, désigne la longue série de chaînes qui se 
succèdent dans la direction de FOuest-Sud-Ouest à partir 
de la passe de Khamba (Kambala des Capucins) que Titi- 
néraire de Georgi place à trois jours de distance de Lhasa*. 
Georgi, il est vrai, donne le nom de Lhangur à la première 
des hautes montagnes qui se rencontrent vers l'Est, en 
allant du Népal à Lhasa, à 50 mille pas de Kuti. Le désac- 
cord n'est qu'apparent; car Langur est un nom générique 
qui signifie, en langue parbatiya, « une chaîne de monta- 
gnes ». En abordant les hauts massifs qui se dressent entre 
Kuti et Lhasa, Jésuites et Capucins ont entendu aux extré- 
mités opposées le même cri sortir de la bouche de leur 
guide : Langur ! « La montagne ! » Ainsi, tandis que le Lan- 
gur de Grueber est le Khamba-la (passe de Khamba), le 
Langur de Georgi est le Thang-la ou Nya-nyam-thang-la 
(passe de Thang). Cuthi n'a changé que de forme graphique ; 
l'influence savante a fait prévaloir l'orthographe Kuti. 
Nesti, entre Kuti et Katmandou, est sur les caries modernes 
écrit Listi, en vertu d'une confusion fréquente entre la 
nasale et la liquide dentale. Cadmendu transcrit aussi bien 
que notre Katmandou le nom de la capitale ; l'interview 
présente une autre forme, Catmandir^ d'apparence plus 
sanscrite (Kâstha-mandira) et qui peut être un doublet de 
la première, si elle ne résulte pas d'une simple erreur. 

1. Alph. Tibet, p. 451 et 452. 



86 LE NÉPAL 

Baddan, désigné comme la seconde capitale du pays, ne 
peut pas être Bhatgaon qui s'adapterait pourtant mieux à 
la distance indiquée de Katmandou. Grueber ne connaît au 
royaume de Népal que deux capitales, et les détails qu'il 
donne sur les deux rois qui y résident prouvent au-dessus 
de toute contestation qu'il s'agit de Katmandou et de Patan ; 
c'est même sous cette dernière forme que la seconde capi- 
tale est désignée dans l'interview. L'alternance de Baddan 
etPatariy dans les récitsdu Jésuite, en facedumot indigène 
Pattan(a), semble déceler la persistance de l'accent allemand 
chez Grueber qui était né à Linz en Autriche. Hedonda est 
chez les modernes Hetaura. La différence entre les deux 
formes est plus apparente que réelle ; elles notent toutes 
deux, en l'exagérant dans des sens opposés, le son des 
cérébralesindiennes, intermédiaires entrelesdentalesetl'r, 
et qui se retrouvent dans le nom même de Katmandou 
(dont la prononciation réelle se rapproche de Kârmanrô). 
Le nom du Népal, qui paraît ici pour la première fois en 
Europe, prend un aspect inattendu : NeApal ou Necbal (avec 
Talternance du p et du by comme dans le cas de Baddan 
et Patan). On serait tenté de croire à une erreur d'écri- 
ture ou d'imprimerie ; justement la lettre au P. Gamans 
porte iVeopa/, d'où Necpal aurait pu sortir par une con- 
fusion graphique entre les deux lettres c et o. Tavernier, 
contemporain de Grueber, écrit Nupal, Nupal d'une part, 
Neopal de l'autre sembleraient ramener à un original 
voisin à la fois du son ti et du son eo. Mais il faut renoncer 
à cette conjecture, car la forme Nekpal, avec une série 
de dérivés, reparaît dans plusieurs publications du XYin"" 
siècle, indépendantes de la tradition du P. Grueber, et 
issues des missionnaires capucins. Cependant, ni la pro- 
nonciation savante ni la prononciation vulgaire du mol 
Népal ne peuvent rendre raison de cette lettre adventice ; 
il semble que ce soit une notation trop vigoureuse du temps 



LES DOCUMENTS EUROPÉENS 87 

qui suit Yê du mot Nèpâl(a). Le royaume de Maranga ou 
Moranga est sans aucun doute le royaume de Makwanpur, 
comme les Capucins Font bien reconnu ; mais le nom qui 
lui est donné ici surprend, car il désigne en fait la région 
orientale du Téraï comprise entre la Kosi et la TistaV 

Les rois mentionnés par le P. Grueber sont parfaitement 
connus. Le roi de Katmandou Partasmal est en réalité 
Pratâpa Malla; son frère, le roi de Patan, ISevagmal est 
[Çrî] NivâsaMalla. Pratâpa Malla était un esprit curieux, féru 
de poésie ; plus jaloux de la gloire littéraire que de la gloire 
militaire, il avait pris avec conviction le titre de « Kavîndra » 
« prince des poètes » ; ambitieux d'immortaliser son nom 
et ses œuvres, il les fit soigneusement graver sur des pierres 
dans toute Té tendue de son domaine. Avant le passage des 
Pères, il avait entendu parler des lointains pays de TOcci- 
dent ; une inscription encore encastrée dans la façade du 
palais de Katmandou, qui porte une prière à la déesse Kâlikâ, 
montre des spécimens de quinze écritures que Pratâpa 
Malla se flatlaitde connaître, entre autres Yècvxiwveiphinngi, 
qui vient la dernière, aussitôt après la kaspiri (cachemi- 
rienne). Le spécimen de l'écriture « phiringi » consiste en 
ces trois mots : 

AVTOM 
NE WINTERLHIVERT 

« Automne, Winter, L'Hiver. » L'inscription est datée 

4. Hahilton, p. 151. Le P. Horace de Penna mentionne « Maronga et 
Nekpal » comme formant la limite occidentale du royaume de Bra- 
inashon (Sikkim). (Brève notice du royaume de Tibet.) En réalité 
Morang est comme Téraï un terme générique appliqué aux terres 
basses qui bordent THimalaya au Sud ; mais Morang est plutôt en usage 
dans la partie orientale et Téraï dans la partie centrale. — S*il est diffi- 
cile de s'expliquer pourquoi le nom de Maranga est attribué dans notre 
texte au pays de Makwanpur, il est impossible de comprendre comment 
une confusion a pu se produire entre ce pays et le royaume de Radoc 
(Rutok) évangélisé par d'Andrada. Quel que soit Tauteur responsable 
de cette confusion, ou Grueber en personne ou Kircber son interprète, 
elle n'en est pas moins déconcertante. 



88 LE NÉPAL 

du vendredi 14 janvier 1654 fSamval 774 mâgha çukla çrl 
paficami çukravàre). Ces trois simples mois, où Findigène 
croit lire une sorte de Mané Técel Phares tracé dans un gri- 
moire mystérieux, évoquent dans leur émouvante naïveté la 
première entrée en contact de l'Europe avec ce coin d'Hi- 
malaya ; et la présence de deux noms français sur un total 
de trois vocables rappelle comme par un symbole expressif 
la prépondérance universelle de la langue française au 
xvn* siècle. Qui donc les avait enseignés à Pratâpa Malla? 
Peut-être un des marchands arméniens que mentionne 
Tavernier, et qui servaient alors de courtiers entre l'Occi- 
dent et la Haute-Asie. 

Le récit du P. Grueber confirme au moins sur un point 
l'exactitude de la chronique népalaise. La Vamçâvalt rap- 
porte en détail la guerre où les Jésuites se trouvèrent un 
instant mêlés. Depuis les derniers jours de Fan 1659, Pra- 
tâpa Malla et Çrt Nivâsa Malla s'étaient alliés pour repousser 
les incursions de Jagat Prakâça Malla, roi de Bhalgaon. 
Suspendues en novembre 1660, les hostilités avaient repris 
un an plus tard, en novembre 1661 , et Jagat Prakâça Malla 
avait subi revers sur revers. Enfin le 19 janvier 1662 
(1 8 mâgha sudi 782), Çrî INivâsa Malla, qui commandait en 
effet les forces alliées, prit le bourg de Themi (Timi) à son 
adversaire ; le 20 janvier, Pratâpa Malla et Çrî Nivâsa Malla 
retournèrent dans leurs capitales respectives. Le passage 
des Jésuites a donc précédé, mais de peu de jours, la date 
du 20 janvier, et la lunette d'approche qu'ils mirent au ser- 
vice des deux rois coalisés hâta peut-être au détriment du 
prince de Bhatgaon le dénouement de cette campagne. Le 
« petit roi Varcam » est sans aucun doute Jagat I^rakâça 
Malla (prononciation vulgaire : Parkas Mail) ; le changement 
du p en Vy par l'intermédiaire du b, est constant; Talter- 
nance des formes Népal et Névar en montre un autre 
exemple. Si le P. Grueber ne parle pas de Bhatgaon, qui 



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90 LE NÉPAL 

pourlaat égalait en importance les deux autres capitales, 
c'est que la guerre avait obligé les deux voyageurs à éviter 
le territoire de Jagat Prakâça. 

Les résultats du voyage du P. Grueber ne tardèrent pas 
à s'inscrire sur les cartes géographiques. Nicolas Visscher 
semble avoir été le première les mettre en œuvre dans son 
Indise Orientalis nec non Insularum adjacentium nova des- 
cription qui fait partie de V Atlas Minor sive totiUs orbis ter- 
rarum contracta delineatio, ex conatibus Nie. Visscher. 
(Amst. Bat. apud Nicolaiim Visscher.) L'Atlas Minor ne 
porte pas dédale. L'éditeur des Remarkable maps of the 
XVtXVII^^ century\ qui reproduit cette carte, prétend 
qu'elle est extraite du Novus Atlas^ de Janson, daté de 
1657-1658. Cette assertion est inacceptable. La carte est 
manifestement fondée sur les données de Grueber, et ne 
peut pas être antérieure à l'arrivée de Grueber en Europe; 
elle date au plus tôt de 1663. Les étapes du P, Grueber s'y 
échelonnent comme une illustration de son itinéraire ; les 
noms de localités y gardent les particularités de forme qui 
tiennent à Grueber lui-même ; les positions sont détermi- 
nées par ses observations. Les erreurs commises accusent 
encore l'origine de l'emprunt. Ci^//m (=Kuti), la station 
entre Lassa et Cadmenda^ doit mamïe^lemenl son existence 
à une confusion de lettres fondée sur la graphie de Grueber: 
Cuthi. Cadmenda Rix^^i n'est qu'une modification graphique 
de Cadmendii. Il y a mieux : Visscher, trompé par la nota- 
tion germanique du P. Grueber, n'a pas reconnu Patna 
dans la ville de Battana, étape intermédiaire entre Mutgari 
(Motihari) et Bénarès ; il a porté sur sa carte Patna et 
Battana en les séparant même par une longue distance. De 
plus, obligé d'encadrer les connaissances nouvelles dans 

1. Publié parFRÉD. Muller, Amsterdam, 1895. Part. U(, n^ 4. 

2. Novus Atlas, dos isl Weltbeschreihxing ^ 5« vol. Grosse Atlas, 
8« part. Wassericelt. Amsterdam, 1657-1658, foi. 



LES DOCUMENTS EUROPÉENS 



91 



les données traditionnelles de la cartographie antérieure, 
Visscher a logé le Necbal entre le Gange à l'O., et à TE. 
un des 5 fleuves par où le lac Chiamay épanche ses eaux 
dans YIndia extra Gangem. Le pays de Bengala le limite 
au Sud, le pays d'Udessa * (Orissa) au Nord-Ouest! Cirote, 
situé juste au Sud de Cadmenda, entre le Necbal et le 
pays de Verma (Birmanie) est le pays des Kirâtas, qui 




Le Népal et les pays voisins sur la carte de Tlnde de Nicolas Visscher. 



occupent les vallées à TE. de Katmandu. Caor, placé entre 
Lassa ei Cutlu (Cuthi, Kuti), vient également des géogra- 
phes antérieurs. 
Peu de temps après le voyage de Grueber à travers l'Asie, 

1. « TJdezà, che riconosce per luogo piu célèbre lekanar ». Tosi, 
Délie India Orientale descrUtione... Roma, 1669, 1. 1, p. 45. — leka- 
nar n'est autre que le célèbre temple de Jagannath ; Udezàj comme 
Udessa, est la reproduction approximative de Udadeça, Udessa se 
trouve ici, comme il arrive fréquemment à la même époque, distingué 
de rOrixa, autre désignation du même pays. 



92 LE NÉPAL 

le Français Tavernier preoait pour la sixième fois la roule 
de rOrienl. Joaillier du Grand-Mogol et de ses principaux 
officiers, déjà familier avec les langues, les mœurs, le cli- 
mat de THindoustan, il put atteindre les derniers confins 
dellnde orientale. Il eut Theureuse fortune de descendre 
le cours du Gange en compagnie d'un autre Français, éga- 
lement illustre, Bernier, qui était depuis cinq ans engagé à 
la solde' d'Aureng-Zeb en qualité de médecin. Le 13 décem- 
bre 1665, ils étaient à Benarès ; le 20, à Patna; le 4 janvier 
1666, àRajmahal. Au cours de ce long et lent voyage, Taver- 
nier ne négligeait pas de se renseigner sur le pays; obser- 
vateur judicieux et commerçant avisé, il arrêtait de préfé- 
rence son attention sur les questions d'affaires. Il fut ainsi 
le premier à recueillir des détails précis et minutieux sur le 
commerce entre Tlnde et le Tibet par la voie du Népal. « A 
cinq ou six lieues au delà de Gorrochepour (Gorakhpur) on 
entre sur les terres du Raja de Nupal qui vont jusqu'aux 
frontières du royaume de Boutan (Tibet). Ce prince est vas- 
sal du Grand-Mogol et lui envoyé tous les ans un éléphant 
pour tribut. Il fait sa résidence dans la ville de Nupal de 
laquelle il prend le nom et il y a fort peu de négoce et d'ar- 
gent dans son païs qui n'est que bois et de montagnes \ » 
Les informateurs indigènes de Tavernier n'avaient pas man- 
qué de lui signaler comme une abomination les croyances 
religieuses qui distinguaient ces populations montagnardes 
des gens de la plaine. « Au delà du Gange, en tirant au 
Nord vers les montagnes de Naugrocot^ il y a deux 
ou trois Rajas qui comme leurs peuples ne croyent ni 
Dieu ni diable. Leurs Bramins ont un certain livre qui 
contient leur créance et qui n'est rempli que de sottise, 
dont l'auteur qui s'appelle Baudou ne donne point de 



1. Les six Voyages de Jean-Baptiste Tavernier... A Paris, MDGXGU, 
2« partie, ch. xv. 



i 



LES DOCUMENTS EUROPÉENS 93 

raison*. » Telle est la première notion qui parvint en Eu- 
rope sur le bouddhisme népalais. 

La description tracée par Tavernier du trafic entre l'Inde 
et le Tibet par le Népal est à la fois si pittoresque, si 
exacte^ et si peu dififérente des conditions actuelles du 
même trafic qu'il est utile de la reproduire presque tout 
entière. 

« Le royaume de Boutan (Tibet) est de fort grande 
étendue, mais nous n'avons pu encore en avoir une exacte 
connaissance. Voicy ce que j'en ay pu apprendre dans 
plusieurs voyages que j'ay faits aux Indes de quelques gens 
du païs qui en sortent pour trafiquer ; mais je m'en suis 
mieux instruit cette dernière fois que je n'avais fait aupa- 
ravant, m'étant trouvé à Patna^ la plus grande ville de 
Bengala et la plus fameuse pour le négoce, dans le temps 
que les marchands de Boutan y viennent pour vendre leur 
musc. Pendant les deux mois que j'y demeuray, je leur en 
achetay pour vingt-six mille roupies... et n'était les douanes 
qu'il faut payer des Indes jusqu'en Europe, il y aurait un 
grand profit sur le musc... Pour ce qui est du musc, pen- 
dant les chaleurs le marchand n'y trouve pas son compte 
parce qu'il devient trop sec et qu'il perd de son poids. 
Comme cette marchandise paye d'ordinaire vingt-cinq 
pour cent de douane à 6rorrocA^/)owr (Gorakhpur), dernière 
ville des estats du Grand-Alogol du côté du royaume de 
Boutan, bien qu'il s'étende encore cinq ou six lieues plus 
loin, quand les marchands indiens sont en cette ville, ils 
vont trouver d'abord le douanier et lui disent qu'ils vont au 
royaume de Boutan, l'un pour acheter du musc, l'autre de 

1. Ib., ch. XIV, fin. — Les monts de Naugrocot sont THimalaya. 
Naugrocot, sous la forme moderne : Nagarkot, est un temple et un pèle- 
rinage célèbre du pays de Kangra, qui est situé à TOuest de Si m la, au 
Sud- Est du Cachemire. Auxvii» siècle, on étend ce nom à toute la chaîne 
qui sépare Tlnde du Tibet. 



94 LE NÉPAL 

la rhubarbe, chacun déclarant là somme qu'il veut employer, 
ce que le douanier met sur son registre avec le nom du 
marchand. Alors les marchands au lieu de vingt-cinq pour 
cent que Ton devrait donner accordent à sept ou huit et 
prennent un certificat du douanier ou du cadi afin qu'à leur 
retour on ne leur demande pas davantage. S'il arrive qu'ils 
ne puissent obtenir du douanier une honneste composition 
ils prennent un autre chemin qui est véritablement bien 
long et bien incommode, à cause des montagnes qui sont 
presque toujours couvertes de neiges, et que dans le païs 
plat il y a de grands déserts à traverser. 11 faut qu'ils aillent 
jusqu'à la hauteur de soixante degrez, puis qu'ils tournent 
vers le couchant jusques à Caboul qui est au quarantième, 
et c'est en cette ville-là que la caravane se sépare, une 
partie allant à Balchy et l'autre dans la grande Tartane. 
C'est où ceux qui viennent de Boutan troquent leurs mar- 
chandises contre des chevaux, des mulets et des chameaux ; 
car il y a peu d'argent en ces païs-là. Puis ces Tartares 
apportent ces marchandises dans la Perse jusqu'à Ardeuil 
et à Tauris... Une partie des marchands qui viennent de 
Boutan et de Caboul va à Candahar et de là à Ispahan^ et 
ceux-cy d'ordinaire remportent du corail en grains, de 
l'ambre jaune et du lapis travaillé en grains quand ils en 
peuvent trouver. Les autres marchands qui vont du côté de 
Multariy de Lahor et ^A.gra remportent des toiles, de Tin- 
digo et quantité de grains de cornaline et de crystal. Enfin 
ceux qui retournent par Gorrochepour et qui sont d'accord 
avec le douanier remportent de Patna et de Daca du 
corail, de l'ambre jaune, des brasselets d'écaillé de tortue 
et d'autres de coquilles de mer, avec quantité de pièces 
rondes et carrées de la grandeur de nos pièces de quinze 
sols qui sont aussi d'écaillé de tortue et de ces mêmes 
coquilles. Comme j'estois à Patna, quatre Arméniens qui 
avaient déjà fait un voyage au Royaume de Boutan venaient 



LES DOC^UMENTS EUftOPÉENS 9a 

de Dantzic où ils avaient fait faire quantité de figures 
d'ambre jaune qui représentaient toutes sortes d'animaux 
et de monstres qu'ils allaient porter au Roy de Boutan, qui 
de mesme que son peuple est grandement idolâtre, pour 
mettre dans ses pagodes. Où les Arméniens trouvent 
quelque chose à gagner, ils ne font point de scrupule de 
fournir de matière à l'idolâtrie et ils me dirent que s'ils 
avaient pu faire l'idole que le Roy leur avait recommandé 
ils se seraient enrichis. C'estait faire faire une teste en 
forme de monstre qui eût six cornes, quatre oreilles, et 
quatre bras avec six doigts à chaque main, le tout d'ambre 
jaune, mais qu'ils n'avaient pas trouvé des pièces assez 
grosses pour cela*. Je crus plutôt que l'argent leur avait 
manqué, car il ne paraissait pas qu'ils en eussent beaucoup, 
et d'ailleurs c'est un infâme commerce de fournir des 
instruments d'idolâtrie à ce pauvre peuple. 

« Venons maintenant au chemin qu'il faut tenir pour se 
rendre de Patna au royaume de Boutan à quoy la caravane 
employé trois mois. Elle part d'ordinaire de Patna sur la 
fin de décembre et arrive le huitième jour à Gorrochepour. 
C'est comme j'ay dit la dernière ville de ce costé-là des 
estats du Grand-Mogol, et où les marchands font leurs 
provisions pour une partie du voyage. De Gorrochepour 
jusques au pied des hautes montagnes il y a encore huit 
ou neuf journées pendant lesquelles la caravane souffre 
beaucoup parce que le païs est plein de forests où il y a 
quantité d'éléphants sauvages, et il faut que les marchands 
au lieu de se reposer la nuit se tiennent sur leurs gardes 
en faisant de grands feux et tiraut leurs mousquets pour 
épouvanter ces animaux. Comme l'Eléfant marche sans 
bruit, il surprend le monde et est auprès de la caravane 

1. Tout récemment (1902), un joaillier de Paris a fabriqué un objet 
de culte destiné au grand-lama du Tibet et fait en corail de Naples. La 
pièce a été exposée au Musée Guimet. 



96 LE NÉPAL 

avant qu'on s'en soit aperçu. Ce n'est pas qu'il vienne 
pour faire du mal à Thomme, et il se contente d'emporter 
les vivres dont il se peut saisir, comme un sac de ris ou de 
farine, ou un pot de beurre dont il y a toujours grande pro- 
vision. On peut aller de Patna jusqu'au pied de ces mon- 
tagnes dans les carrosses des Indes ou en Pallekis ; mais on 
se sert ordinairement de bœufs, de chameaux et de chevaux 
du païs. Ces chevaux de leur nature sont si petits que quand 
un homme est dessus il s'en faut de peu que ses pieds 
n'aillent à terre, mais d'ailleurs ils sont forts et vont tous 
l'amble, faisant jusqu'à vingt lieues d'une traite et ne 
mangeant et ne buvant que fort peu. Il y a de ces chevaux 
qui coûtent jusques à deux cents écus, et quand on entre 
dans les montagnes, on ne peut plus se servir que de cette 
seule voiture, et il faut quitter toutes les autres qui y 
seraient inutiles à cause de quantité de passages qui sont 
trop étroits. Les chevaux mesmes, quoy que forts et petits, 
ont souvent de la peine à en sortir, et c'est pour cette 
raison, comme je diray bien tost, qu'on a ordinairement 
recours à d'autres expédiens pour traverser ces hautes 
montagnes. 

« [On traverse le « Napal », puis] la caravane estant 
donc arrivée au pied des hautes montagnes connues aujour- 
d'hui sous le nom de Naugrocot et que Ton ne peut passer 
en moins de neuf ou dix jours, comme elles sont fort 
hautes et fort étroites avec de grands précipices, quantité 
de gens descendent de divers lieux, et la plus grande partie 
est de femmes et de filles qui viennent faire marché avec 
ceux de la caravane pour porter les hommes, les marchan- 
dises et les provisions au delà de ces montagnes. Voicy la 
manière dont elles s'y prennent. Ces femmes ont un bourlet 
sur les deux épaules, auquel est attaché un gros coussin 
pendant sur le dos sur lequel l'homme est assis. Elles sont 
trois femmes qui se relayent pour porter un homme tour à 



LES DOCUMENTS EUROPÉENS 97 

tour, et pour ce qui est du bagage et des provisions on les 
charge sur des boucs qui portent jusqu'à cent cinquante 
livres. Ceux qui veulent mener des chevaux dans ces mon- 
tagnes sont souvent obligés dans des passages étroits et 
dangereux de les faire guinder avec des cordes ; c'est 
comme j'ay dit pour cette difficulté qu'on ne se sert mesme 
guère de chevaux dans ce païs-là. On ne leur donne à 
manger que le matin et le soir. Le matin on prend une 
livre de farine avec demi-livre de sucre noir et demi-livre 
de beurre, et on pétrit tout cela ensemble avec de Teau 
pour le donner au cheval. Le soir, il faut qu'il se contente 
d'un peu de poids cornus cassez et trempez demi-heure 
dans l'eau ; et voilà en quoy consiste toute leur nourriture 
en vingt-quatre heures. Ces femmes qui portent les hommes 
ne gagnent chacune que deux roupies en ces dix jours de 
traverse, et l'on en paye autant pour chaque quintal que 
portent les boucs ou les chèvres et pour chaque cheval 
que l'on veut faire mener. 

a Après qu'on a passé ces montagnes on a pour voi- 
tures jusques à Doutan des bœufs, des chameaux et des 
chevaux, et mesme des Pallekis pour ceux qui veulent 
aller plus à leur aise. » 

On ne sait en vérité ce qu'il convient d'admirer le plus 
dans cette longue notice, de l'art et de l'adresse de Taver- 
nier à s'enquérir, de l'exactitude et de la précision de ses 
informations, et de sa fidélité scrupuleuse à reproduire les 
informations obtenues. La véracité parfois contestée du 
grand voyageur français sort triomphante de cette épreuve. 

Le commerce français ne sut pas profiter des roules que 
Tavernier lui avait en partie frayées, en partie indiquées 
vers l'Extrême-Orient et l'Asie centrale. Les missionnaires 
du Christ, plus entreprenants, et mieux dirigés, ne per- 
dirent point de vue les régions ouvertes à la foi par le zèle 
du P. d'Andrada, et que le voyage du P. Grueber avait 

7 



98 LE NÉPAL 

rendues plus aisément accessibles. Le Tibet, avec ses 
dépendances, n'offrait pas seulement un nouveau domaine 
à l'activité des missions. Les notions acquises sur la reli- 
gion des lamas, et qui se précisaient sans cesse par les 
recherches des Jésuites de Chine, représentaient le Lama 
de Lhasa comme une figure de l'Antéchrist ; la ressem- 
blance des rites, des pratiques, des offices s'expliquait 
comme une contrefaçon de l'Église catholique inspirée par 
le démon même. Chacun des ordres aspirait à l'honneur 
de remporter sur Satan une victoire difficile ; c'est aux 
Capucins qu'échut cette lourde charge. 

En 1703 la Congrégation de la Propagande confia le 
Tibet aux Capucins. Sur les six religieux qui furent expé- 
diés, deux seulement atteignirent le but : le P. Joseph 
d'AscoIi et le P. François Marie de Tours*. Ils débarquèrent 
à Chandernagor en juin 1 707 et s'acheminèrent vers Lhasa. 
Les circonstances étaient particulièrement défavorables ; 
le Tibet était travaillé par des luttes intestines, des rivalités 



1. A défaut d'indication spéciale, les renseignements sur la mission 
des Capucins au Tibet sont empruntés àFouvrage suivant: Missio Apos- 
tolica thihelano-seraphica, dos ist Neve durch Pàbstlichen Gewalt 
in dem Grossen Thibetanischen Reich von denen P. P. Capucinern 
aufgerichtete Mission und ûber solche von R. P. Francisco Horatio 
délia Penna prœfecto missionis der heil. Congrégation de Propa- 
ganda Fide anno i 738 beschehene Vorsiellung von Rev^*^ et Illust^^ 
D. P. Philippo de Montibus damahligen S, Congregat. Secretario in 
Rom zum offentlichen Druck beforderet... aus dem Welscken in 
das Teutsche und dise Geschichts-Form ilbersetzt, Mûnchen, 1740. 
— Je dois la communication de ce volume très rare à Tobligeance ami- 
cale de M. Gordier, professeur à TÉcole des Langues Orientales. — Le 
texte allemand est la traduction d'un original italien qui a pour titre : 
Alla sagra Congregazione de Propaganda Fide y deputata sopra la 
missions del Gran Thibet, rapprezentanza dé* Padri Capiiccini 
missionariy dello stato présente délia mede.sima e de' provedimenti 
per m^anlenerla ed accrescerla, 1738, gr. in-4, s. 1. ni nom d'impri- 
meur ni d'éditeur. — Mon ami, M. Félix Mathieu, a bien voulu examiner 
pour moi l'exemplaire de cet ouvrage qui se trouve à Grenoble, Bibl. de 
la ville, G 1491 (Catal., 2* vol., n» 20438) et constater l'accord des deux 
rédactions sur les points qui m'intéressent. 



LES DOCUMENTS EUROPÉENS 9î) 

religieuses et des compétitions politiques. Un régent ambi - 
• lieux, installé à côté du Grand- Lama, avait confisqué le 
pouvoir ;■ menacé par les empereurs mandchous el par les 
chefs des hordes mongoles, qui tous entendaient mettre au 
service de leurs intérêts particuliers la puissance spirituelle 
du Grand-Lama, il les avait tous subtilement joués, et 
longtemps il avait réussi* à lancer ses adversaires les uns 
sur les autres. Cependant, en 1706, La-tsan Khan, chef de 
la horde mongole des Khoskhotes, s'empara par une attaque 
soudaine de Lhasa, tua l'usurpateur, et fit élire un nouveau 
Grand- Lama pour remplacer celui que le régent avait 
imposé et qu'il refusait de reconnaître. Mais le protégé du 
vainqueur se heurta aux résistances d'une partie de l'Église ; 
le Lama dépossédé vit se grouper autour de lui les adver- 
saires des Khoskhotes, et des Chinois leurs alliés. Le pays 
fut bouleversé ; à Lhasa, la vie était si précaire que les deux 
Capucins durent quitter la ville, où les vivres manquaient, 
et retourner dans l'Inde. Ils passèrent à Patna, et de là au 
Bengale. Isolés, réduits à l'impuissance, ils adressèrent à 
Rome un appel de secours, en 1 71 2. La Propagande décida 
d'affecter douze religieux à la mission tibétaine, avec une 
allocation annuelle de 1 000 écus, et de leur altribuer cinq 
paroisses : « Chandernagor au Bengale, Pathna en Béhar, 
Nekpalj capitale du royaume ainsi nommé, Lhasa^ et 
Trogn-gne en Tak-po. » Chaque paroisse recevait deux 
capucins, sauf Lhasa qui en recevait quatre. Les prêtres 
désignés pour prêcher l'Évangile « à Katmandù^ dans le 
royaume de Nekpal », étaient le P. François Félix de Moro 
et le P. Antoine Marie de Jesi. Des six Pères destinés au 
Tibet, un, le P. Grégoire de Pedona, mourut en chemin à 
Katmandou. Les cinq autres étaient: le P. Dominique de 
Fano, préfet de la mission; le P. Joseph d'Ascoli, le P. 
François Marie de Tours, le P. François Horace de Penna, 
le P. Jean François de Fossenbrun. 



100 LE NÉPAL 

Les Capucins, à peine installés, eurent à lutter contre des 
rivaux'. Deux Jésuites, le P. Desideri et le P. Freyre, 
gagnaient Lhasa en 1 715-1716 par le Ladakh et la passe de 
Mariam-la. La pieuse émulation des deux ordres ne profita 
guère à la foi. Jésuites et Capucins se targuent à Tenvi 
d'être accueillis en amis et se promettent à brève échéance 
de splendides triomphes ; en fait leur zèle se brisait devant 
rindifférence rieuse des Tibétains. Après de longs et rudes 
efforts, ils n'avaient converti qu'un petit nombre de Népa- 
lais, établis à Lhasa pour y faire le commerce*. Les Capu- 
cins s'en prirent aux Jésuites de leur échec, réclamèrent à 
Rome. Les Jésuites, à la suite des affaires de Chine, étaient 
alors mal en cour. Desideri reçut en 1721 un ordre de 
rappel. Il prit pour redescendre dans l'Inde le chemin du 
Népal, que les Capucins lui avaient enseigné, passa par 
Katmandou et Bhatgaon, visita longuement l'Inde et rentra 
dans sa patrie en 1727 ^ Débarrassés de leurs concurrents, 
les Capucins n'en continuèrent pas moins à végéter misé- 
rablement; le pouvoir temporel leur refusait même le 



1. Plusieurs des dates que j'indique difTèi*ent de celles que donne 
M. Markham dans l'excellente introduction de son volume sur le Tibet. 
D'après M. Markham, Desideri serait resté à Lhasa jusqu'en 1729. C'est 
certainement une erreur, car l'extrait de son journal, cité par M. de 
Gubernatis (G/i Scritti del Padre Marco della Tomba, p. xvni, note) 
marque qu'il partit de Katmandou, en revenant du Tibet pour rentrer 
définitivement dans l'Inde, le 14 janvier 1722, ce qui concorde bien avec 
toutes les autres données (V. Carlo Puini, dans Bolletino Ualiano degli 
sludi arientali, 1876, p. 33). — D'autre part, M. Markham place l'ar- 
rivée du P. Horace de Penna et de ses compagnons à Lhasa en 1719, 
parla voie du Népal. J'ignore d'où cette date est tirée ; mais je constate 
que l'épitaphe d'Horace de Penna porte qu'il mourut en 1747, « après 
33 ans de séjour en ces contrées »; ce qui fîxe son arrivée à 1714. De 
môme la Missio Apostolica... mentionne le retour du même Père à 
Rome en 1738» après vingt-quatre ans de pratique apostolique, ce qui 
ramène au même point de départ: 1714. Enfîn d'après le même ouvrage, 
l'hospice de Katmandou avait été fondé parles Capucins en 1715. 

2. Missio Apostolica... y H, p. 49 et aussi p. 172. 

3. Sur le voyage de Desideri, v. Puini, Rivista Geografica Italiana, 
décembre 1900. 



LES DOCUMENTS EUROPE BN5 lOi 

prestige de la persécution. En 17161e « roi du Tibet Ginghir 
Khagn le Tartare * » avait rendu un édit qui les exemptait 
de taxes. En 1725, après la défaite des Dzoungares qui 
avaient renversé *< Ginghir Khagn », le nouveau roi installé 
par la Chine triomphante, « Telcihin Bathur », confirma ce 
privilège. En 1732, le P. Horace de Penna, qui descendait 
au Népal, se vit octroyer un passeport qui prescrivait « à 
tous Gabeliers de n'exiger aucun impôt du Lama Européen 
qui était venu à Lassa, capitale du riche royaume de Tibet, 
pour aider et pour faire du bien à tous' ». Mais leur succès 
s'arrêtait à ces politesses officielles d'une valeur banale. 

La succursale népalaise de la mission du Tibet avait eu 
une existence un peu plus agitée, un peu moins terne aussi. 
En 1715 les Capucins avaient fondé un hospice à Katman- 



1. Ginghir Khagn (Gengis Khan) n'est autre que Latsan Khan, chef 
des Khoskhotes, mentionné plus haut. — V. Koeppen, Die Religion des 
Buddha, 11, 190, n. 1. — Telcihin Bathur (Teldjin Bagathur) était un 
ancien ministre de ce prince. Cf. Koeppen, 11, 196, n. 3. 

2. Le passeport tout entier est publié dans : Relazione del principio 
e staio présente délia missione del vasto Regno del Tibet ed altri 
due Regni confinanti, raccommandata alla Vigilanza e Zelo de 
Padri Capuccini, délia Provincia délia Marca nello Staio délia. 
Chiesa, — In Roma, nella Stamperia di Antonio de Eossi, 1742, 
12 pages petit in-4. — Je n'ai pas vu Touvrage original; mes citations 
sont empruntées à la traduction presque intégrale insérée dans Nou- 
velle Bibliothèque ou Histoire littéraire des principaux écrits qui se 
publient. T. XIV, janvier-février-mars MDGGXLllI, à la Haye,>.hez 
Pierre Gosse, p. 46-97. — La plaquette, publiée par les soins de la Pro- 
pagande, à l'aide des informations fournies par le P. Horace de Penna, 
avait pour objet, comme la Missio Apostolica citée plus haut, d'attirer 
des souscriptions à la mission du Tibet. Le P. Gassien (^Relazione inedita, 
Riv. Geogr. Ital., IX, 112) montre bien à quoi se réduisaient dans la pra- 
tique ces privilèges si facilement octroyés. Le roi du Tibet avait donné 
à la petite troupe des Pères qui se rendait à Lhasa une réquisition qui les 
autorisait à s'approvisionner de combustible et de fourrage partout et 
chez tous, exempts ou non exempts, privilégiés ou non privilégiés. Mais, 
dans presque toutes les localités qu'ils traversèrent, les Pères trouvèrent 
les chefs nantis de documents également authentiques et formels qui 
les dispensaient expressément de toute obligation à l'égard des réquisi- 
tions ; si bien que de Kuti à Lhasa les Pères ne furent approvisionnés 
que six ou sept fois. 



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••'•*•• ib'2--'^'---' *::..:>'••- le Népal 

dou; mais « l'effroyable persécution soulevée par les 
Brahmanes » les contraignit à fuir pour chercher ailleurs 
un asile. Ils mirent h profit la rivalité constante entre les 
rois de Katmandou et ceux de Bhatgaon. Bhûpattndra 
Malla, qui régnait alors à Bhatgaon, les accueiUit avec 
bienveillance; en 1722, les missionnaires substituèrent 
officiellement Bhatgaon à Katmandou comme siège de la 
succursale du Népal ; mais ils ne renoncèrent pas définiti- 
vement h leur premier poste. Le P. Horace de Penna, 
appelé de Lhasa au Népal avec le titre de a Préfet de la 
mission » , réussit à force d'adresse et d'énergie à reprendre 
possession de la place. Arrêté, mis on prison, réduit comme 
tous les prisonniers a la condition d'esclave royal et astreint 
aux plus dures besognes, il sut faire parvenir au roi de 
Katmandou un catéchisme en langue névare qu'il avait sans 
doute composé lui-même, car il possédait à la fois le tibé- 
tain et le névari. La lecture de l'opuscule dissipa les pré- 
ventions du roi ; il autorisa les Capucins à s'établir dans sa 
capitale et à y prêcher. 

La mort réduisait le nombre des Pères. En 1727, il n^n 
restait plus que neuf; trois autres succombèrent peu de 
lemps après, suivis d'un autre encore. La mission ne 
comptait plus au total que cinq Capucins usés et vieillis. 
En 1731 le P. Joachim de Santiâ^^'-oglisi (de Lhasa), le 
P. Horace de Penna, « Préfet de la mission du Nekpal 
(de Battgao) », et le P. Pierre de Serra Petrona (de Chan- 
dernagor), expédièrent une supplique à Rome pour deman- 
der du renfort. En 1735, la Propagande autorisa un nouvel 
envoi de missionnaires, mais au nombre de trois seulement. 
Le P. Vito de Recanati fut désigné pour en être le supé- 
rieur. Les pauvres Capucins de l'Himalaya durent éprouver 
une déception à se voir si pauvrement secourus. Le P. 
Horace de Penna, qui comptait 24 ans de séjour continu 
dans ces régions, s'embarqua pour l'Europe, et arriva à 



LES DOCUMENTS EUROPÉENS 103 

Rome en 1738. Il multiplia ses efforts pour intéresser les 
bonnes âmes à la mission du Tibet, inspira plusieurs 
publications de propagande, et rédigea nombre de notes 
qui servirent plus tard à la compilation de VAlphabetum 
Tibetanum, Puis il s'en alla courageusement, à soixante ans 
passés, rejoindre son poste de combat*. 

F^a mission, grâce à l'impulsion qu'il lui avait donnée, 
n'avait pas souffert de son absence. Le P. de Recanati avait 
obtenu du roi de Bhatgaon, Ranajita Malla, les mêmes 
faveurs que ses devanciers*, w Se trouvant avec deux de 
ses compagnons à Népal, la capitale, la doctrine qu'ils y 
prêchèrent touchant notre sainte Loi plut si fort au monarque 
qu'après leur avoir accordé, par instrument public, pour 
leur habitation un grand Palais qu'il avait confisqué sur un 
de ses Grands, il leur octroya encore pour la liberté de 
conscience un privilège qu'il fit publier dans son Royaume 
et que le Père Supérieur fit remettre au Père Procureur 
Général de son ordre. La traduction en est ainsi conçue : 

« Nous Zaervanegilta Malla, Roi de Batgao dans Népal, 
accordons en vertu de ces présentes à tous les Pères Euro- 
péens de pouvoir prêcher, enseigner et attirer à leur Reli- 

1. Il ramenait avec lui une escouade de nouveaux missionnaires: 
P. Cassiano da Macerata, P. Floriano da Jesi, P. Innocenzo d'Ascoli, P. 
Tranquillo d'Apecchio, P. Daniele da Morciano, P. Giuseppe Maria de* 
Bernini da Gargnano, P. Paolo di Firenze. Partis en mars 1739 de 
Lorient, ils arrivèrent à Pondichéry en août, à Chandernagor le 27 sep- 
tembre, à Patna en deux groupes le 8 et le 16 décembre, à Bhatgaon le 
6 février 1740. Le P. Horace dut y attendre les passeports tibétains jus- 
qu'au 4 octobre ; il se mit alors en route et entra à Lhasa le 6 janvier 1741 
{Memorie Istoriche, p. 3-16). 

2. A en croire le P. Cassien (^Memorie Istoriche, p. 16) le roi de 
<f Batgao » avait envoyé un de ses parents à la maison de Patna pour 
demander des Capucins. Le P. Joachim da San^^atoglia et le P. Vito 
da Recanato étaient venus à son appel, et avaient « rouvert ] 'hospice 
abandonné depuis plusieurs années », en 1739. En 1740, il autorisa les 
Pères à dresser sur la façade de leur maison une croix en fer. Les Pères 
de la maison étaient alors Vito da Recanati et Innocenzo d'AscoIi, avec 
le F. Liborio da Fermo. 



104 LE NÉPAL 

gion les peuples qui nous sont soumis, et femmes sembla- 
bleraent. Nous permettons à nos sujets de pouvoir embrasser 
la Loi des Pères Européens sans crainte d'être molestés 
ni par nous ni par ceux qui ont quelque autorité dans notre 
Royaume. Les Pères ne recevront de ma part aucun dégoût 
et ne seront point empêchés dans leur ministère. Cepen- 
dant tout ceci doit se faire sans violence et d'une pure et 
libre volonté. Il est ainsi. Casinat, le Docteur, a étéTÉcri- 
vain. Grisuanfrangh, gouverneurgénéral, le confirme. Biso- 
rage, grand prêtre, le confirme et l'approuve. Donné à 
Népal Tan 861 au mois de Margsies. Bonjour. Salut*. » 

L'occasion s'offrit même au P. de Recanati de fbnder 
en dehors du Népal une succursale nouvelle. Le raja de 
Bettia qui possédait un petit domaine au débouché des 
montagnes, sur la route de THindoustan, sollicita l'éta- 
blissement d'une mission par une lettre « donnée à Battia, 
Tan 184, au mois de Busadabi^ ». Cette lettre, Tédit de 
Ranajita Malla, et d'autres pièces analogues, « furent 
envoyées au Procureur Général afin que, comme il le fit, 
il les rendît au Pape qui en reçut une grande consolation 
et remit tous ces paquets à la Sacrée Congrégation de la 
Propagande. S. S. a décidé d'envoyer à ses frais propres 
quelques religieux. Elle a écrit au roi de Battia un très beau 
bref..., et il lui a aussi paru convenable d'écrire un autre 
bref au roi de Batgao en Népal pour le remercier du Privi- 
lège rapporté ci-dessus et pour lui adresser la même 
exhortation [qu'au roi de Battia] ' » . 

1. Le mois de Margsies, c'esl-à-dire Màrgaçirsa de l'an 861 (écoulé, 
selon Tusage) correspond à peu près à novembre 1740. Le nom du roi, 
Zaervanegilla Malla, transcrit assez fidèlement Jaya Raçajita Malla. — 
J*ai emprunté ce document et la citation qui le précède à la Relazione 
del principio e stato présente. 

2. La date de 184 se rapporte clairement à Tune des deux ères 
fondées par Âkbar et qui partent de son avènement, ère Fazli ou ère 
llàhi. L'une et l'autre donnent comme équivalent 1740-1741 A.-D. 

3. Relazione del principio.,. y etc. 



LES DOCUMENTS EUROPÉENS 105 

La mission de Battiafut, en effet, fondée en 1 743 etconfiée 
au P. Joseph Marie di Bernini da Garignano, qui la dirigea 
jusqu'à sa mort, en 1761*. La nouvelle mission allait 
bientôt servir de refuge à ses aînées. En 1 745 * les Chinois 

1. Les faits qui en amenèrent la fondation sont racontés en détail par 
le P. Marco délia Tomba. V. Gli Scritli del Padre Marco della Tomba, 
missionario nelle Indie Orientait, raccolii ordinati ed illustrati 
sopra gli autografi del Museo Borgiano da Angelo de Gubernatis. 
Firenze, 1878, p. 14 sqq. — Sur le chef de la mission, v. l'ouvrage du 
P. Cassien que j*ai déjà cité sous le titre abrégé de Memorie istoriche. 
Le titre plein est : Memorie istoriche délie Virtù, Viaggj, e fatiche 
del P. Giuseppe Maria de* Bernini da Gargnano, Cappuccino della 
provincia di Brescia e Vice-prefetto délie missioni del Thibet, 
scritte ad un amico dal P. Cassiano da Macerata, stato suo compagno 
e data alla luce con una Prefazione... del P. Silvio da Brescia del 
medesimo ordine. In Verona, MDCCLXVII, xxxi et 277 pages. C'est 
également à l'extrême obligeance de M. Cordier que je dois la commu- 
nication de cet ouvrage si difficile à trouver. — Le P. Giuseppe-Maria 
da Gargnano était arrivé dans l'Inde avec le P. Cassien en 1739. Il résida 
six mois au Népal, au cours de l'année 1745, en descendant du Tibet, 
mais sans apprendre la langue indigène. U mourut à Bettia le 17 jan- 
vier 1761. C'est le P. Marco della Tomba qui lui ferma les yeux. Le P. 
da Gargnano avait désiré traduire les quatre « Bed » (Védas), mais il ne 
put se les procurer. H traduisit doncl'Adt admà Ramahen (Adhyàtma 
Ràmâyapa), le Lhalecc (? qui décrit la huitième incarnation de Visenù) ; 
le Visenù Purana (Vispu PuràJi:ia), et le Ghian Sagher (Jnàna Sâgara). 

2. Le P. Cassien (Relazione inedita) donne des dates précises : le 
13 août 1742, en présence des mauvaises dispositions du roi du Tibet, le 
Préfet de la mission se décide à renvoyer quelques Pères; trois mission- 
naires, avec le P. Cassien, retournèrent au Népal. De nouvelles exi- 
gences obligèrent le reste de la mission à quitter Lhasa le 20 avril 1745 ; 
les voyageurs atteignirent Patan le 4 juin 1745. Le P. Cassien répète les 
mêmes disites dans ses Memorie Istoriche, p. 43. — Marco della Tomba 
donne une date très légèrement différente : « Prima avevamo un ospizio 
aperto in Lassa, dopo il 1744 non l'abbiamo piu. Nell' anno dunque 
sopradetto il Re del Gran Tibet, vicino alla sua morte, voile rimettere 
la corona al primo de' suoi fîgli, etc. » En dehors de la date, tous les 
détails rapportés par della Tomba sont parfaitement exacts. Le roi dont 
il s'agit est P'o-lo-nai, nommé aussi Mi-Wang, qui mourut en 1746, et 
qui eut en effet pour héritier son second fils à défaut de l'ainé qui s'était 
récusé comme le raconte della Tomba. D'après M. Markham {loc. laud., 
p. Lxvi) les Capucins furent expulsés de Lhasa, « in about 1760 ». ('cepen- 
dant la Relation de Bogle, éditée par M. Markham lui-même, rapporte 
que le Teshu Lama, dans une conversation avec Bogie en avril 1775 : 
« told that the missionaries were expelled Tibet about forty years ago, 
ou account of some disputes with the fakirs. » (p. 167). Il est vrai que 



106 LE NÉPAL 

installés en maîtres à Lhasa après avoir écrasé le soulève- 
ment de 1736 inauguraient leur politique d'exclusion 
systématique à Tégard de tous les étrangers. Les mission- 
naires durent se retirer au Népal, et la route de Lhasa à 
Katmandou par Kuti vit passer pour la dernière fois des 
Européens. Les voyageurs de celle triste caravane étaient 
le P. Horace, préfet de la mission, le P. Tranquillo 
d'Apecchio \ le P. da Gargnano (qui avait temporairement 
quitté Bettia), et le F. Paolo de Florence ^ On ne permit 
pas même aux malheureux Pères d'emmener avec eux les 
indigènes qu'ils avaient convertis. Aussitôt après leur 
départ, leur maison fut démolie de fond en comble. Le 
vénérable P. Horace de Penna, qui était depuis tant d'an- 
nées l'âme de la mission tibétaine, vécut assez pour assister 
à l'avortement douloureux de ses pieux et patients efforts. 
Sorti de Lhasa malade et déjà moribond, transporté à dos 
d'homme, et souvent par ses compagnons mêmes, au travers 
des montagnes, il arriva le 4 juin au Népal, et quarante-cinq 
jours après', il expira à Patan, le 20 juillet 1 745, à l'âge de 



les Capucins durent tenter plus d'un effort pour rentrer au Tibet. Georgi 
(p. 441) semble l'impliquer clairement : « Kal. novembris 1754, quo 
anno Lhasam adibanl Pater Cassianus aliique missionarii ex ordine 
Capuccinorum... » 

1. Le P. Tranquillo avait rédigé un itinéraire du Népal et du Tibet que 
Marco délia Tomba a utilisé (« P. Tranquillo che molto a percorse quelle 
parti da Népal al Tibet... », p. 55). Après son expulsion de Lhasa, il resta 
dix-huit ans au Népal, et ne quitta ce pays qu'en 1763 pour rentrer en 
Europe (Marco della Tomba, p. 19). 

2. Memorie Istoriche, p. 46. 

3. L'inscription latine publiée par Georgi et que je reproduis à la 
page 107 indique comme date de la mort du P. Horace : XX Julii 
MDGCXLVil. Le névari d'autre part porte : Samvat 865 âsâ 8badi 6 agâm, 
mots qui sont traduits ainsi dans Georgi : « Ânno a solutis debitis 865, 
Cycl. (Aacha) 8 Lun. déficient. 6 novembr. (quo die Balgobinda scripsit). » 
Les derniers mots entre parenthèses sont une annotation destinée à faire 
disparaître la contradiction évidente des dates indiquées de part et 
d*autre. Mais la date exprimée en comput indigène me semble inintelli- 
gible aussi bien dans le texte que dans la traduction de Georgi. 11 ne me 
parait pas douteux qu'il faut lire dans le texte même : âsâdha. badi 6. au 



LES DOCUMENTS EUROPÉENS 107 

65 ans. Il fut enterré dans le cimetière chrétien, qui était 

â R. p. TKANCISCVS HÔRATITS ▲ PtNNA 8tLLOR.Vll 
PIC£N£ PROVINCIA C APVCC INORVM ALVMNVS 

MDCtXXX. NATVt 

INFIDBLIVM CONVBRSU>ll£S OPTANS 

A 5. C. D. P. F. AD TlBRTt HtStlONES MISSVS 

XXXIIL AN. INTBR IIIP10Bt.Bf VERSATVS 

XX. filSDEM MIS-SXONI8VS PRAPVIT 

TANDBM 

SBNtO AC MORBO CONPBCTVf BT MBRtTIS CVMVtATVS 

*IXV. AN. AGEUrS -SBCBSSIT '"B VIVIS 

XX. 9VLXI MDCCXlVII. 

SVPERSTITBS MISSIONARXI 

M. H. P. 

A. M* D« G. 

Sambac Stff. Akhi •• badî tf. Agan 

tâïkunhâ Padrî Pfaxanccfco Vocacio 

DajainhaB Pbxlnghi 

Tvoi batt kabnufa lîija fuoldatd i^ iibjaBihaii 

Parmeluor ia Marg bakhalha 

JTta YÏÏT ^^ t?îmî W 

daall Hda Da (q]û. 

Épitaphe du P. Horace de Penna (d'après VAlphabeium Tibetanum), 

situé en dehors des murs de la ville, au Nord, et qui a com- 

lieu de :'âsâ'8. La lettre dha a pu très facilement être prise pour le chiffre 
8 qui lui ressemble beaucoup dans récriture devanàgari du Népal. La 
date doit alors être traduite : An 865, mois âçâdha, 6« tithi de la quin- 



108 LE NÉPAL 

plètement disparu sans laisser même un souvenir local. Les 
Pères de la Mission firent graver sur sa tombe une double 
épitaphe, en latin et en névare; le brahmane Bâlagovinda, 
qui était attaché à la mission comme professeur de langue 
indigène, rédigea l'inscription névari. VAiphabetum Tibe- 
tanum reproduit une copie de ce double texte, digne de 
figurer au premier rang des curiosités du Corpus népalais. 
Malgré leur prédilection pour Patan, les Pères n'y avaient 
pas encore obtenu le droit de propriété quand le P. Horace 
y mourut. A Katmandou*, ils occupaient depuis 1742 
« un beau jardin et un immeuble grand comme quatre 
maisons moyennes, avec une cour centrale ». La charte de 
concession rédigée en névari, mais toute farcie de sanscrit, 
vaut d'être reproduite ici pour son intérêt particulier et 



zaine noire. Or le mois d'àsàdba répond en gros à juillet. L'indication du 
mois concorde bien de part et d'autre. Mais Samvat 865 du Népal ne peut 
pas correspondre à Tan MDCCXLVIl ; il y a là une contradiction formelle; 
865 écoulé (les années, en ère népalaise, étant régulièrement comptées 
comme telles) répond à Tannée comprise entre octobre 1744 et octobre 
1745 ; àsàdha 865 répond, en gros, à juillet 1745. L'erreur, a priori^ 
semble plutôt imputable au texte latin qu'au texte névari, car le 
copiste était plus apte à modifier les signes qui lui étaient le plus fami- 
liers; mais nous pouvons atteindre ici mieux qu'une probabilité. Le 
texte latin dit formellement que le P. Horace était né en 1680 (MDCLXXX 
natus) et qu'il mourut dans le cours de sa 65« année (LXV an. agens) ; 
65 ans ajoutés à 1680 font 1745 de J.-G. U n'est donc pas douteux qu'il faut 
lire MDCCXLV au lieu de MDCCXLVIl. — Au reste le P. Cassien (Rela- 
zione inedita et Memotne Istoriehe) donne comme date le 20 juillet 
1745. Cependant cette date du 20 juillet soulève elle aussi une difficulté; 
en 1745, le 20 juillet correspond à samedi, 3^ tithi de la quinzaine claire 
du mois de çràvapa, tandis que le 6 àsàdha badi répond au 8 juillet. 
1. D'après le récit du P. Cassien (Memorie Istoriehe, p. 20), le roi de 
Katmandou avait sollicité l'établissement d'un « hospice » quand le 
P. Joachim da Santa Natoglia avait traversé la ville en descendant de 
Lhasa pour porter au Saint-Père une réponse du roi et du Grand-Lama. 
« Le P. Joachim n'osa pas refuser, par crainte d'exposer à des périls 
certains les missionnaires du Tibet, car les Pères de la mission devaient 
passer par le Népal, comme aussi le vin nécessaire à la messe, et bien 
d'autres choses indispensables. 11 assigna donc cet hospice au P. Innocent 
d'Ascoli ; et le roi du pays donna aux Pères une maison, un puits, et un 
jardin, et il fit graver sa donation sur cuivre pour la rendre irrévocable. » 



LES DOCUMENTS EUROPÉENS 109 

aussi comme un excellent spécimen de la précision méti- 
culeuse réalisée par les arpenteurs népalais : 

« Salut ! Le roi Jaya PrakâçaMalla — sa tête est poussié- 
reuse du pollen des lotus qui sont les pieds du divin Paçu- 
pati ; la sainte Mâneçvart, sa divinité favorite, lui a octroyé 
la faveur de ses grâces qui portent au plus haut point de 
splendeur sa dignité ; il descend de la race de Râma ; il est 
le grain de beauté de la dynastie solaire ; il porte Hanumat 
comme étendard ; il est souverain du Népal, roi suzerain 
des grands rois, empereur et triomphateur — consent à 
assigner pour rétablissement des Pâdris Kâpûcinis (Capu- 
cins) un beau jardin situé dans le Çrointu Toi, à Sithali, 
dans un endroit inoccupé, et de plus une maison quadran- 
gulaire à deux étages. Les limites du terrain sont Ouest de 
la maison de Jaya Dharma Simha, Sud des maisons de 
Dhumju et de Çûryadhana et de Pûrneçvara, Est et Nord 
du grand chemin. Et voici Tétendue du terrain assigné: 
pour la maison elle-même, la mesure fixée pour quatre 
maisons plus 16 coudées 7 doigts en largeur, et pour la 
cour àFintérieur de la maison, trois quarts du terrain régu- 
lier d'une maison, plus 12 coudées et demie, sans compter 
un chemin d'accès, privé, qui mesure les trois quarts d'un 
terrain de maison en superficie, plus 22 coudées. Pour le 
jardin, la superficie allouée équivaut à celle de 13 maisons 
trois quarts, plus 3 coudées et 4 doigts de largeur. Telles 
sont les limites. Etait témoin Râjya Prakâça Malla Deva, 
l'an 862, mois mârgaçira, quinzaine claire, 10* jour. » 

C'est seulement douze ans plus tard, en 1754, que les 
Pères purent obtenir la même faveur à Patan, sous le règne 
éphémère du malheureux Râjya Prakâça Malla, qui avait 
justement servi de témoin dans Tacte précédent. Par une 
charte datée de Tan 874, au mois de caitra, rédigée par 
l'astrologue Kotirâja, avec Candra çekhara Malla Thâkura 
comme témoin, le roi Râjya Prakâça (aux mêmes titres que 



110 LE NÉPAL 

ci-dessus) « donne pour Fétablis^sement des Pâdris Kâpû- 
cinis un beau jardin situé dans un terrain libre en dehors 
et au-dessus de la fontaine de Tânigra Toi, et aussi une 
maison quadrangulaire de quatre étages. Les limites sont : 
Ouest de la Route du char (de Matsyendra Nâtha), Nord 
du chemin de Ta va Bahâl, Est du terrain du Kâyastha 
Kacimgla, Sud de la maison et du terrain d'Amvàrasim 
Bâbû. En tout, pour la maison, la superficie régulière de 
6 maisons plus 38 coudées carrées, et pour le jardin la 
superficie de 14 maisons plus 21 coudées* ». 

1 . C'est Hodgson qui a découvert ces deux chartes chez le D»" Hart- 
mann, évèque catholique de Patna, et qui les a publiées dans le 
Journ. of the Bengal As, Soc. XVII, 1848, p. 228. Comme ce volume 
est assez difficile à trouver, on me saura peut-être gré de reproduire ici 
le texte des deux chartes, tel qu'il est donné par Hodgson. . 

I. — Svasti çrTmat Paçupati carana kamala dhQli dhOsarita çiroruha çrîraan 
Mâneçvarlstadevatâvara labdhaprasâda dedivyamâna mânonnata çrï Raghu vam- 
çâvatâra ravikulatilaka Hanumaddhvaja Nepâleçvara mahârâjâdhirâjaràjendra 
sakalarâjacakrâdhiçvaranijestadevadeveçvarikrpâkatâksabalitavikramopârjita pâ- 
lanakarasamudbhûta gajendrapati çrï çrï çrï jaya Jaya Prakàça Malla deva parania 
bhattârakânâip samaravijayinâip pramQthâkulasana vanarayata sacodaip Pâdri 
kâpQcini âkràktatrocibane nâma prasâdïkrtaip çroiptutolasithalilanattâjâbagrha- 
nâma samjnakarp Jayadharma siiphayâgahanapaçcimatati Dhumju ÇOryadhana 
PQrneçvarathva patisyahnasyâgrhana daksinatab mârganr pQrva uttaratab 
etesâm madhye thvatccâtrâghâtanadusaptâtpgulisârdhasodaçahastâdhika catub 
khâparimitatp cQkâpâtâla sàrdhadvàdaçahastâdhikatripâdaparamita lavopâtàla 
dvâviipçati hastâdhika tripâdaparimita puspavâtikâ caturaipguli trihas^atripâdà- 
dhika trayodaçakhâparïmitatp ai|ikato vicchakâ 4 ku i6 atpgula 7 cûkapâtàla 
cQla 3 ku 12 lavopâuila cQla 3 ku 22 kavakhâ 13 cûla 3 ku 3 aingu 4 tuthiso- 
vogulo II prattaita çrï çrï navakaslsaprasannajuyâ tatra patrârthe dfstasâksi çrï çrï 
Râjya Prakâça Malla Deva Saipvat 862 mârgaçîra çudT 10 çubham j . 

II. — Svasti (Protocole comme ci-dessus jusqu'à) Hanumaddhvaja Nepâ- 
leçvara sakala râjacakrâdhîçvara mahârâjâdhirâja çrT çrï jaya Râja Prakâça Malla 
Deva paramabhattârakânâm sadâ samara vijayinâm | pramûthakurasana bana- 
rayata sacodarp Pâdri kâpQcini çvàkrâkvaipgre gochibane nâmne prasàdîkrtaqi 
Tânigratola Iti phusacâkalamcautâjâvagrhasamjnakam rathamârgana paçcimatab 
tabavâhâra one mârgana uttaratab kacirpgla kâyastyayâ bhQmyâ pQrvatab 
amvarasiip vâvuyâ grhabhûmyâ daksiriatab etesâip madhye thvate câtrà ghâ- 
tana du astatriipsahastâdhika sasthikhâparimitatp puspavâtikâ ekaviipçati has- 
tàdhikacaturdaçakhâparimitàm | atpkato pi chekhâsu 6 kusuyacmâ 38 keva- 
khâçlaram api 14 kunlyâche 21 bâte yulo | pratTtaçrîçrïnavakasTsaprasanaajuy2 
atra patrârthe drstasâksi çrï Candra Çekhara Malla Thâkurasatp 874 caitra badi 
daivajûa kotirâjena likhitaip | çubham | . 



LES DOCUMENTS EUROPÉENS iH 

La fortune semblait sourire aux Capucins ; la catastrophe 
cependant était prochaine. La révolution politique de i768 
qui renversa les petites dynasties des trois capitales et qui 
fit passer le pouvoir aux mains des Gourkhas entraîna pour 
la mission népalaise les mêmes conséquences que la révo- 
lution du Tibet pour la mission de Lhasa, par l'application 
du même système de politique. Quand le roi des Gourkhas 
Prithi Narayan vint mettre le siège devant Katmandou, les 
Pères de la Mission étaient : le P. Séraphin de Côme, le 
P. Michel-Ange de ïabiago, le P. Jean-Albert de Massa et 
le P. Joseph de Rovato *. Ils avaient déjà dû évacuer Patan, 
où leur maison était trop exposée au feu des assiégeants *. 
Réfugiés à Katmandou, les Pères et leurs chrétiens n'y 
eurent pointa souffrir des rigueurs d'un blocus rigoureux ; 
Prithi Narayan leur permit de faire entrer dans la ville les 
subsistances nécessaires à leur entretien ; il récompensait 
par ce privilège les services médicaux rendus par les 
missionnaires. Le P. Michel-Ange avait réussi à guérir le 
frère même de Prithi Narayan, Surûparatna, d'une blessure 
reçue à l'assaut de Kirtipur' ; ce Père était en outre lié 
d'amitié avec un fils de Prithi Narayan*. Il avait essayé, 
mais sans succès, d'intervenir en faveur des habitants de 
Kirtipur, quand le farouche conquérant eut donné l'ordre 
de couper le nez et les lèvres à toute la population de la 
ville, sans distinction d'âge ni de sexe ; il dut se borner, 
avec ses confrères, à soigner les lamentables victimes de 
cette vengeance barbare. 

L'intervention des Anglais dans les affaires du Népal, 
l'envoi d'une colonne sous les ordres du major Kinloch 
changèrent les dispositions du roi Gourkha à l'égard des 



1. Diaprés della Tomba, p. 23. 

2. DescHplioriy p. 359. 

3. /6., p. 358. 

4. Della Tomba, p. 23. 



112 LE NÉPAL 

missionnaires ; il confondit dans la même suspicion tous les 
Européens, commença par intercepter les lettres destinées 
aux Pères \ et quand il fut devenu le maître du Népal tout 
entier, en 1769, il enjoignit aux Capucins de quitter le pays 
avec leurs convertis. Ce suprême exode conduisit les der- 
niers débris de la mission tibétaine à Betlia, par delà le 
Téraï, sur le seuil de THindoustan. La montagne se fermait 
à jamais derrière eux *. Après tant d'efforts poursuivis pen- 
dant soixante ans, les pasteurs ne ramenaient qu'un nombre 
dérisoire d'ouailles. Le capitaine Alexandre Rose qui visita 
la mission de Bettia vers le milieu de l'année 1 769, y trouva 
le préfet de la mission entouré a de deux misérables familles 
qu'il appelait ses convertis ' ». 

Pour soixante ans de prédications, de dépenses, de 
voyages entre Rome et l'Himalaya, le résultat était au 
moins médiocre. La science n'y avait pas gagné beaucoup 
plus que la religion. Les Capucins avaient trouvé sous la 
dynastie des Mallas une situation exceptionnellement favo- 
rable, la route de Lhasa ouverte, le Népal accueillant, le 
bouddhisme florissant, le pays prospère, la science et l'art 
en honneur, les lettres en faveur. Tant d'avantages demeu- 
rèrent pourtant stériles. Pour mesurer ce que coûte à la 
science l'impéritie ou l'incurie des Capucins, qu'on se 
rappelle les circonstances où, vers 1820, l'Anglais Hodgson 



1. Ib., p. 25. 

2. En 1857, deux missionnaires français, MM. Bernard el Desgodins 
essayèrent d*obtenir Tautorisation de passer par le Népal pour gagner le 
Tibet ; ils sollicitèrent à cet effet le frère du maharaja qui se trouvait en 
même temps qu'eux à Darjiling. Le jeune prince répondit carrément : 
i( Pour le moment, c'est impossible », et il se refusa à donner aucune 
raison de son refus. Le Thibet d'après la correspondance des mis- 
sionnaireSj par G. -H. Desgodins, 2«'' éd. Paris, 1885, p. 35. 

3. Rose, Briefe ilber das Kônigreich Népal, t. \\ï des Beitràge 
zur Vôlker und Landerkunde hersggb. von J.-R. Forater und M, C. 
Sprengel. Leipzig, 1783, 12». — La lettre que je cite ici est la seconde; 
elle est datée de Muradabad. Bengale, 20 août 1769. 



LES noCL'MENtS EUROPÉENS H 3 

entreprit ses travaux sur le Népal : le pays, conquis par les 
Gourkhas, était sévèrement fermé, le bouddhisme disgracié 
et déchu; la suspicion, là violence, la brutalité régnaient 
en souveraines ; les ruines du pillage continuaient à encom- 
brer les villes mises à sac ; et cependant le labeur persé- 
vérant d'un seul homme, entrepris et poursuivi sous d'aussi 
fâcheux auspices, révélait à F Europe une littérature, une 
religion, un chapitre considérable de Thistoire humaine. 
Une bizarre fatalité, qui n'est peut-être pas sans rapport 
avec la désastreuse négligence des communautés francis- 
caines, s'est encore acharnée sur les rares monuments de 
leur médiocre activité. Le P. Horace de Penna, le mieux 
doué de tous, « avait traduit en italien des livres tibétains 
sur la transmigration, et composé des livres en tibétain 
comme aussi ennivarrais ou nekpalais, à savoir un diction- 
naire tibétain-français de 35 000 mots, avec un dictionnaire 
français-tibétain, une adaptation du Manuel du Cardinal 
Bellarmin et du Trésor du Christianisme de Turlot ^ » ; il 
ne subsiste' que les lettres sur le Tibet, si précieuses au 
reste^ recueillies etpubliées par Klaproth '. Le P. Constantin 
d'Ascoli avait compilé en 1747 des « Notices sur quelques 
usages, sacrifices, et idoles du royaume de Népal » qui 
étaient encore conservées à Rome en 1792 dans la biblio- 
thèque de la Propagande*. Le manuscrit, qui était orné de 

1. Missio Apostolica, 11, p. 80-81. — Georgi mentionne le dictionnaire , 
p. Lviti : « Lexicon tibetanum triginta tria millium vocabulorum jacel 
ms. in hospitio PP. Cappucinorum, Nekpal. » 

2. Outre la traduction d un petit traité sur les voies de la sagesse 
inséré dans la publication de 1738 : Alla sacra Congregazione.., 

3. Journal asialiq^iey 2« série, vol. XIV. 

4. Le P. Paulin de Saint- Barthélémy en signale un ms. dans ÏEœamen 
Historico-criticum Codicum Indicorum Bibliothecœ Sacrœ Congre- 
gationis de Propaganda Fide. Rome, 1792. Avant lui, Amaduzio dans 
la préface de VAlphabetum Brahmanicumjî^ome, 1771, signale égale- 
ment ce ms. « At hos dein codices omnes pro sui munificentia una cum 
altero codice ex charta radicis arboreae in quo Indica idola, ritus, vestes, 
aliaque hujusmodi Nepalensibus characteribus et exposilionibus illus 

8 



H4 LE NÉPAL 

dessins, a disparu depuis. M. de Gubernatis, qui Ta recher- 
ché sans succès, a trouvé à la Bibh'othèque Victor-Emma- 
nuel un résumé de ce mémoire, réduit à une simple table 
des matières ; il Ta publié à la suite des papiers de Marco 
délia Tomba*. Le P. Joseph d'Ascoli et le P. François de 
Tours, qui étaient montés les premiers à Lhasa en i707- 
1 709 , avaient écrit une relation de leur voyage ' ; le P. Tran- 
quillo d'Apecchio, qui était Préfet de la mission en 1757% 
avait également rédigé un journal déroute*. La Relation 
et le Journal se sont perdus. Le P. Cassien de Macerata 
avait recueilli « des notes abondantes sur les Népalais et les 
Tibétains, leurs mœurs, leur littérature, leur religion '^ » ; 
ces notes se sont aussi perdues*. Le seul ouvrage issu 



trata (quibus ad calcera nepalense insuper alphabetum additum est) in 
laudatam Coiiegii Urbani Bibliothecam illatos voluit Prsesul beneme- 
rentissimus » (p. xvni). 

1. G^i iSm«i, p. 300-304. 

2. L'auteur de la Missio Apostolica connaissait cette relation et l'avait 
sous la main ; il annonce au vol. 11, p. 5 son intention de la publier en 
tète du troisième volume, qui n'a jamais paru. 

3. Gli Scritti, p. 3. 

4. Le P. Marco délia Tomba se sert de ce journal pour décrire la 
route du Bengale à Lhasa. Gli ScrittU p. 55. 

5. Au témoignage de Georgi, A ZpA. Tib,, p. 11. 

6. M. Alberto Managhi en a retrouvé une partie à la Bibliothèque 
communale de Macerata. Le manuscrit a pour titre : Giornale di Fra 
Cassiano da Macerata nella Marca di Ancona, missionario aposto- 
lico Cappucino nel Tibet e Regni adiacenti délia sua partenza da 
Macerata seguita gli i 7 agosto i 738 fino al suo ritorno nel i 756 
diviso in due libri. 11 se composait de deux livres ; mais il n'en reste 
plus que le premier^ qui traite spécialement de l'itinéraire entre l'Inde 
et Lhasa, avec quelques indications sur les coutumes et les fêtes de la 
capitale tibétaine ; le manuscrit est orné de dessins et d'aquarelles qui 
se rapportent aux objets et aux pratiques du culte tibétain, et d'une 
carte qui marque la position relative des trois capitales du Népal. C'est 
au p. Cassien que Georgi a emprunté les illustrations de son Alphabetum 
Tibetanum. Le deuxième livre contenait une autre série de notices sur 
les coutumes tibétaines, le récit de la persécution qui chassa les Capu- 
cins du Tibet, et la description du Népal avec la religion et les coutumes 
du pays. Malheureusement ce livre, qui aurait intéressé spécialement 
nos recherches, a disparu. M. Managhi a en partie analysé, «n partie 



LES DOCUMENTS EUROPÉENS i\ 



iLi 



directement de la mission du Népal qui se soit conservé 
jusqu'à nous est la Description du royaume de Népal par le 
P. Giuseppe, Préfet de la mission romaine ; elle fut commu- 
niquée par John Shore àla Société asiatique du Bengale, et 
publiée dans le second volume des Asiatic Researches en 
1790 *. La Description a été composée quand les Capucins 
avaient déjà quitté le Népal ; l'auteur rapporte en témoin 
oculaire les événements qui ont préparé et amené la con- 
quête du pays par les Gourkhas jusqu'à la prise de Patan. 
« Nous obtînmes alors, ajoute-t-il, de nous retirer avec tous 
les Chrétiens dans les possessions britanniques. » Le P. 
Giuseppe de Garignano, à qui on attribue souvent cette 
notice, est forcément hors de cause ; nous savons par le 
P. Marco délia Tomba qu'il était mort en 1760', dans la 
mission de Bettia qu'il avait fondée. Le personnage désigné 
simplement comme le P. Giuseppe, en tête de la Descrip- 
tion, est sans aucun doute le P. Joseph de Rovato', un des 



édité le premier livre dans la Rivista Geografica Italiana, nov. 1901- 
mai 1902 sous ce titre: Relazione inediia di un viaggio al Tibet. 

1. Langlès, dans la note bibliographique qu'il a jointe à ce mémoire 
dans la traduction française des Asiatic Researches (Recherches asia- 
tiques^ vol. Il, p. 348) confond la Description du Népal 9iW%c\Q^ Notizie 
laconiche du P. Constantin d'Ascoli, qu'il connaissait seulement par les 
indications du P. Paulin de Saint- Barthélémy. L'erreur a été assez fré- 
quemment répétée depuis, en dépit de Tévidence même. Le titre des 
Notizie, rapporté par le P. Paulin, signale qu'elles furent recueillies en 
1747 ; la Description raconte les événements qui se sont accomplis entre 
1765 et 1769. 

2. GliScritti, p. 12. 

3. L'auteur de la Description dit qu'il a fait à Patan « un séjour d'en- 
viron quatre ans » et que « Delmerden Sâh » gouvernait la ville quand 
il arriva au Népal. Dala Mardana Sàh règne à Patan de 1761 à 1765 : 
or le P. Marc (Gli Scritti, p. 19) nous apprend que, en décembre 1763, 
le P. Michel-Ange partit de Bettia pour le Népal avec le Père Préfet (P. 
Tranquillo d'Apecchio?) et le P. Joseph de Rovato. La mission dut 
évacuer Patan pendant le siège de cette ville pour se retirer à Kat- 
mandou au cours de l'année 1767 (avant l'intervention désastreuse du 
capitaine Kinloch, octobre-décembre 1767). Le nombre des années 
écoulées correspond bien au temps indiqué par Tauteur de la Descrip- 
tion. Les « douze années de séjour » mentionnées par le capitaine 



HQ LE NÉPAL 

quatre missionnaires qui assislèreçt au désastre final et 
ramenèrent dans rinde les débris de lamission. LeP. Joseph 
n'était pas homme à s'intéresser aux antiquités du pays; 
il n'entendait pas pactiser avec le démon. Le capitaine Rose 
en a tracé un portrait cruel : « Je rencontrai par hasard les 
quelques missionnaires itahens qu'on avait récemment 
chassés du Népal ; je me flattais d'en tirer des renseigne- 
ments utiles ; je fus bien déçu. Leur préfet, qui semblait 
être le plus intelligent, ne put pas me donner la moindre 
information sur une localité ou un objet situés en dehors 
de la ville où il demeurait. Et pourtant il y avait douze ans 
qu'il vivait dans le pays ! Mais, pour me montrer son zèle 
missionnaire, il me raconta qu'il avait brûlé 3 000 manus- 
crits pendant son séjour là-bas \ » C'est une heureuse for- 
tune que le pauvre Capucin n'ait pas eu l'occasion d'exercer 
plus longtemps sur les collections népalaises ses pieux 
ravages. La rencontre du P. Joseph et du capitaine Rose, 
sur ce coin de terre perdu, opposait dans un épisode piquant 
les deux tendances du xvui* siècle. Rose représentait l'En- 
cyclopédie et annonçait la génération, déjà prochaine, des 
premiers indianistes. Chargé d'un relevé topographique du 
Téraï, il avait aussitôt cherché à arracher au passé encore 
mystérieux de l'Inde une part de son secret. « J'ai trouvé 
chez les montagnards, mandait-il à un ami, divers manus- 
crits, entre autres une histoire vieille de 3 000 ans. Je suis 
convaincu que pour arriver à la véritable histoire ancienne 
de ce pays, il faut résolument s'adresser aux livres qui sont 
écrits dans la langue du pays. Je m'efforce en ce moment 
de m'en faire traduire plusieurs. » Le P. Joseph aurait 
condamné ces paroles, mais William Jones les eût volon- 
tiers contresignées. 

Rose comprennent probablement le temps passé par le P. Joseph de 
Rovato à Bettia. 
1. Rose, Briefe, n° 2. 



LES DOCUMENTS EUROPÉENS 117 

Le P. Joseph écrivait en dehors du Népal, mais sur des 
souvenirs personnels. Le P. Marc délia Tomba n'eut pour 
traiter du Népal et du Tibet que les informations recueillies 
et communiquées par les autres Capucins de la mission. 
Arrivé dans Flnde en 1756, le P. Marc resta attaché à la 
maison de Bettia de 1758 à 1768 ; il l'avait déjà quittée 
quand les chrétiens du Népal vinrent y chercher asile*. 
Malgré son vif désir de visiter le Népal, auquel il était destiné 
dès 1762, il dut s'arrêter sur le seuil de la Terre-Promise, 
sans avoir le bonheur de le franchir. Il aurait pu y rendre 
service à la science, car il aimait à s'instruire et n'avait pas 
voué aux manuscrits la haine intransigeante du P. Joseph. 
Il lut et analysa un certain nombre d'ouvrages indiens, 
choisis avec assez de goût ou de bonheur ; un de ces textes, 
intéressant pour l'étude du bouddhisme népalais, le Buddha- 
Purâna, n'est connu jusqu'ici que par la notice du P. Marc. 
De Bettia il passa d'abord à Patna, puis à Chandernagor 
où il s'embarqua en 1773 ; en 1774 il arrivait à Paris, d'où 
il retournait à Rome. Ses papiers conservés au Musée 
Borgia ont été retrouvés et publiés par le maître de l'india- 
nisme en Italie, M. A. de Gubernatis. 

Mais c'est un Augustin, en résidence à Rome, à qui 
revient l'honneur d'avoir su mettre en œuvre les rensei- 
gnements sur le Népal et le Tibet dus aux missions des 
Capucins. Le P. Georgi les a fait entrer dans celte bizarre 
machine de guerre dirigée contre le Manichéisme, qui 
porte le nom inattendu A' Alphabetum Tibetanum ^, fatras 



1. Gli Scritli, p. 27. 

2. Alphabetum Tibetanum Missionum Apostolicarum commodo 
editum. Prœmissa est disquisitio qua de vario litterarum ac regio- 
num nomine, gentis origine, moribus, sicperstitione ac Mani- 
chœismo fuse disseritur, Beausobrii calumniœ in Sanctum Augus 
tinum aliosque Ecclesiœ Patres refutantur. Studio et labore Fr. Au* 
gustini Anionii Georgii Eremitœ Augustihiani, Romœ MDCCLXll, 
Typis Sacrœ Congregationis de Propaganda Fide. 4«. 



as LE NÉPAL 

polyglotte où la linguistique prend un air de grimoire, où 
la scolastique manie et fausse Térudition. C'est dans ce 
pot-pourri déconcertant que se retrouvent un routier com- 
plet de Chandernagor à Lhasa par le Népal et nombre de 
détails, jetés au hasard de la controverse, touchant les divi- 
nités et le culte du Népal *. 

De Chandernagor à Patna, l'itinéraire est double : par 
eau et par terre. Le missionnaire, ou le voyageur, arrivant 
d'Europe fait escale à Calcatà et prend terre à Chander- 
nagor y où il se rembarque sur un bateau plus petit pour 
remonter le Gange. Les étapes valent d'être rapportées une 
à une ; elles n'ont pas trait directement, il est vrai, à notre 
sujet, mais ce défilé de noms a la mélancolie éloquente des 
ruines ; il résume en traits saisissants les jeux capricieux 
de la nature et de la politique sur le sol de l'Inde. Il n'a 
fallu qu'un siècle et demi pour abolir tant de grandeurs. 
Que restera-t-il, après un siècle et demi, des splendeurs 
d'aujourd'hui? 

Chandernagor y colonie française, était une paroisse des 
Jésuites ; mais un décret de la Propagande y avait concédé 
un couvent et une église aux Capucins pour leurs relations 
avec les missions tibétaines. De là à Cionciiirat [Chinsurah], 
colonie hollandaise, avec un couvent et une église d'Au- 
gustins ; puis Bandel et le fort à'Hugli, jadis aux Portu- 
gais, avec un couvent ruiné d'Augustins ; Saedabat [Sayyi- 
dabad], comptoir français ; Cakapur, comptoir hollandais ; 
Casimbazary comptoir anglais [aujourd'hui désert] ; Moxu- 
dabat [Maksudabad appelé surtout Murshidabad], résidence 
du nabab, marché opulent, avec une population de 1 500000 
habitants [aujourd'hui 40 000 h. ; le fleuve a déserté le lit 



1. Le routier du P. Georgi est emprunté au moins pour la plus 
grande partie (et aussi pour les illustrations) à la Relation du P. Cassien, 
comme le démontre l'analyse donnée par M. Managhi, Rivista Geogra- 
fica Italianay 1901, p. 611, sqq. Cf. sup. p. 114, n. 6. 



I. 



LES DOCUMENTS EUROPÉENS 119 

de la Bhagirathi] ; Bagankolà [Bhagwangola ; en amont on 
rejoint le lit présent du Gange] ; puis Godagan « magna 
ac celebris » [un village de batellerie] ; Mortusahanadi ; 
Raggmol [Rajmahal], à la limite entre le nabab d'Hugli et 
le nabab de Béhar; Sacrigali [Sikrigali], forteresse à la 
frontière du royaume de Bengale ; Galiagaliy en Béhar ; 
Bughalpor [Bhagalpur] ; Giankirà; Gorgàt « Gangisimpetu 
pêne dirutum » ; confluent de la Bagmati ; Mongher 
[Monghyr] ; Sita Kun « sive Sitae Kunnus » [Sitakund] ; 
Surggaraha [Surajgarha] ; Deriapur; Caladirà « oppidum 
incolis frequentissimum » , en aval du confluent du Kandok 
ou Kandak [Gandaki], qui vient du Turut [Tirhut] ; Patna, 
avec un couvent de Capucins, des comptoirs français, 
anglais, hollandais, et une population de 1 million d'âmes. 
Au total 900 M. P. [milliers de pas] ; 8 jours de navigation 
pour descendre, 40 jours pour monter de Chandernagor. 

La route de terre bifurque à Casimbazar, passe par 
Moxudabat M. P. Il, Saraidivan XIV, Aurangabad XXII, 
SarcebadXVl^BaggmolXWl^ SacrigaliXWUj SanbadWUlj 
Colsnon XXIV [Colgong], Basalpur XXIV [Bhagalpur], 
Sultan-sansè XVIIi, SafiesevadWWl^ NavabgansàWWW^ 
Tersanpur XXVly Bahr XX, Daicentpur X [Baikanthpur], 
Patna X ; au total 360 milliers de pas. 

De Patna part la route du Népal et du Tibet. 

Tout d'abord on remonte le Kandac [Gandaki] en bateau 
presque une journée entière, jusqu'à Singhia [Singeah] 
sur la rive gauche de la Gandaki, comptoir hollandais. 
Toute la suite du voyage se fait par voie de terre. A mille 
pas de Singhia, Lalganj \ puis Patara VII, Dubiai VI, 
Shain XII, Messi XIV [Maisi, sur la rive droite de la Buri 
Gandaki]. Les Capucins mettaient cinq jours pour y aller 
de Patna. C'est la dernière ville de l'Hindoustan quand on 
se rend au Népal. Le raja de Bettia la possède à charge de 
payer un tribut de 10 000 roupies au Mogol. [Georgi pro- 



120 LE NÉPAL 

pose à tort de Tidentifier avec Motigar de Titinéraire de 
Grueber, car Mutigar est Molihari situé au N.-N.-O.] Ensuite 
Kalpaghur XIV ; Barrihiià XVI, qui est la frontière de 
TEmpire du MogoP. On passe ensuite sur le territoire du 
raja de Maquampur^ on traverse une forêl épaisse large 
de 28 mille pas, longue de 100 de TE. àTO. ; les éléphants, 
les rhinocéros, les tigres, les buffles y gîtent, et bien 
d'autres bêles sauvages, si bien qu'on y court risque de 
mort. La nuit on porte sur les quatre côtés du palanquin 
de grands feux, on crie, on bat le tambour, on fait du bruit 
avec les armes pour écarter les tigres. Mais les porteurs et 
les guides qui sont idolâtres font usage surtout de figures 
superstitieuses et de charmes magiques. La chasse des 
fauves donne de gros profits au raja de Maquampur. Au 
milieu de la forêt on voit nombre de ruines ; c'est, dit-on, 
les restes de la grande et antique ville de Scimœngada. On 
rapporte bien des histoires sur cette ville, et on en 
montre un plan gravé sur une pierre kBatgao [Bhatgaon], 
sur la grande place. On trouve aussi, mais rarement, de 
vieilles monnaies qui la représentent de même construite 
en forme de labyrinthe. 

[Scimangada est la ville de Simraun ou Simraun-garh, 
où le roi Harisimha régnait avant de conquérir le Népal, 
et d'oti il fut chassé parles Musulmans.] 

Hetondà ou Hedondà est une ville célèbre et une gar- 
nison à la limite du royaume de Maquampur. Le pays de 



1. Le P. Cassien écrit: Barikuà. Au témoignage du P. Cassien {Riv. 
Geogr, liai., 1901, 614), Titinéraire dans cette région avait pour objet 
principal d'esquiver les douaniers « qui cherchaient à extorquer le plus 
possible aux Népalais chaque fois qu'ils descendaient dans THindoustan ; 
aussi les frères évitaient soigneusement les lieux habités pour se 
soustraire aux rigueurs des cioki (douaniers) ; mais ù chaque lieu où ils 
passaient, ils les trouvaient loujoure là, et ils devaient toujoui^s soutenir 
des contestations et des disputes sans fm ». 



LES DOCUMEiNTS EUROPÉENS 121 

Maquampur, tout en forêts, s'étend de TE. à l'O. entre les 
deux royaumes de Nekpal et de Bettia. 

Giorgiur [Jurjur] au pied des montagnes de Maquam- 
pur. XV. 

Les chars et les muletiers s'arrêtent là. Jusqu'aux 
confins du royaume des Tibétains on ne peut employer 
que des porteurs au transport des marchandises et de tout 
le matériel de route. On les appelle en Hindoustan Barià. 
Tous les ans, au retour d'avril, une maladie nommée Ollà 
(aoul) sévit sur l'indigène comme sur l'étranger; elle se 
déchaîne sur tout le pays qui s'étend de l'Hindoustan aux 
frontières du Nekpal; et elle ne cesse complètement qu'à 
la fin de novembre. Beaucoup de gens, surtout dans les 
lieux bas et marécageux, périssent frappés de cette mala- 
die ; il faut se tenir toute la nuit dans les maisons, les 
fenêtres closes, et pendant toute la durée du fléau émigrer 
ailleurs et monter assez haut sur les montagnes pour y 
respirer un air salubre. Encore avec tous ces moyens on 
n'échappe pas toujours au mal ; il en est qui ont beau 
changer de séjour et chercher un ciel plus clément, ils 
emportent avec eux le germe morbide et sont en fin de 
compte atteints. Ceux qui ont échappé une fois peuvent 
habiter impunément le pays en toute saison et circuler sur 
les routes en pleine période de contagion. Le mal, dès son 
premier assaut, secoue le corps entier, abat toutes les 
forces ; on soufifre d'un affreux mal de tête ; on a des hémor- 
ragies, et la fin ne tarde pas *. 

1. Pour contrôler le témoignage de Georgi, U faut lire la description 
de la Grande Forêt et de Taoul qui y sévit, telle que la rapporte le 
P. Desideri (cité dans Gli Scrilti, p. xviii-xix). Le P. Desideri traversa 
le Téraï en janvier-février 1722. Le P. Marc a également dépeint les 
dangers formidables de la région (GU Sa^ittl, p. 48); il les connaissait 
par expérience, car il faillit en être victime. Pour avoir travereé le Téraï 
en décembre, afin de rejoindre le major Kinloch qui le mandait avec 
insistance (1767) il attrapa une fièvre putride qui le tint malade six mois 
et dont il pensa mourir {Gli Scritti, p. 25). Les précautions qu'il indique 



i22 LE NÉPAL 

En outre le royaume du Nekpal est sujet pendant toute 
Tannée à des épidémies de varioles ou rougeoies, en langue 
indigène Sizilà, Pour empêcher la contagion de se pro- 
pager au Tibet, le gouverneur de la province limitrophe 
prend de sévères mesures ; c'est que le mal une fois intro- 
duit fait des ravages dans cette population, qui n'y est pas 
naturellement sujette. 

On voit tout le long du chemin des singes, des paons, 
des perroquets, des tourterelles et des pigeons verts et 
d'autres oiseaux qui amusent les yeux et adoucissent les 
difficultés du chemin. Qu'on se garde de tuer les singes ; 
tuer un singe, c'est un sacrilège, comme de tuer une vache ; 
pour l'expier il faut la vie et le sang du meurtrier. 

Possè : aldea. VI. 

Maquampur est en dehors du chemin à 10 mille pas de 
Possè. « Iter plane horridum. » 

Thegam: castrum. X. 

C'est la limite du domaine du raja de Maquampur. 

Bagmati : fleuve sacré du royaume de Nekpal. 

Kakokù: cours d'eau. 

Khuà : bourg qui dépend du raja de Patan. XIV. 

On peut comparer la construction des édifices et des 
murs à ce qui se fait chez nous. 

Le royaume de Nekpal est tout entier divisé entre trois 
dynasties : Patan, Batgao et Katmandù. Les trois rois 
régnent chacun sur leur territoire propre ; mais ils se 
haïssent si fort qu'ils se font constamment la guerre et se 
portent une inimitié implacable. Les marchands et autres 
voyageurs qui viennent de THindoustan en passant par 



valent d'être signalées : il ne faut pas boire d'eau de la région ; il faut 
avoir un morceau de camphre à la bouche. Au reste, le pays n'a guère 
changé d'aspect depuis le xviii^ siècle ; mais, grâce aux Anglais, on y 
peut voyager plus vite et rester moins longtemps exposé aux dangers 
de la route. 



LES DOCUMENTS EUROPÉENS 123 

Khuà avec Tintenlion d'aller à Batgao sont avertis par le 
Pardan [Pradliâna], qui est le maire, d'avoir à se diriger 
^ur Patan. Les gens de Palan pensent ménager ainsi, en 
temps de guerre, et la sécurité publique et la rentrée des 
impôts. Entre Khuà et Batgao la route est facile et déli* 
cieuse, par des collines charmantes. 

11 y a six tourelles le long de la route jusqu'à Palan, 
avec des corps de garde *. 

Le P. Marc décrit un autre itinéraire qui mène égale- 
ment au Népal, mais en partant de Beltia. <( On va vers le 
N.-E. ; pendant trois jours on traverse un terrain de hautes 
herbes qui servent de repaire aux tigres, aux ours, aux 
rhinocéros, aux buffles. On n'y trouve pas de grandes 
routes, mais de tout petits sentiers qu'on a peine à recon- 
naître . On arrive enfin au pied des monts oh se trouve un 
petit fort de montagne appelé Par sa, qui est dans les 
forêts ; c'est là que les voyageurs doivent payer le tribut. 
De Parsa on traverse encore ces forêts et on arrive le soir 
à Bisciacorj qui est à l'encontre d'un petit ruisseau qui 
descend des montagnes ; on y reste la nuit pour être à 
l'abri des tigres ; à cet efTet on allume de grands feux et on 
fait bonne garde. De là commencent les montagnes. La 
seconde nuit on fait halte à Etondà, où finit le royaume de 
MacuampuTy qu'on laisse à droite. C'est là qu'en 1763 
l'armée de Casmalican, voulant aller prendre furtivement 
le Népal, se trompa de chemin. A Etondà ils prirent à 
droite, se trouvèrent en Macuampur, assaillirent une des 
trois forteresses qui défendent Macuampur. Ils ne purent 
la prendre parce qu'un seul homme et deux femmes qui s'y 
trouvaient se défendirent vaillamment. Avec des pierres 
seulement ils forcèrent 1 000 personnes à se retirer. Deux 
jours après il entra dans la forteresse cinq autres hommes, 

1, A/p/t. Tiboi. i25-43i. 



124 LE JNÉPAL 

et un mois après cinq autres. Etalors'ces 12 hommes seuls 
firent une sortie de nuit, tombèrent sur les postes des 
Musulmans, tuèrent mille personnes ; les autres se préci- 
pitèrent par les roches, tant que Tarmée de Casmalican 
perdit cette nuit-là 6000 personnes, des plus braves, et 
fut obligée de se retirer le jour après, sans que ces gens 
leur fissent aucun mal : ils leur avaient promis que s'ils 
sortaient des montagnes dans le délai de trois jours ils ne 
les molesteraient pas, mais que s'ils tardaient davantage, 
personne ne sortirait, car ils fermeraient les passes et les 
massacreraient tous. 

<( De Bettia au Népal, le chemin est de huit journées. [Le 
P. Marc décrit en détail les dangers de la malaria qui rend 
la traversée du Téraï impossible de la mi-mars à la mi- 
novembre.] H'Etondà, qui consiste en quelques paillottes 
pour la garde dudit lieu et d'où commence le royaume de 
Népal, en poursuivant le voyage il n'y a pas d'autre chemin 
que par le lit d'un ruisseau qui vient du Nord et s'écoule 
vers l'Occident ; ce ruisseau, ou plutôt ce fossé, qui se 
creuse entre des escarpements très élevés, roule deux pieds 
d'eau en saison sèche ; aux autres saisons il est imprati- 
cable. Il est rempli de rocs et de grosses pierres qui 
s'éboulent journellement d'en haut; l'eau est très rapide. 
Il faut passer une journée entière dans ce lit de ruisseau en 
le passant et le repassant trente-cinq fois. Au bout du 
ruisseau, on monte une montagne vers le miheu de laquelle 
se trouve le premier lieu du Népal, appelé Bimpediy et à la 
cime dudit mont se trouve un autre fort appelé Sisapani 
où se trouve une eau très limpide et froide, que les gens 
appellent <( eau de plomb » ; puis montant et descendant 
pendant deux jours on arrive au dernier lieu des mon- 
tagnes, nommées Tamhacani (mines de cuivre considé- 
rables), lieu fort difficile à passer et bien fortifié pour 
observer attentivement les voyageurs; la situation en est 



LES DOCUMENTS EUROPÉENS 128 

telle que dix hommes peuvent facilement en repousser 
20000 avec des pierres seulement. En passant encore 
d'autres petites montagnes bien couvertes d'arbres, on 
découvre la vallée du Népal*. » 

La route de THindoustan au Népal a, depuis le temps 
des Capucins, été parcourue assez fréquemment par des 
Européens ; la roule du Népal au Tibet est demeurée, au 
contraire, obstinément fermée aux Européens depuis le 
passage des missionnaires. Les informations qu'ils ont 
laissées sur cette partie du chemin sont donc particulière- 
ment précieuses et méritent d'être recueillies avec soin. 
C'est la compilation de Georgi qui en a préservé l'essen- 
tiel * ; les détails empruntés par le P. Marc au Journal du 
P. Tranquille n'ont qu'un médiocre intérêt. 

De Katmandù à Sankù, XII Mille Pas. Tous ceux qui 
veulent aller de THindoustan au Tibet doivent nécessaire- 
ment passer par Sankù. [« Aussi Sankù est la pomme de 
discorde entre les rois du Népal », dit le P. Cassien.] De 
Sankù à Langur (une ferme) VIII M. P. Le chemin, orienté 
vers le N.-E., est très difficile ; il faut passer la rivière de 
Koskà en bateau [évidemment la Malamcha ou Indravati, 
la plus occidentale des sept Kusis ; Koskà est peut-être 
Kuçika ou Kauçika]. De Langur à Sipa (une ferme), XVIII 
M. P. ; d'où à Clopra (une ferme) XVIII M. P. [Ciopra est 
certainement une erreur d'écriture pour Ciotra, c'est-à-dire 
Chautara ou Chautariya, première étape après Sipa] ; on 
passe la rivière de Kitzhik [Miangdia Kola de la carte de 
Kirkpatrick] et on arrive au bangalow de Nogliakot, XX 
M. P. ; on y voit beaucoup de caityas, beaucoup de pierres 



1. OliScrittiy 46-50. 

2. Cette section de l'ilinéraire est traduite par Georgi presque exclu- 
sivement de la Relazione du P. Cassien ; l'original est un peu plus 
étendu, mais sans addition importante. V. Riv. Geogr. ItaL, 1901, 
p 623-627. 



126 LE NÉPAL 

OÙ on a gravé la formule om mani padme hurtiy el une 
pagode où une religieuse bouddhiste tourne la roue à 
prière. 

Puis Paldù à VIII M. P. ; le chemin va plus au Nord. 
Enfin NeHï [Listi], bangalow, fort et garnison à la limite 
du Népal, VI M. P. 

Puis une campagne habitée par des Tibétains, au pied 
des roches, II M. P. A deux milles de là, on grimpe et on 
descend par des échelles très étroites, faites de pierres 
taillées et mobiles, le long de roches très hautes et constam- 
ment au bord d'un affreux précipice. Au bas, des vallées, 
des pâturages, des champs marécageux où on cultive le 
riz. Puis Dunnày bangalow [Dhoogna de Kirkpatrick, 
Tiigunades itinéraires indigènes], XIV M. P. Le chemin 
va directement au Nord. Les routes sont très étroites, sur 
des pentes abruptes, et tournent constamment autour de 
montagnes extrêmement élevées. Souvent des roches écar- 
tées sont réunies par des ponts suspendus sans appui latéral. 
Il faut traverser douze fois par ces petits ponts étroits et 
tremblants faits de perches et de branchages. La terreur 
du voyageur s'accroît encore à voir au-dessous de lui 
d'immenses abîmes à pic et à entendre le fracas des eaux 
qui dévalent au fond parmi les pierres. Il y a surtout un 
endroit particulièrement difficile, qui épouvante au plus 
haut degré les timides ou les novices, tant que la peur de 
tomber augmente encore pour eux le risque d'une chute. 
C'est un rocher saillant, en énorme déclivité, ouvrant sur le 
précipice, long d'environ 16 pieds, et d'autant plus glissant 
que les eaux découlant du sommet le lavent et le polissent. 
On y a gratté et excavé de pas en pas des creux où le voya- 
geur peut poser, sinon le pied entier, au moins la plante 
du pied. 

La rivière Nohothà s'élance d'une poussée impétueuse 
entre deux montagnes. Le lit en est large de 100 pieds et 



Ï5 

! 

i 



LES DOCUMENTS EUROPÉENS 127 

plus. On traverse sur un pont fait de grandes chaînes très 
solides. Les gens vont en sécurité sur le tablier en se sou- 
tenant, de droite et de gauche, à deux chaînes fortement 
attachées au rocher des deux paris. Mais le mouvement 
d'ondulation, surtout s'il se combine avec des secousses 
fréquentes comme c'est le cas quand plusieurs personnes 
passent en même temps sans aller du même pas, les unes 
allant, les autres venant, inspire une terreur à peine suppor- 
table. 

Kansày bangalow [Khàsâ, Khangsa], XVI M. P. Le che- 
min va droit au Nord, aussi étroit que la veille et plus 
horrible encore. Vingt-neuf passerelles à traverser sur des 
crevasses énormes de rochers, et les parois à grimper sont 
aussi vertigineuses et plus nombreuses encore. Ici commen- 
cent les montagnes couvertes de neige. [Le traité de 1792, 
entre la Chine et le Népal, avait fixé la frontière à ce point 
sur la route de Kuli.] 

Sciuscha, ou Chuscha, localité d'environ vingt familles 
[Chôsyâng]. Région très froide ; elle est baignée par une 
rivière sur la rive orientale de laquelle est une source 
jaillissante d'eau chaude; l'eau chaude est recueillie en 
plusieurs fosses, comme dans des thermes. Les indigènes 
s'y tiennent longtemps plongés pour réchaufifer leurs 
membres raidis. La roule est, comme la veille, abrupte et 
exposée aux périls, car on monte sans cesse des montagnes 
presque chauves et neigeuses, avec la rivière Nohothà 
coulant au fond parmi les roches. Enfin on arrive à Kuti, 
ou peut-être aussi Kut, limite et garnison septentrionale 
du Népal. Elle appartenait autrefois au royaume de Népal* ; 
mais les trois roitelets l'ont cédée aux Tibétains quand le 
chemin de l'Hindoustan par le Népal a été ouvert. Car 

1. En effet, les Népalais avaient acquis Kuti sous le règne de Laksml 
N&rasiipha Malla, aux environs de l'an 1600. V. Vamçâv., p. 211, 212 et 
237. 



128 LK NÉPAL 

auparavant le chemin du Tibet passait par le Bramascion 
[Sikkim], et cet ancien chemin élait plus facile et plus 
commode. Les gens dêTHindouslan pouvaient y passer avec 
des bêtes de somme et porter leurs marchandises au Tibet 
par une voie plus courte. Mais les voyageurs périssaient en 
plus grand nombre des atteintes de Yolla [aoul, malaria] 
qui sévissait avec vigueur et constamment par toute saison. 
La voie ouverte par le Népal permet d'échapper à ce danger 
quatre mois de Tannée, ou même cinq, de novembre à 
avril. Les porteurs qui retournent au Népal sont tenus de 
rapporter une mesure fixe de sel, dans l'intérêt du pays, 
car le sel y manque ^ . 

A partir de Kuti on chemine sur des bêtes de somme ou 
à cheval, quoique en approchant de Lhasa les hauteurs 
aillent toujours en se relevant vers le Nord. La seule diffi- 

1. La Relazione du P. Cassien donne ici, sur le coifimercc du Népal 
et du Tibet, des détails précis et importants qiioGeorgi n'a pas recueillis, 
(c Pour fermer le chemin du Brhamasciù on a créé un droit de douane du 
1/10) de sorte que si un marchand passe par Brhamasciù avec dix charges 
de marchandises, le douanier prend pour droit une des dix charges ad 
placitum sans pourtant l'ouvrir; un si gros droit, ajouté au danger de 
mourir par TOlIà, a définitivement établi le chemin du Tibet par le 
Népal ; et à l'occasion de ce changement de route les Népalais ont cédé 
Kuti au roi du Tibet sous de nombreuses conditions aAtintageuses pour 
les deux parties, comme par exemple de charger tous les porteurs 
(barià) qui y vont d'un mandarmeli [la valeur d'un mahendramalla] de 
sel, lequel ne se trouve pas au Népal ; aussi que les Népalais auront a 
Kuti, Gigazè, Gianzè et Lhassa un chef de leur religion pour chacun des 
trois royaumes respectifs du Népal, qui juge les causes civiles des Népa- 
lais de leurs royaumes respectifs, cest-à-dire un de Katmandù, un de 
Batgao, et un de Patan ; que la monnaie du Népal soit l'argent frappé 
qui aura cours au Tibet ; et autres conditions semblables, spécialement 
que le roi du Népal choisira les chefs des lieux situés entre le Népal et 
Kuti, quoique les gouverneurs de Kuti aient cherché à usurper ce droit 
spécialement pour les lieux du côté de Kuti après Nesti. Le roi du Népal 
se contente de confirmer la nomination du gouverneur de Kuti en le 
nommant encore pour chef et d'en retirer ce qu'il peut, attendu que la 
situation des lieux ne rend pas possible l'usage de la force, puisqu'il 
suffit de lever un pont ou de retirer une passerelle pour empêcher toute 
communication d'une nation à l'autre. » (Riv, Geogr, ItaL, 1902, 
p. 40-41.) 



LES DOCUMENTS EUROPÉENS 



129 



culte qui subsiste tieQt à l'extrême altitude qui affecte aussi 
bien les bêtes que les gens, chaque fois qu'on traverse uoe 
chaîne de montagnes ; mais les vallées sont éleDdues, ver- 
doyantes et peuplées. Un mois de route mène de Ktiti à 
Lhasa ' . 




La description du P. Marc, d'après le P. Tranquille, 
néglige les indications d'étapes, et insiste sur les dangers 
du voyage: " Du Népal, pour aller à Lassa, capitale du 
Grand-Tibet, et où nous avioQs ud hospice, le chemin se 



1. Alpkab. Tibet. 436-452. 



130 LE NÉPAL 

dirige vers le N.-E. par des montagnes, des rivières et des 
forêts si difficiles qu'en bien des endroits ni bœufs ni ânes 
n'y peuvent passer. C'est pourquoi les marchands du Népal, 
qui ont grande correspondance avec Lassa, n'ont pas 
d'autre moyen de transporter leurs affaires que sur leurs 
propres épaules, ou sur certains boucs qui sont très grands 
et qui portent un poids médiocre. On va en montant et en 
descendant les montagnes, passant avec difficulté les cours 
d'eau qui, parmi de telles montagnes, ont une violence très 
grande, tout pleins de roches et de grosses pierres, parti- 
culièrement en deux endroits où il faut passer sur des 
chaînes qui sont assez mal attachées de part et d'autre, 
d'un roc à l'autre, tandis que le torrent roule à une pro- 
fondeur telle que la tête tourne à le regarder. Et bien des 
voyageurs se bandent les yeux el se font lier sur une planche 
qu'on assujettit bien aux chaînes, et ils se font ainsi passer 
par quelque indigène expert. En cheminant ainsi pendant 
dix jours, en ne trouvant que peu de lieux habités, on arrive 
à la fin à une ville nommée Cuti^ située sur un mont aride 
oti finit la terre du Népal et commence celle du Tibet, de 
sorte que la ville même est divisée par le milieu, une moitié 
faisant partie du Népal, une moitié du Tibet*. A cette ville 
de Cuti finissent les montagnes ; on sent en cet endroit un 
changement complet et subit de climat ; on a brusquement 
des froids très intenses, de la glace et de la neige. De ce 
lieu cheminant encore un mois, par d'autres montagnes 
petites et rempUes de neige toute l'année, mais avec une 
route assez facile et habitée, si bien que chaque jour on 
trouve des endroits habités où on peut avoir tout le néces- 
saire, et qu'on peut aller à âne ou à cheval, etc., la route est 
sûre, et à peu de frais on peut faire commodément le voyage. 

1. Ainsi, au momenl du passage du P. TranqutUc, la frontière du 
Népal dépassait iV^^^i, indiquée par Georgi comme la limite du royaume, 
et atteignait Kuii. 



LES DOCUMENTS EUROPÉENS 131 

Il faut seulement prendre bien garde aux eaux qui causent 
ordinairement Thydropisie ; c'est pourquoi il faut les bouillir 
ou les mêler avec quelque liqueur*. » 

Outre Tancienne route de l'Inde au Tibet par le Sikkim, 
que Georgi mentionne, les missionnaires avaient eu con- 
naissance d'une autre route parle pays des Kirâtas. « Plu- 
sieurs des anciens missionnaires y avaient passé plusieurs 
fois* », au témoignage du P. Marc; « mais ils ont laissé 
par écrit que c'est une route très difficile, inconnue et 
périlleuse, et c'est pourquoi depuis bien des années on ne 
la tente plus. » Il s'agit probablement de la passe de Hatia, 
par où l'Aran entre dans le Népal, ou de la passe plus 
orientale de Wallanchun, appelée aussi Tipta-la. Mais les 
Capucins semblent avoir entièrement ignoré la passe de 
Kirong (tibétain Kyi-roh « gorge du chien ») qui n'a, du 
reste, jamais été franchie par aucun explorateur, soit 
européen, soit indien. Elle est cependant réputée pour 
la route la plus facile entre Katmandou etLhasa; elle ne 
s'élève qu'à 3 000 mètres et même elle est praticable aux 
chevaux. L'ambassade népalaise qui va porter tous les cinq 
ans le tribut à la cour de Pékin passe au départ par Kuti et 
revient par Kirong afin de ramener à Katmandou les poneys 
ofiferts en cadeau par l'empereur de Chine. C'est aussi parla 
passe de Kirong que les troupes chinoises, déjà maîtresses 
de Kuti, pénétrèrent au Népal en 1792. La méfiance réci- 
proque des Népalais et des Tibétains s'est trouvée d'accord 
pour fermer cette passe, en raison de sa commodité même, 
afin de parer des deux côtés à des tentatives trop faciles. 

La mort de Prithi Narayan, en 1775, huit ans après 
l'expulsion des Capucins, ne changea rien à la politique 
d'isolement rigoureux adoptée parles Gourkhas. De Bettia, 



1. Gli Scritti, 55-57. 

2. iô., 55. 



132 LE NÉPAL 

leur retraite, les missionnaires suivaient inutilement les 
révolutions de palais qui se succédaient à Katmandou. 
L'occasion souhaitée persistait à se dérober. Un jour pour- 
tant les Pères crurent l'avoir trouvée. Bahâdur Sâh, qui 
faisait fonction de régent pendant la minorité de son neveu 
Rana Bahâdur Sâh, petit-fils de Prithi Narayan, fut ren- 
versé par une intrigue de cour et se retira en exila Bettia. 
Il s'intéressait à la minéralogie et à la métallurgie, à cause 
des avantages pratiques qu'il en espérait tirer. Les Pères 
s'ofifrirent à l'instruire s'il se faisait chrétien. 11 répondit, 
avec une bonhomie narquoise, que son rang l'empêchait 
absolument d'accepter cette condition, mais qu'il était 
tout prêt à donner en compensation deux ou trois hommes 
qui feraient, après tout, d'aussi bons chrétiens que lui. Les 
Pères, à leur tour, n'acceptèrent pas l'échange ; et le régent 
en conclut qu'ils avaient voulu le duper en se targuant 
d'une science qu'ils ne possédaient pas *. 

Vingt-quatre ans s'écoulèrent sans qu'un seul Européen 
fût admis à visiter le Népal. Cependant, la Compagnie Bri- 
tannique des Indes Orientales, déjà maîtresse d'un immense 
domaine et souveraine dans Tllincloustan depuis la ruine 
de sa rivale française, se préoccupait du royaume mysté- 
rieux qui commandait les passes entre l'Inde et le Tibet, et 
que sur de vagues rumeurs on tenait pour « un nouvel 
El Dorado* ». Déjà une première tentative d'intervention 
avait échoué ; en 1768 les trois rois du Népal, menacés par 
les Gourkhas, avaient sollicité le secours des Anglais ; 
mais le détachement envoyé à leur aide sous les ordres du 
capitaine Kinloch, décimé par la malaria du Téraï, errant 

1. KiRKPATRtcK, 120. — Cependant, en 1802, Hamilton à son arrivée 
trouva « Téglise réduite à un Padre italien et à un indigène portugais, 
qui avait été attiré de Patna par de belles promesses, promesses qui 
n'avaient pas été tenues, et qui aurait été bien heureux d'être autorisé 
à quitter le pays » (Account of Népal, p. 38). — Et cf. inf. p. 149, note. 

2. KlRKP.\TRICK, p. m. 



LES DOCUMENTS EUROPÉENS 133 

sans guide dans le dédale des premières vallées, s'était vu 
finalement contraint à une retraite désastreuse. Warren 
Hastings, le premier et le plus glorieux des Gouverneurs 
Généraux de Tlnde, aspirait à ouvrir au commerce bri- 
tannique r Asie Centrale sans recourir à la force des armes ; 
il noua des relations diplomatiques avec le Bhoutan et le 
Tibet. Le Népal resta impénétrable. Lord Cornwallis (1786- 
1793) s'appliqua à continuer Tœuvre de Hastings. En 1792, 
un premier résultat fut atteint : le résident britannique à 
Bénarès, Jonathan Duncan, signait avec les représentants 
du Darbar népalais un traité de commerce, destiné à rester 
toujours lettre morte (l*' mars 1792)*. Les marchandises 
passant d'un des pays à Tautre devaient payer un droit 
d'entrée de 2 et demi pour cent. Peu de temps après, une 
guerre éclatait entre le Népal et le Tibet ; le Datai Lama 
appela à son aide l'Empereur de Chine, son défenseur tem- 
porel. Les Gourkhas durent battre en retraite devant une 
immense armée accourue du fond de la Tartarie et implo- 
rèrent l'assistance du gouvernement du Bengale, Lord 
Cornwallis était perplexe : il voyait avec satisf^tion l'hu- 
miliation des Gourkhas et l'affaiblissement d'un pouvoir 
qu'il redoutait ; mais il ne se souciait pas de laisser un état- 
tampon disparaître, et l'autorité chinoise s'installer à la 
lisière même des possessions britanniques ; enfin il crai- 
gnait de compromettre, par une intervention trop active, 
le commerce anglo-indien avec Canton. Il s'arrêta à un 
parti moyen ; il chargea le capitaine Kirkpatrick de se 
rendre au Népal et d'agir comme médiateur entre les deux 
adversaires. Mais les Chinois et les Gourkhas répugnaient 



1. Le recueil de Sir Charles Aitchison, Trealies and Engagements 
(éd. 1876, vol. U, p. 159) donne la date, toujours et partout reproduite, 
du 1<' mars 1792. Cependant les articles additionnels proposés par 
Kirkpatrick et imprimés en appendice à son ouvrage (p. 377-379) por- 
tent deux fois l'indication « the commercial treaty of Mardi, 1791 ». 



134 LE NÉPAL 

également à introduire un tiers dans leurs débats ; ils se 
hâtèrent de conclure la paix en septembre 1792. La mission 
Kirkpatrick n'était pas même en route encore. Lord 
Cornwallis ne voulut pas pourtant perdre tout le profit de 
l'occasion qui s'était offerte ; il somma les Gourkhas de 
recevoir officiellement son plénipotentiaire, en retour des 
bonnes dispositions qu'il leur avait témoignées au temps 
de leur détresse. Les Gourkhas essayèrent en vain de traîner 
l'affaire en longueur; ils durent s'exécuter. Le 13 février 
1793» la mission Kirkpatrick pénétrait sur le territoire 
népalais, accompagnée d'une escorte d'honneur sous le 
commandement de Bhtma Sâh et Rudra Vira Sâh, membres 
de la famille royale ; elle s'acheminait à petites journées 
vers Nayakot, où le roi résidait en quartiers d'hiver, y 
séjournait du 2 au 15 mars, passait ensuite dans la vallée 
du Népal, campait du 18 au 23 à Syambhunath, près de 
Katmandou, prenait le 24 la voie du retour, et rentrait dans 
les possessions britanniques àSegauli le 3 avril 1793. Elle 
était restée un mois et demi en terre népalaise ; sur ces 
cinquante jours, elle en avait passé trente à voyager, et ne 
s'était arrêtée à demeure que vingt jours, quinze à Nayakot, 
cinq à Syambhunath-Katmandou. Elle se composait, outre 
Kirkpatrick lui-même, du lieutenant Samuel Scott, assis- 
tant, du lieutenant W. D. Knox, commandant de Tescorte 
militaire, du lieutenant J. Gérard, attaché, du chirurgien 
Adam Freer, et de Maulvi Abdul Kadir Khan qui avait déjà 
pris part à la préparation du traité de commerce de 1792, 
et résidé pour cet objet à Katmandou. La Compagnie avait 
à son service tant d'hommes remarquables, et le choix du 
personnel avait été si heureux que la mission put rapporter 
de cette courte visite un trésor d'informations substantielles 
et précises. L'ouvrage oîi elles sont rassemblées ne parut 
que dix-huit ans plus tard, en 1 81 1 , et dans des conditions 
qui risquaient de lui nuire ; Kirkpatrick rentré en 1803 en 



LES DOCUMENTS EUROPÉENS 135 

Angleterre avait remis ses notes toutes brutes à un éditeur, 
qui les confia à un homme de lettres pour en faire un livre * . 
L'homme de lettres mourut avant l'impression du volume ; 
Kirkpatrick n'en vit pas les épreuves. L'éditeur, Miller, 
dut s'en tirer tout seul. Pourtant, en dépit d'erreurs mani- 
festes qui défigurent surtout les noms propres, l'ouvrage 
garde encore une valeur considérable ; il atteste une curio- 
site générale, la sagacité de l'observation, la sûreté de 
l'information. Il embrasse toutes les questions relatives au 
Népal : religion, langue, institutions sociales, administra- 
tion, histoire, géographie ; il fait état de sources qui ont 
malheureusement disparu depuis, et dont la valeur a été 
mise en évidence par les recherches postérieures. De plus 
il contient un itinéraire, relevé et décrit avec soin, des 
routes suivies à l'aller et au retour, et une carte du NépaP 
dressée par le lieutenant Gérard, en partie sur les relevés 
de la mission, en partie sur les indications des indigènes. 
Le chemin de la mission se lit clairement sur cette carte : 
à l'aller, il est d'abord parallèle à l'itinéraire de Georgi 
qu'il suit de près, franchit le Téraï aux environs des ruines 
de Simraun-garh, passe par Jhurjhury [Giurgiur de G.], 
Makwanpur-mâri ; puis il rejoint à Etonda [Hetaura] l'iti- 
néraire donné par le P. Marc, et le suit jusqu'à Chitlong et 
la passe du Chandragiri ; mais au lieu de redescendre dans 
la vallée du Népal, il s'engage à l'Ouest, longe par le 
dehors la ligne de hauteurs qui sépare le Népal de la 
Tirsuli-Gandak, et aboutit à Noakota (Nayakot) ; de là, par 
un chemin facile, il passe dans la vallée du Népal, la tra- 
verse du Nord-Ouest au Sud, par Katmandou, Patan et 

1 . An Account of the Kingdom of NepauL being the substance of 
observations made during a mission to that country in the year 
i793 by Colonel Kirkpatrick. Illustrated with a map and other 
engravings. London, 1811, 4®. Printed for William Miller ^ Albe- 
marle Street. 

2. Cf. sup. p. 69. 



136 LE NÉPAL 

Phirphing, contourne extérieurement la vallée au Midi, 
rejoint à Marku la route d'aller et se confond alors avec la 
route actuellement en usage jusqu'à Segauli, dans les pos- 
sessions britanniques. 

En 1800, le roi Rana Bahâdur Sâh vint se retirer à Béna- 
rès; ses excentricités, ses violences, ses impiétés avaient 
soulevé la haine et Thorreur universelles ; pour échapper à 
la vengeance des dieux et des hommes, il avait dû abdi- 
quer, sous prétexte de folie. Mais le prestige de la nais- 
sance, les intérêts de clan, et surtout les adroites manœuvres 
de la mahârânî, sa femme, lui conservaient encore au Népal 
un groupe redoutable de partisans. La faction maltresse du 
pouvoir crut urgent de s'assurer l'appui, ou du moins la 
bienveillance des Anglais. Le gouverneur général, Lord 
Wellesley, saisit l'occasion ; il proposa au Népal de renou- 
veler le traité négocié par John Duncan, en stipulant que 
chacune des puissances contractantes aurait un représentant 
permanent près de l'autre puissance. En conséquence, le 
capitaine Knox, qui avait fait partie de la mission Kirkpa- 
trick, fut envoyé comme ministre britannique à la cour de 
Katmandou. Knox entra au Népal en février 1802 ; en mars 
1803, il retournait dans l'Inde avec tout son personnel. Les 
Gourkhas n'entendaient pas plus que la première fois 
prendre au sérieux le traité signé ; sans se compromettre 
officiellement, ils laissèrent leurs agents inférieurs multi- 
plier les vexations à l'égard de la Compagnie, de son 
représentant et de ses protégés. Le 24 janvier 1804, Lord 
Wellesley annula expressément le traité de commerce et 
d'alliance avec le Darbar. Mais les onze mois passés à 
Katmandou par la légation britannique n'étaient point per- 
dus ; un des auxiliaires de Knox, Francis (Buchanan) 
Hamilton, une des gloires du Service Civil et « le père de 
la statistique indienne )>, avait employé l'année à une 
enquête patiente et minutieuse sur le royaume de Népal et 



LES DOCUMENTS EUROPÉENS 137 

particulièrement sur les régions, encore enlièremenl incon- 
nues, situées à TEst et à l'Ouest de la vallée centrale. 
Hamilton profita, pour compléter ses notes, d'un séjour de 
deux ans qu'il fît plus tard comme fonctionnaire de la Com- 
pagnie sur la frontière du Népal, et ne se décida qu'en 
1819 à publier le livre qu'il avait si laborieusement pré- 
paré*. La carte jointe au volume^ comparée à celle de 
Kirkpatrick, marque clairement les progrès dus à Hamilton. 
L'itinéraire adopté d'un commun accord pour le passage de 
la mission coïncide entièrement avec la route actuellement 
en usage à partir de Bichako, à l'entrée des premières 
hauteurs ; il ne s'en écarte, et de très peu, qu'à travers le 
Téraï où il passe par Galpasra, légèrement à l'Ouest du 
tracé actuel. 

L'ouvrage de Hamilton avait paru depuis un an seulement 
quand la Résidence britannique, rétablie au Népal, vit 
arriver à titre d'assistant un jeune homme de vingt ans, 
qui devait associer son nom au nom du Népal dans la 
mémoire des hommes et conquérir à la science un pays, 
une littérature et une religion. Depuis le passage de Knox 
et de Hamilton, les circonstances avaient changé. L'inso- 
lence croissante des Gourkhas, leurs empiétements conti- 
nus sur la frontière britannique avaient fini par rendre une 
guerre inévitable; elle éclata en novembre 1814. Elle se 
prolongea deux hivers, héroïque des deux parts; mais la 
stratégie du général Ochterlony triompha de la vaillance des 
Gourkhas, et le Darbar dut signer le 4 mars 1816 le traité 
de Segauli qui marquait au Népal ses limites définitives. 
En outre le Rajadu Népal s'engageait « à ne jamais prendre 



1. An Account of the Kingdom of Népal and of the territories 
annexed to this dominion by the House of Gorkha by Francis 
HAmLTON (formerly Buchanan) M. 2)., etc. Illustrated with engra- 
vingx. Edinburg, 1819, 4«. Printed for Arckibald Constable. 

2. Cf. sup. p. 71. 



138 LE NÉPAL 

ni retenir à son service aucun sujet britannique, ni aucun 
sujet d'un État d'Europe ou d'Amérique, sans le consente- 
ment du Gouvernement Britannique » (art. VU). « En vue 
d'assurer et de consolider les relations d'amitié et de paix 
établies entre les deux États, il était convenu que des 
ministres accrédités de chacun d'eux résideraient à la 
cour de l'autre » (art. VIII). Edward Gardner fut désigné 
par Lord Hastings comme résident britannique à la cour du 
Népal. Quatre ans plus tard, Brian Houghton Hodgson vint 
l'y rejoindre à titre d'assistant ; mais la vie oisive de la 
résidence et l'isolement dans ce coin montagneux ne répon- 
daient pas plus à ses goûts d'activité juvénile qu'à ses ambi- 
tions légitimes. Il réussit à obtenir un poste à Calcutta en 
1822 et prit congé du Népal sans espoir de retour ; mais la 
constitution de Hodgson — qui mourut centenaire — ne 
pouvait s'accommoder au climat du Bengale ; les médecins 
lui donnèrent à choisir entre « un poste dans les hauteurs 
ou une tombe dans la plaine ». Il se résigna à retourner 
dans les montagnes. L'emploi qu'il avait quitté à Katmandou 
était occupé ; il se contenta d'y rentrer comme directeur du 
bureau de poste, en 1824. Un an après, il était appelé pour 
la seconde fois aux fonctions d'assistant de résidence ; en 
1833, il fut promu résident et conserva ces fonctions jusqu'à 
1843. Une révocation brutale et injuste interrompit à ce 
moment une carrière déjà merveilleusement féconde en 
résultats, et qui promettait encore d'autres fruits. Mais la 
retraite de Hodgson ne fut pas moins laborieuse que sa 
période de service actif; installé à Darjiling, sur la frontière 
du Népal, il poursuivit ses recherches et ses observations, 
consulté comme un trésor d'expérience par les hommes 
d'Etat, salué par les savants comme un bienfaiteur et 
comme un créateur. Son œuvre, considérable, reflète la 
souplesse et là variété de son intelligence ; elle n'embrasse 
pas moins de 4 volumes et 184 articles dispersés dans les 



LES DOCUMENTS EUROPÉENS 130 

journaux savants : les uns ont trait à la géographie et la 
topographie, d'autres à Tethnographie et Tanthropologie, 
d'autres à la linguistique, d'autres au bouddhisme, d'autres 
aux institutions, d'autres à l'économie politique, d'autres 
enfin (i 27) à l'histoire naturelle du Népal \ C'est à sa clair- 
voyance et à son initiative pressante que l'Angleterre doit 
ses contingents Gourkhas, les troupes les plus solides et 
les plus sûres de l'armée indienne; c'est à sa patiente 
sagacité que l'histoire des religions doit la découverte des 
originaux sanscrits de la littérature bouddhique ; c'est à sa 
libéralité que la Société Asiatique de Paris doit cette masse 
de manuscrits qui fournirent à Eugène Burnouf la matière 
de ses immortels travaux. Avant Hodgson, presque tout 
restait à faire ; après lui, ses successeurs ne trouvent qu'à 
glaner. 

Trois ans après la malencontreuse révocation de Hodgson , 
une effroyable tragédie de palais amenait au pouvoir un 
ministre de vingt-quatre ans, Jang Bahadur. Une période 
nouvelle s'ouvrait avec lui dans l'histoire du Népal. Héros 
d'épopée ou de roman, mais en même temps esprit pra- 
tique, Jang comprit nettement le rôle qu'imposaient au 
Népal les circonstances nouvelles. La politique d'isolement 
farouche avait fait son temps ; il n'était plus permis d'igno- 
rer de parti pris la puissance formidable qui exerçait déjà 
sa souveraineté sur l'Inde presque entière et qui avait fait 
sentir à son voisin montagnard le poids écrasant de ses 
armes. Une attitude d'amitié loyale et réservée valait mieux 
pour rassurer les Anglais et les tenir à Técart qu'une bou- 
derie morne et suspecte. Jang resta fidèle jusqu'à sa mort 

1. On trouvera la liste complète de ces travaux, comme aussi le cata- 
logue des manuscrits distribués par Hodgson aux sociétés savantes, dans 
l'excellent livre de Sir William Hunter: Life of Brian Houghlon 
Hodgson, British Résident at the Court of Népal, Member of Ihe 
Institute of France, felloto ofthe Royal A^siatic Society, etc. London, 
18%. 



140 LE NÉPAL 

au principe politique qu'il avait adopté dès sod avènemenf. 
La révolte des oipayes en 1857 lui donna Toccasion de 
prouver sa sincérité : tandis que Tlnde s'ébranlait et que 
les États vassaux hésitaient, Jang offrit résolument à l'An- 
gleterre le concours des troupes népalaises contre les 
mutins, et les Gourkhas descendirent dans les plaines 
enviées de Tlnde en auxiliaires des soldats britanniques. 
Jang ne s'était engagé à fond qu'après avoir reconnu en 
personne la valeur et le crédit de l'Angleterre. Dès 1850, 
il était parti visiter l'Europe au mépris des règles intransi- 
geantes de la caste et des prohibitions formelles du code 
brahmanique. Sept officiers népalais l'accompagnaient. Le 
gouvernement de l'Inde désigna pour être attaché à la 
mission que la cour de Katmandou adressait à Sa Très 
Gracieuse Majesté, le capitaine 0. Cavenagh, de l'infanterie 
indigène du Bengale. Cavenagh accompagna la mission à 
Londres et à Paris, et la ramena jusqu'à Katmandou. Au 
cours des longues conversations qu'il eut en route avec les 
officiers Gourkhas, il ne négligea pas de se renseigner sur 
le Népal ; soldat, il s'intéressait surtout à l'armée, et cher- 
chait à s'instruire, en vue d'une guerre éventuelle, sur le 
pays, sur les ressources, sur les routes, sur les partis, sur 
les races, etc. Ses notes, réunies sans prétention, forment 
un excellent petit volume*. Au même épisode de l'histoire 
népalaise se rattache la relation d'Oliphant : Voyage à 
Katmandou^. C'est une simple collection d'anecdotes de 
chasse ou de sport relatives à Jang contées par un « repor- 
ter » amusant. Le voyage de Jang, qui avait été le lion de 



1. Rough Notes on the State of Népal ^ its government, army and 
resources by Captain Or/tewr Cave:^agh... late inpolitical charge ofa 
mission front the court at Kathmandhoo to Her most GracUms 
Majesty. Calcutta, 1851, W. Palmer. 

2. Oliphant. A Journey to Katmandu. London, 1852, in-16. On peut 
y ajouter encore: Hon. Capt. F. Egerton, Journal ofa Winter's Tour in 
India, icith a VisU to the Court of Nepaul. London, 1852, 2 volumes. 



LES DOCUMENTS EUROPÉENS 141 

la saison à Londres en 1850, avait mis le Népal à la mode. 
En même temps qu'Oliphant, le capitaine Smith publiait 
sur le Népal un ouvrage en deux volumes*. Le capitaine 
Smith avait séjourné cinq ans à Katmandou comme assistant 
du résident; il y avait servi deux ans sous Hodgson. Peut- 
être il n'avait pas été étranger h la disgrâce brutale de 
Hodgson sous le gouvernement de Lord EUenborough*. 
Adroit, actif, intrigant, beau parleur, beau conteur, il ne 
lui manquait guère que le sens de l'honnêteté. Son livre 
est un monument de vantardise, de hâblerie, d'ignorance, 
de plagiat et d'erreur ^ 

L'année même où Jang s'embarquait pour l'Europe, le 
D' Oldfield était nommé chirurgien de la résidence, sous les 
ordres du résident Erskine. Il conserva ce poste treize ans 
(1850-1863). Epris de dessin et d'aquarelle, il se plut à 
courir la vallée et à en reproduire les paysages etles monu- 
ments jusqu'au jour où ses yeux affaiblis le condamnèrent 
au repos. Rentré en Angleterre en 1866, il charma les 
loisirs de sa retraite à rédiger ses souvenirs ; mais ses notes 
ne parurent qu'après sa mort, par les soins de ses héri- 
tiers, en 1880. Ses deux volumes d'Esquisses comprennent 
un Essai sans originalité sur le bouddhisme népalais, plu- 
sieurs articles empruntés, et parfois textuellement, à Hodg- 



1. Na7*raUve of a Five Years' Résidence at Nepaul hy Caplain 
Thomas Smith assistant politicalresident at Nepaul from 1841 to 
1845. London, 1852. Colburn and O. 2 volumes. — La traduction 
française que les éditeurs se réservaient de publier n'a jamais paru. 

2. Hodgson, à qui sa santé interdisait de traverser leTéraïhors de la 
saison froide, avait dû envoyer Smith pour expliquer sa conduite à Lord 
Ellenborough. 

3. L'exemplaire de l'India Office que j'ai pu consulter à loisir grâce à 
l'obligeance de M. Tawney est criblé de notes marginales, dues sans 
aucun doute à Hodgson, qui critiquent et anéantissent le livre pièce à 
pièce. Une indication en tète du second volume nous apprend que Smith 
« après avoir gravement induit en erreur Lord Ellenborough et Major 
(Sir H.) Laurence fut à la fin éventé par ce dernier qui le fit partir du 
Népal et juger par une cour martiale ». L'homme valait le livre. 



142 LE NÉPAL 

son, des récits de chasse et des fragments de Journal où la 
forte personnalité de Jang Bahadur occupe la première 
place, mais surtout un véritable guide de la vallée, tel qu'on 
pouvait l'attendre d'un amateur de dessin. Oldfield voit ce 
qui frappe les yeux et ne va pas plus loin ; il esquisse avec 
précision la surface du pays, de la religion et de la société, 
catalogue les ruisseaux, les montagnes, les fêtes, les 
castes, les temples, les villes. Il convient de reconnaître 
que ces indications sont exactes et sûres ; tel qu'il est, 
l'ouvrage est indispensable pour une étude complète du 
Népal*. 

Après Oldfield, un autre chirurgien de la résidence, le 
Dr Wright, s'est acquis des titres éclatants à la reconnais- 
sance des indianistes. Ce n'était point un Hodgson, mais 
il continua utilement l'œuvre de Hodgson. Pendant un 
séjour de dix années au Népal (1866-1876), il eut l'adresse 
et la patience de recueillir un à un les manuscrits originaux 
que Hodgson avait pu seulement faire connaître à l'Europe 
par des copies ; grâce à ses efforts persévérants, la Biblio- 
thèque de l'Université de Cambridge est entrée en posses- 
sion d'une admirable collection de manuscrits sanscrits 
bouddhiques. De plus il fit traduire par les interprètes indi- 
gènes de la Résidence la Chronique du Népal, et il joignit 
à leur traduction une introduction substantielle sur le pays 
et le peuple népalais. Les spécialistes eurent désormais 
entre les mains un instrument de travail indispensable, et 



1 . Shetches from Nipal, historical and descriptive with anecdotes 
of the court life and wild sports of the country in the tinte of 
Maharaja Jang Bahadur G. C, B. to which is added an Essay on 
Nipalese Buddhism and illustrations of religious monuments y 
architecture and scenery from, the author's own drawings, byjhe 
late Henry Ambrose Oldfield M. D. of. H. M. Indian Army, m^ny 
years residency surgeon at Katmandu, Nipal. London. 1880, W.-H. 
Allen audC", 2 vol. 



LES DOCUMENTS EUROPÉENS 143 

qui leur était interdit jusque-là par le dialecte de Toriginal 
autant que par la rareté des manuscrits * . 

Le personnel de la Résidence fait vraiment honneur à 
l'administration britannique. Sans parler même des mérites 
de Kirkpatrick et de Cavenagh, chargés Tun et l'autre de 
missions temporaires, les noms de Hamilton, Hodgson, 
Oldfield et Wright forment une noble chaîne à travers le 
XIX' siècle. Leur œuvre paraît plus digne encore d'estime 
et de respect si on songe aux conditions où elle s'est pour- 
suivie, isolés à l'écart de Katmandou dans un enclos gardé 
par un poste népalais, où les indigènes ne pénètrent 
qu'avec une autorisation expresse, espionnés et surveillés 
par le gouvernement gourkha, occupés par la paperasse 
formaliste des bureaux britanniques, emprisonnés dans une 
vallée que les hautes montagnes ferment de toutes parts, 
et que les traités ne leur permettent pas de franchir, 
entravés jusque dans leurs promenades par la suspicion du 
Darbar toujours en éveil, condamnés à passer leurs journées 
dans un tête-à-tête obsédant, le résident, l'assistant et le 
chirurgien de la Résidence seraient aisément excusables de 
se laisser aller à l'indolence, à l'inertie et à indifférence . 
Mais l'énergie britannique tient bon ; l'enclos même de la 
Résidence en fait foi. Quand le Darbar le lui assigna, l'en- 
droit était stérile, et passait pour malsain et hanté. Aujour- 
d'hui la vallée n'a pas de jardin plus fleuri, de potager plus 
fertile, ni de parc plus ombreux. 

Une nouvelle période s'ouvre alors dans l'histoire de la 
connaissance du Népal. Le terrain est reconnu, les cadres 
sont tracés, les notions indispensables à la pratique des 

1. History of Népal, translated from the Parbatiyâ hy Munshl 
Shew Shunker Singh arid Pandit Shrî Gunânand ; toith an intro- 
ductory sketch of the Country and People of Népal by the Editor, 
Daniel Wright, M. A. M. D. late surgeon-major H, M.'s Indian 
médical service y andResidency Surgeon ai Kâthinâniû. Cambridge, 
1877. Univevsity Prew. 



144 LE NÉPAL 

affaires sont acquises. Les savants de profession viennent 
reprendre le travail en sous-œuvre, contrôler les résultats, 
explorer le passé mort. L'Inde si longtemps étrangère 
au sentiment historique eut ici le piquant honneur de 
prendre l'initiative et de donner Texemple. Le petit Élal de 
Jounagadh en Kathiavar, qui s'enorgueillit de posséder le 
roc de Girnar où trois antiques dynasties ont gravé leurs 
souvenirs, chargea le Pandit Bhagvanlal Indraji de recher- 
cher les monuments de Tépigraphie népalaise. Élève de 
Bhau Daji qui lui avait communiqué sa passion enthousiaste 
de l'archéologie, Bhagvanlal excellait par un instinct cri- 
tique et une sûreté de méthode qui le classent en dehors 
des pandits hindous. Jang Bahadur comprit le réel intérêt 
de ces recherches; il accueillit Bhagvanlal, l'encouragea, 
l'aida ; Bhagvanlal put recueillir parmi la masse encombrante 
des inscriptions népalaises vingt inscriptions qui condui- 
saient l'histoire authentique du Népal jusqu'au iv*" siècle de 
l'ère chrétienne (si du moins on admet ses théories chrono- 
logiques). Le pandit les publia avec la collaboration de 
Btthler et ce double patronage leur valut de provoquer 
aussitôt l'attention que leur importance méritait ^ 

En 1875, M. Minayeff, professeur de sanscrit à l'Univer- 
sité de Pétersbourg, qui portait à l'étude du bouddhisme 
indien un zèle ardent et une compétence sans rivale, obtint 
au cours d'un voyage dans l'Inde l'autorisation de visiter 
le Népal. Il y acquit un grand nombre de manuscrits impor- 
tants qu'il utilisa dans ses travaux ultérieurs. L'impulsion 
qu'il avait donnée aux études bouddhiques ne s'est heureu- 
sement pas ralentie à sa mort ; l'Académie des sciences de 

1. Twenty-three inscriptions frotn Xepdl collected al iheexpense 
ofH, H. the Navâb of Junâga4h, Edited under the patronage ofthe 
Government of Bombay by Pandit Bhagvanlal hoRÂji, Ph. D. etc., 
together loith some considérations on the Chronology of Népal. 
Translaled from Gujardlî by, Dr. G. Buhler. — Indian Antiquaryj 1 

vol. IX, p. 160 sqq. ; vol. Xlll, p. '«11 sqq. 



LES DOCUMENTS EUROPÉENS 145 

Pétersbourg, sur la demande de M. Serge d'Oldenbourg, 
élève et successeur de Minayeff, a créé la collection de la 
Bibliotheca Buddhica où doivent être imprimés tous les 
textes encore inédits du bouddhisme népalais. Les notes de 
voyage recueillies au Népal par Minayefif ont été réunies 
dans une notice substantielle sur le Népal publiée d'abord 
dans le Vyeslnik Evropiy et réimprimée dans les Esquisses 
de Ceylan et de VInde * . 

L'Université de Cambridge, qui avait acquis la collection 
de manuscrits népalais réunie par Wright, confia en 1884 
une mission à M. Cecil Bendall à l'effet de rechercher les 
manuscrits et les inscriptions qui auraient échappé à Wright 
ou à Bhagvanlal. M. Bendall avait déjà fait ses preuves 
comme spécialiste es Népal. Chargé de classer les manus- 
crits sanscrits bouddhiques de Cambridge, il en avait publié 
dès 1883 un Catalogue excellent * ; dans une double intro- 
duction, historique et paléographique, il avait coordonné 
les nombreuses informations apportées par les manuscrits, 
et comblé en partie les lacunes de la chronologie établie 
par Bhagvanlal. Les nouvelles inscriptions découvertes par 
M. Bendall au cours de Thiver 1884-1885 parurent ruiner 
le système chronologique du pandit^ et conduisirent 
M. Fleet à proposer un nouvel arrangement des anciennes 



1. y Nepalye iz' putevyich* zamyetok' Russkago, dans Vyestnik 
Evropif 1875, n° 9 ; — Nepaly dans 0*:erki Ceilona i Indii. Pelersburg, 
1878, vol. I. p. 231-284. Une partie de cette notice se retrouve encore 
dans : Népal i ego istorlya (compte rendu de VHistory of Népal, 
publiée par Wright) dans le Jurnal Ministerslva Nat*odnago Prosv- 
yei'eniay 1878. 

2. Catalogue of the Buddhist Sanskrit Manuscripts in the Uni- 
versityLibrary, Cambridge, with inlroductory notices and illustra- 
tions of the paUeography and chronology of Népal and Bengal. by 
Cecil BE^iDKLLy M. A., etc. Cambridge, 1883. University Press. 

3. A Journey of Literary and Archosological Research in Népal 
and Northern India during the winter of 1884-1885 , by Cecil 
Bendall. M. A., etc. Cambridge, 1886. University Press. 

10 



146 LE NÉPAL 

dynasties du Népal*. M. Bendall a fait un nouveau voyage 
au Népal pendant l'hiver 1898-1899 ; les résultats, connus 
seulement jusqu'ici par un rapport sommaire, intéressent 
en particulier la paléographie, où M. Bendall est passé 
maître et jouit d'une autorité incontestée'. 

En 1885, le D" Le Bon, chargé d'une mission du Minis- 
tère de l'Instruction publique en vue d'étudier les monu- 
ments de l'Inde, obtint l'autorisation de visiter le Népal. 
Il y resta une semaine, occupé à reproduire les plus remar- 
quables monuments de la vallée ; opérateur habile et 
amateur éclairé, il rapporta du Népal un choix de photo- 
graphies excellentes qui forment encore le meilleur recueil 
relatif à l'architecture népalaise'. 

Le capitaine Vansittarta visité Katmandou en 1 888, mais 
sans y séjourner. Il a étudié le Népal surtout en deçà de la 
frontière, et néanmoins il peut se flatter de connaître 
les Gourkhas presque comme un Gourkha. Officier de 
recrutement, il a eu l'occasion d'examiner et d'interroger 
longuement les robustes et vaillants montagnards qui 



1. Corpus Inscriptionum IndicarurHy voL Ul: The Inscriptions of 
the Guptas, Introduction : On the chi^nology of Népal, hy J. F, 
Pleet. 

2. Outline Report on a Tour in Northern India in the winter 
1898-1899; dans le Cambridge University Reporter ^ 5 décembre 1899. 
— Kl cf. aussi Pi*oceedings Asiat. Soc. Beng. for February, 1899. 

3. Voyage au Népal, par le D"* Gustave Le Bon. Tour du Monde, 
1886, !••* semestre. — M. Le Bon n'était pas, comme il se Timagine, le 
premier Français qu'on vit au Népal. Sans remonter au xvni" siècle et 
au P. François de Tours, Capucin, la musique militaire du Népal a été 
organisée vers 1850 par un Français, Ventnon, que le Darbar avait 
engagé (Oldfield, 1, 219). En outre, d'après Cavenagh, « tout ce que les 
Népalais savent de la fabrication de l'artillerie leur a été communiqué 
en toute probabilité par des ofliciers français ; deux en particulier 
auraient été engagés par le Népal subséquemment à la ratification du 
présent traité avec les Anglais ; je suis porté à le croire. » {Rough 
Notes, p. 15.) 11 s'agissait sans doute de quelques-uns de ces officiers de 
fortune qui se répandirent à travers le monde après la chute de Napo- 
léon, et dont plusieurs (Court, AUard, Ventura) ont laissé un souvenir 
durable dans les fastes de l'Inde. 



LES DOCUMENTS EUROPÉE>ÎS I4t 

viennent gagner sous les bannières anglaises une solde et 
une pension ; attaché aux fusiliers gourkhas, il a vu à 
Fœuvre ces soldats résistants et loyaux qui sont la force et 
Fâme de Farmée indigène. Les Notes du capitaine Van- 
siltart, à écouterTaveu candide de l'auteur, consistent pour 
moitié en extraits empruntés çà et là et cousus bout à bout ; 
mais il reste une large moitié d'informations originales et 
neuves sur les peuplades, les tribus et les classes du Népal, 
leurs usages, leurs mœurs, leurs religions. La modestie 
exagérée de l'auteur ne doit pas donner le change sur la 
sérieuse valeur du livre *. 

En mai 1897, le Pandit (depuis: Mahâmahopâdhyâya) 
Haraprasad Shastri, un des secrétaires de la Société Asia- 
tique du Bengale, chargé par le Gouvernement du Bengale 
de rechercher les manuscrits sanscrits sur toute l'étendue 
de la Présidence, sollicita et obtint d'étendre ses recherches 
au Népal. Le Pandit Haraprasad, brahmane orthodoxe 
autant que savant, avait déjà rendu de précieux services 
à l'étude du bouddhisme népalais; il avait été le principal 
collaborateur du Catalogue des ouvrages sanscrits bouddhi- 
ques du Népal puWié en 1882 sous la direction et sous le 
nom de Rajendra Lala Mitra*, où se trouve analysée en 
détail la masse vraiment colossale des manuscrits décou- 
verts par Hodgson et adressés par ses soins à la Société du 
Bengale. Haraprasad Shastri retournaau Népal en décembre 
1898 ; il y accompagnait M. Bendall qui y venait aussi 
pour la seconde fois. Les manuscrits les plus intéressants 
découverts au cours de ces deux voyages sont décrits dans 

1. Notes on Gourkha'Sy àa,ns Joicrn. Roy. As. Soc. Bengal, 1889. — 
Nouvelle édition remaniée et augmentée, sous le titre : Notes on Népal, 
by Captain Eden Vansittart 5/5'* Gurkhà Rifles (late district recrut- 
ting oificer). Wilh an introduction by H. H. Risley, Indian Civil 
Service, etc. Calcutta. 1896. Government Printing, India. 

2. The Sanskrit Buddhist - literature of Népal, by Râjendralâla 
Mitra, XL. Z)., C. /. E. Calcutta, 1882. Baptist Mission Press. 



148 LE NÉPAL 

un rapport sommaire, que doit suivre un catalogue détaillé, 
fâcheusement retardé jusqu'ici*. 

Moi-même enfin, chargé par le Ministère de Tlnstruction 
publique et l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres 
d'une mission scientifique dans Tlnde et au Japon, j'ai pu 
séjourner deux mois au Népal en 1898. Le haut patronage 
de Sir Alfred Lyall et la bienveillance active du Résident, 
Colonel H. Wylie, me valurent d'obtenir l'indispensable 
passeport d'admission. Installé à Katmandou, en l'absence 
du personnel européen de la Résidence, je rencontrai au 
Darbar un accueil gracieux, un intérêt amical, une aide 
incessante. J'ai déjà eu l'occasion d'en témoigner publique- 
ment ma reconnaissance et de signaler sommairement les 
principaux résultats que j'avais obtenus*. 



1. Report on the search of sanskrit Manuscripts (1895 ta 1900) 
hy Mahâmahopûdhyâya Haraprasad ShâstrÎ, honorary joint Philolo- 
gical Secretary, Asiatic Society of Bengal, Calcutta, 1901, 4®. 

2. Rapport de M, Sylvain Lévi sur sa mission dans l'Inde et au 
Japon ; dans les Comptes rendus de l'Académie des Inscriptions et 
Belles-Lettres, 1899. 

Parmi les visiteurs du Népal, je dois encore mentionner Schlagintweit 
qui (d'après Wright, p. 63) y vint en 1856 et y fit un certain nombre 
d'observations. — L'ouvrage de Sir Richard Temple: Journals Kept in 
Hyderabad, Kashmir, Sikkim and Népal. Londres, 1887, 2 vol., ne 
tient pas pour le Népal au moins ce que le titre semble promettre. 
M. Temple a passé une semaine en touriste à la résidence de Katmandou, 
et les quarante pages qu'il a écrites sur le Népal se partagent en une 
introduction banale, qui occupe 26 pages (vol. II, 221-247) et des remar- 
ques « on a tour through Népal » qui tiennent en 14 pages (249-262). — 
Je ne connais que par la bibliographie un article de Mrs. Lockwood de 
Forest: a little known country of Asia. A Visit to Nepaul^ paru 
dans le Century, LXll, 1901, p. 74-82. —Je mentionne enfin, pour n'être 
pas suspect de les ignorer, les articles de M. Saleure dans les Missions 
catholiques, XX, 1888, p. 550551, 560-562, 573-574, 583-584, 593-596,605- 
608 : Un coin des Himalayas. Le royaume de Népal. Il n'y a rien à tirer 
de cette compilation sans originalité et sans critique. — Le livre de 
M. Henry Ballantine: On India^s frontier, or, Népal, the Gorkhas' 
mysterious land, New-York, 1895, n'a rien de commun avec la science. 
— Durch Indien ins vcrschlossene Land Népal, Ethnographische 
und pfiotographische Studienblàtter, par Kurt Boeck, Leipzig, 1902, 



DOCUMENTS CHINOIS ET TIBÉTAINS 149 



II. — DOCUMENTS CHINOIS ET TIBÉTAINS 



Les voyages des Européens au Népal ont déjà mis en 
lumière les attaches qui lient ce royaume aux pays trans- 
himalayens. C'est de la Chine, parla voie du Tibet, que les 
premiers voyageurs européens sont arrivés au Népal ; c'est 
Lhasa que la Congrégation de la Propagande avait désignée 
comme la métropole de la mission franciscaine au Népal ; 
c'est pour ouvrir des relations commerciales avec le Tibet 

est un récit de voyage sans intérêt pour la science, mais qui vaut par 
les illustrations. 

D'après un article anonyme des Missions Catholiques, XXXllI, 1901, 
p. 451-455, 464-466, 475 ; 485-492 ; 502-5a4 ; 514 sur la Mission de Betiiah 
et du Népaul, la Sacrée Congréfçation de la Propagande a confié le 20 avril 
1892 aux Capucins du Nord du Tyrol la mission de Bettiah, en y joignant 
les districts de Champaran, de Saran, de Mozaffarpur et de Darbhanga, 
et en partie ceux de Baghalpur et de Monghir: le 19 mai 1893, elle y a 
encore adjoint le royaume du Népal. S*il faut en croire l'auteur de 
l'article, le Népal est à la veille de se convertir car « récemment le roi 
du Népaul a tout à fait renoncé aux faux dieux ». L'assertion est au moins 
inattendue; mais la preuve suit. « En 1898, sa femme qu'il chérissait 
tendrement fut atteinte de la petite vérole. Elle guérit heureusement, 
il est vrai, mais son visage garda les traces indélébiles de cette affreuse 
maladie. Vaniteuse comme elle l'était, la reine ne put se résigner à être 
ainsi défigurée, et dans un moment de désespoir elle se donna la mort. 
Le roi en fut profondément affligé ; sa colère se déchaîna d'abord contre 
les médecins. Cela ne lui suffît point. Dans sa fureur il ordonna qu'on 
sortit toutes les idoles de leurs temples et qu'on les laissât exposées en 
plein air. Puis il fît amener des canons chargés et commanda le feu 
contre ces statues des faux dieux. Les canonniers devinrent pâles de 
stupeur en entendant cet ordre criminel. Ils refusèrent d'obéir. Alors 
le roi porta contre plusieurs d'entre eux la sentence de mort et les fit 
pendre sur-le-champ. La résistance des autres fut vaincue. On entendit 
une formidable détonation. Les idoles volèrent en miettes et retombèrent 
pulvérisées sur le sol. Cet événement est peut:être pour le Népaul le 
premier pas de sa conversion au christianisme ». L'histoire est exacte, à 
un détail près : l'acte sacrilège raconté ici, et resté célèbre dans les 
traditions du Népal, ne date pas de 1898, mais de 1798! 



150 LE NÉPAL 

et la Chine intérieure que la Compagnie Britannique des 
Indes Orientales envoyait à Katmandou son premier agent. 
La légende indigène exprime la même orientation: c'est 
de la Chine que les premiers colons du Népal arrivent sous 
la conduite du Bodhisattva Manjuçii. En fait, les premières 
relations positives entre le Népal d'une part, le Tibet et la 
Chine de l'autre datent duvu* siècle; elles commencent le 
jour même où les peuplades du Tibet émergent à la civili- 
sation et s'organisent en État. Suspendues, reprises, inter- 
rompues encore pour être à nouveau renouées, elles 
inscrivent régulièrement leur empreinte dans les Annales 
chinoises. Les notices sur le Népal insérées dans l'Histoire 
des T'ang et dans l'Histoire des Ming sont des modèles de 
précision et d'exactitude ; elles réfléchissent le génie pra- 
tique de la race impériale qui a pétri et formé l'Extrême- 
Orient avec autant de vigueur et de bonheur que le génie 
romain a fait l'Occident. Les pèlerins, les fonctionnaires 
complètent par leurs observations les documents officiels. 
Tous ces textes, disséminés sur un espace de treize siècles, 
éclairent à la fois du dedans et du dehors l'histoire du 
Népal. Sans une indication expresse de Hiouen-tsang, la 
chronologie ancienne du Népal resterait encore le jouet des 
spéculations fantaisistes ; il a suffi d'une date insérée dans 
l'histoire des T'ang pour renverser un échafaudage de 
combinaisons savantes. Aux temps modernes, la guerre de 
1792 qui brisa l'expansion des Gourkhas au Nord de l'Hi- 
malaya n'est connue que par les sources chinoises ; la 
chronique népalaise se garde bien d'entrer dans les détails 
d'une entreprise qui aboutit à une humiliation durable. 
Les rapports chinois révèlent les sourdes menées du gou- 
vernement gourkha au cœur même du xix* siècle, et 
trahissent les secrets d'État que le Darbar se flattait de 
dissimuler. La littérature tibétaine, si mal connue encore, 
réserve certainement de précieuses informations aux 



DOCUMENTS CHINOIS ET TIBÉTAINS 



ISI 



chercheurs à venir ; je n'ai pu lui emprunter que de trop 
rares données. 

Les rapports du Népal avec la Chine et le Tibet reilètent 
dans leur vicissitudes les grands mouvements de l'Asie 
Centrale. Le Népal, en effet, marque l'extrême limite où 




Le Bti^pa lie BuJhnâlb, le granU temple des TibèUins au Népal. 



l'inllucncc chinoise peut atteindre, à l'apogée de son 
expansion. Les grandes dynasties impériales, les T'ang, les 
Mirig, les Mandclious, réussissent seules à inscrire le Népal 
parmi les royaumes tributaires. Dès que l'empire s'affai- 
blit, son action s'épuise et se perd sur la vaste étendue des 
plateaux tibétains. Pour rattacher les documents entre 
eux, j'ai dû par conséquent retracer sommairement dans 



152 LE NÉPAL 

ce chapitre les destinées du Tibet, dans la mesure où elles 
intéressent les destinées mêmes du Népal ; mais cet exposé 
ne vise qu'à rétablir Tenchaînement des faits au point de 
vue de l'histoire népalaise ; il n'est ni original, ni complet, 
et n'a pour objet que d'encadrer les données tirées des 
textes chinois ou tibétains sur le iNépal. 

Le célèbre pèlerin Hiouen-tsang, qui visita les pays 
d'Occident de 629 à 644, parait être le premier voyageur 
chinois qui ait recueilli des informations sur le Népal. Son 
devancier Fa-hien, venu deux siècles plus tôt dans Tlnde, 
ne mentionne pas le Népal dans sa brève Relation des 
Royaumes bouddhiques; et pourtant sa tournée pieuse 
l'avait conduit au pied même de l'Himalaya, dansceTéraï, 
mi-hindou, mi-népalais, oii foisonnent les souvenirs du 
Bouddha ; il y avait adoré les « vestiges sacrés » à Kapila- 
vastu, à Çrâvastî. Mais il avait laissé le Népal en dehors de 
son itinéraire et de ses recherches. 

Hiouen-tsang n'a pas visité lui-même le Népal*, mais il 



1. Stanislas Julien (Préface de la Vie de Hiouen-Uang, p. xxxvii) a 
eu le mérite de signaler et de mettre en pleine lumière la phrase déci- 
sive du Ki-tsarif Eloge des Mémoires (de Hiouen-tsang) qui permet de 
distinguer avec certitude les pays que le pèlerin a visités en personne 
et ceux qu'il a décrits sur la foi d'autrui. « Quand le texte emploie le 
mot hing <' marcher », c'est que Hiouen>tsang est allé lui-même dans 
le pays ; quand il emploie Icheu « aller » r/est qu'il en parle d'après les 
traditions et les on-dit. >>#fr#iRîBM4*S^l»Ba 
S£ -ifc (éd. jap. XXXV, 7. p. 67", col. 11). D'après la notice bibliogra- 
phique sur le Si-yu-ki extraite du Catalogue de la Bibliothèque de K'icn- 
long que Julien a traduite en tête des Mémoires (1, xxiii sqq.) le Ki-tsan a 
pour auteur le moine Pien-ki, contemporain de Hiouen-tsang, qui vivait 
dans le même couvent, et que les catalogues désignent comme le « rédac- 
teur » des Mémoires composés par Hiouen-tsang. Pien-ki était mieux 
qualifié que personne pour indiquer la valeur précise des conventions 
admises dans le texte. Or Julien, dans la liste qu'il a dressée à la fin de la 
Vie (p. 463 sqq.) et où il se fonde sur ce principe de critique pour distin- 
guer les deux catégories de notices insérées dans les Mémoires, classe le 
Népal (n» 76) parmi les royaumes où Hiouen-tsang est allé en personne. 
11 ajoute cependant: « De Fo-U-chi Hiouen-tsang retourne à i^ei-c/j<?-^i et 
arrive à Mo-kia'fo. » Fo-li chi (n» 75), c'est-àrdire le pays des Vrjjis 



DOCUMENTS CHINOIS ET TIBÉTAINS 153 

a trouvé plus d'une fois roccasion de s'en informer, soit 
auprès des moines qui lui servaient de guides entre 
Ayodhyâ et Vaiçâlî, dans la région qui borde THimalaya, 
soit au couvent de Nâlanda oii il séjourna près de deux ans 
et où se rencontraient des religieux venus de l'Inde entière, 
soit auprès des princes qui briguèrent l'honneur de le 
recevoir, Harsa Çîlâditya et Kumâra Bbâskara varman. 
Kumâra, roi du Kâmarûpa, touchait de près au Népal ; des 
rapports n'avaient pu manquer de s'établir entre les deux 



précède immédiatement le Népal, et Fei-che-li, c'est-à-dire Vaîçâll 
(n® 74), précède Fo-li-chi. Si Julien avait cru que Hiouen-tsang était allé 
réellement au Népal, il n'aurait pas manqué de dire, par une formule 
analogue à celle qu'il emploie en pareil cas (n<>» 94, 108, 113, 125, 127, 
138) : « De là, Hiouen-tsang revient à Fo-U'ckiei à Fei-che-li » ; il n'au- 
rait pas repris l'itinéraire en arrière du Népal, à Fo-li-chi. Je suis donc 
porté à croire que Julien a péché par inadvertance, et qu'il se proposait 
en réalité de désigner le Népal, par des lettres capitales, comme un des 
pays que Hiouen-tsang n'avait pas visités. Gomme toujours, l'erreur 
consacrée par la haute autorité de Julien a fait fortune ; Gunningham 
dans la liste qu'il a dressée à son tour (Ancient Geography of India, 
p. 563) conduit Hiouen-tsang au Népal du 5 au 15 février 637. J'ai à mon 
tour répété l'assertion si précise de Gunningham dans ma Note sur la 
chronologie du Népal (Journ. asiat., 1894, 2, p. 57) au risque d'ébranler 
par là même la chronologie rectifiée que je proposais (cf. p. ex. Kielhorn, 
A List of Inscriptions of Northern India, dans Epigraphia Indica, 
vol. V, Appendix, p. 73, note 3). L'examen du texte des Mémoires de 
Hiouen-tsang écarte défînitivement ce semblant de diffîculté. Tandis que 
la route de Vaiçâll est indiquée en ces termes : « De là il marcha (hing) 
140 à 150 li et arriva à Vaiçâll » et celle de Vrjji de même : « De là il 
marcha (hing) 500 li et arriva à Vrjji », pour le Népal le mot caracté- 
ristique hing est omis : « De là, 1 400 li au Nord- Ouest, passant des 
montagnes, entrant dans une vallée, on arrive (tcheu) au Népal. » 
L'absence du mot hing atteste que Hiouen-tsang n'est pas allé au Népal. 
On peut observer au surplus que la Vie de Hiouen-tsang laisse de 
côté le Népal, et conduit directement le pèlerin du royaume des Caûcûs 
à Vaiçâll, et de Vaiçâll au Magadha. Julien lui-même signale cette 
omission et complète l'itinéraire, dans une note (p. 136) à l'aide des 
Mémoires, qu'il rend ainsi : « De là, à 1 400 ou 1 500 li au Nord-Ouest, 
on franchit des montagnes, on entre dans une vallée, et l'on arrive au 
ISépal. » Je ne veux pas faire état en ma faveur de la forme employée 
ici par Julien : « On franchit..., on entre..., on arrive... » car il remploie 
également dans le cas du royaume de Vrjji, alors que le texte emploie 
formellement le mot ?iing. 



154 LE NÉPAL 

Etais. Quand Narendra deva, contemporain de Hiouen- 
tsang, installa au Népal le culte de Matsyendra Nâtha, il y 
amena le dieu « par le chemin du Kâmarûpa » selon le 
témoignage de la Chronique. La notice de Hiouen-tsang 
confirme pleinement par sa nature l'indication expresse du 
texte, qui la déclare fondée sur des informations de seconde 
main. Si Hiouen-tsang était monté au Népal, il y aurait vu 
davantage, et mieux ; il aurait constaté la prospérité du 
bouddhisme, que les inscriptions mettent hors de doute, 
et il aurait remarqué les anciens stupas élevés dans la 
vallée, et tout d'abord le fameux stûpa de Svayambhû 
Nâtha. Comparée aux fragments de Wang Hiuen-ts'e, qui 
traversa le Népal au moment même où Hiouen-tsang quit- 
tait rinde, la notice du pèlerin manifeste plus clairement 
encore sa sécheresse et sa pauvreté. Elle réfléchit avec 
fidélité les préjugés malveillants de la plaine contre la mon- 
tagne ; pour THindou délicat, les rudes habitants de l'Hi- 
malaya sont des brutes épaisses, laides et grossières. 
Néanmoins, en dépit de ses imperfections, ce court cha- 
pitre est la clef de voûte de l'histoire népalaise, grâce au 
nom du roi Amçuvarman qui s'y trouve cité. 

(( Le royaume de D/i-po-lo (Nepâla) a environ quatre mille 
li de tour. Il est situé au milieu des montagnes neigeuses. 
La capitale a une vingtaine de li de circuit. Ce pays offre 
une suite de montagnes et de vallées ; il est favorable à la 
culture des grains et abonde en fleurs et en fruits. On en 
tire du cuivre rouge, des yaks et des oiseaux du nom de 
ming-ming (jîvamjîva). Dans le commerce on fait usage de 
monnaies de cuivre rouge. Le climat est glacial ; les mœurs 
sont empreintes de fausseté et de perfidie ; les habitants 
sont d'un naturel dur et farouche ; ils ne font aucun cas de 
la bonne foi et de la justice et n'ont aucunes connaissances 
littéraires; mais ils sont doués d'adresse et d'habileté dans 
les arts. Leur corps est laid et leur figure ignoble. Il y a 



DOCUMENTS CHINOIS ET TIBÉTAINS 155 

parmi eux des hérétiques et de vrais croyants. Les couvents 
et les temples des Devas se touchent les uns les autres. On 
compte environ deux mille religieux qui étudient à la fois 
le Grand et le Pelit Véhicule. On ne connaît pas exacte- 
ment le nombre des brahmanes et des dissidents. Le roi 
est de la caste des Tsa-ti-li (Ksatriyas) et appartient à la 
race des Li-tcKe-po (Licchavis). Ses sentiments sont purs 
et sa science éminente. Il a une foi sincère dans la loi du 
Bouddha. Dans ces derniers temps il y avait un roi appelé 
Yang-chou-fa-mo (Amçuvarman) qui se distinguait par la 
solidité de son savoir et la sagacité de son esprit. Il avait 
composé lui-même un Traité sur la connaissance des sons 
(Çabda vidyâ çâstra). Il estimait la science et respectait la 
vertu ; sa réputation s'était répandue en tous lieux. 

« Au Sud-Est de la capitale, il y a un petit étang. Si Ton 
y jette du feu, une flamme brillante s'élève aussitôt à la 
surface de Teau ; si Tony jette d'autres objets, ils changent 
de nature et deviennent du feu *. » 

Tandis que Hiouen-tsang, lié par un engagement ancien, 
rentrait en Chine par la voie détournée du Pamir, une 
ambassade chinoise s'acheminait vers l'Inde à travers le 
Tibet ^ Li I-piao la commandait, avec Wang Hiuen-ts'e 
pour second, et vingt-deux hommes d'escorte. Elle rame- 
nait dans l'Inde un brahmane, venu comme hôte officiel de 
l'Empire. La route qu'elle suivait n'avait pas encore été 
frayée; des événements récents, et considérables, l'avaient 
presque soudainement ouverte. A la fin du vr siècle, le 
Tibet barbare et sauvage s'était organisé en nation ; le 
second roi du Tibet, Srong-tsan Gam-po, avait fondé Lhasa, 
étendu son empire au loin, passé l'Himalaya, essayé sur le 

1. HiouEN-TsANG. Mémoires sur les contrées occidentales. Trad. 
Stanislas Julien, t. l, p. 407. 

2. Sylvain Lévi. Les missions de Wang Hiuen-ts'e dans Vlnde, dans 
le Journ, asiat, 1900, mars-avril et mai-juin. 



156 LE NÉPAL 

Népal la force grandissante de ses armes ; vainqueur, il 
avait exigé du roi Amçuvarman la main de sa fille. Puis il 
s'était retourné contre les Chinois, avait osé réclamer à la 
famille des T'ang une princesse de sang impérial comme 
épouse, et avait fini par l'obtenir à force de victoires. Les 
deux reines, qu'une même fortune amenait des bouts de 
l'horizon à la cour d'un barbare de génie, avaient de com- 
mun un zèle ardent pour la foi bouddhique ; elles avaient 
Tune et l'autre apporté de leur patrie leurs idoles, leurs 
rites, leurs livres saints. Srong-tsan Gam-po se laissa 
gagner à leur influence, qui servait en réalité ses ambi- 
tions. Converti au bouddhisme avec son peuple, il frayait 
de pair avec ses voisins de l'Inde et de la Chine. Désormais 
une roule continue, jalonnée de monastères et de chapelles, 
alla de l'Empire du Milieu à l'Hindoustan en passant par 
Lhasa. La mission de Li I-piao suivit d'abord la route 
qu'avait foulée en 641 le cortège de la princesse Wen- 
tch'eng; après Lhasa elle rejoignit l'Himalaya et le franchit 
à la passe de Kirong par le chemin qu'avait pris le cortège 
de la princesse népalaise*. Elle atteignit ainsi le Népal. 
Li I-piao et ses compagnons y furent accueillis, soit à l'aller, 
soit au retour, par le roi Narendra deva qui se plut à leur 
en montrer les curiosités, entre autres la source flambante 
dont la description avait émerveillé déjà lïiouen-tsang. 

La mission est à peine de retour que l'empereur T'ai- 
tsoung, satisfait des résultats obtenus, envoie une nouvefle 
mission au Magadha. Wang Hiuen-ts'e en est cette fois le 
chef, assisté de Tsiang Cheu-jenn comme second ; il 
dispose d'une escorte de trente cavaliers. Mais Harsa Çtlâ- 



1. Au témoignage du Bodhimôr, a les grands Népalais accompa- 
gnèrent la princesse jusqu'à la ville de Dschirghalangtu du pays de 
Mangjul, et s'en retournèrent » (trad. Schmidt, p. 335). Mangjul est 
d'après Jâschke et Sarat Chandra Das, le pays où se trouve la passe de 
Kirong (Tibet. Dict, s. v. Man yuï). 



DOCUMENTS CHINOIS ET TIBÉTAINS 157 

ditya meurt avant l'arrivée de Tambassade ; le ministre qui 
a usurpé le trône vacant ne se soucie pas de demander 
l'investiture aux T'ang ; il se méfie du pouvoir lointain qui 
cherche à intervenir dans les affaires de l'Inde. Il attaque 
la mission, massacre l'escorte, pille le trésor ; l'envoyé et 
sons econd s'échappent à la faveur de la nuit. Heureusement 
pour Wang Hiuen-ts'e, et pour l'honneur de la Chine, le 
Népal est proche ; Srong-tsan Gam-po, l'allié de la famille 
impériale, est vite prévenu. Le Tibet donne àWangHiuen- 
ts'e 1 200 soldats, le Népal 7 000 cavaliers. A la tête de cette 
petite armée, l'envoyé chinois fond sur le Magadha, défait 
les troupes indiennes, emporte la capitale, s'empare de 
l'usurpateur et le ramène triomphalement en Chine, oti il 
arrive en 648. Wang fut encore chargé d'une troisième 
mission dans « les pays d'Occident » (l'Inde) et passa encore 
une fois au Népal en 657. Rentré définitivement dans sa 
patrie, il publia vers 665 une Relation de ses voyages, 
malheureusement perdue. I^armi les rares fragments con- 
servés par des citations, plusieurs ont trait aux merveilles 
du Népal et montrent avec quelle attention l'ambassade 
avait visité le pays. 

I. — « Le Si-kouO'hing-tchoan de Wang Hiuen-ts'e dit: 
La seconde année Hien-king (657) un ordre impérial envoya 
Wang Hiuen-ts'e et d'autres dans les royaumes d'Occident 
pour offrir au Bouddha un kasâya. Ils allèrent au Ni-po-lo 
(Nepâla) vers le Sud-Ouest. Arrivés à P'ouo-lo-toUy ils 
vinrent à l'Est du village au fond d'une dépression. Il y 
avait là un petit lac d'eau en feu. Si l'on prend en main du 
feu allumé pour l'éclairer, soudain à sa surface paraît un 
feu éclatant qui sort du sein même de l'eau. Si on veut 
l'éteindre en l'arrosant avec de l'eau, l'eau se change en 
feu et brûle. L'envoyé chinois et sa suite y déposèrent une 
marmite et firent cuire ainsi leur nourriture. L'envoyé 
interrogea le roi du pays; le roi lui répondit: Jadis, en 



158 LE NÉPAL 

frappant à coups de bâton, on fit paraître un coffret d'or; 
ordre fut donné à un homme de le tirer au dehors. Mais 
chaque fois qu'on le retirait, il replongeait. La tradition 
dit que c'est For du diadème de Mi-le P'ou-sa (Maitreya 
Bodhisattva), lequel doit venir parfaire la voie. Le Nâga du 
feu le protège et le défend ; le feu de ce lac, c'est le feu du 
Nâga du feu *. » 

IL — « Au Sud-Est de la capitale, à une petite distance, 
il y a un lac d'eau et de feu. En allant à un li vers l'Est, on 
trouve la fontaine A -A7-;)o-/e \[e Fa^youen-tchou-lin porte : 
A-ki-po-mi ; même alternance que dans les deux rédactions 
de V Histoire des Tang\, Le tour en est de 20 pou (40 pas). 
Au temps sec comme à la saison des pluies, elle est pro- 
fonde ; elle ne s'écoule pas, mais bouillonne toujours. Si 
l'on tient en main du feu allumé, l'étang tout entier prend 
feu ; la fumée et la flamme s'élèvent à plusieurs pieds de 
haut. Si Ton arrose alors ce feu avec de l'eau, le feu devient 
plus intense. Si on y lance de la terre en poudre, la flamme 
cesse et ce qu'on y a jeté devient de la cendre. Si Ton 
place une marmite au-dessus de l'eau pour y faire cuire des 
aliments, ils sont bien cuits. Il y avait jadis dans cette fon- 
taine un coffre d'or. Un roi ordonna de tirer ce coffre au 
dehors. Quand on l'eut amené hors de la bourbe, des 
hommes et des éléphants le hâtèrent sans réussir à le 
faire sortir. Et dans la nuit une voix surnaturelle dit : Ici 
est le diadème de Maitreya Bouddha ; les créatures ne 
peuvent assurément pas l'obtenir, car le Nâga du feu le 
garde. 

« Au Sud de la ville, à plus de 10 li, se trouve une mon- 
tagne isolée couverte d'une végétation extraordinaire ; des 



I. Missions de 'Wang,.. Fragment IV, tiré du Fa-youen-tchoti-lin, 
chap. XVI, p. 15*», col. 17. — J*ai depuis retrouvé le même passage repro- 
duit littéralement dans le Tchou-king yao-tsi, par Tao-ciie, auteur du 
Fa-youen-tchou-lin^ édit. japon., XXXVl, 1, p. 5*. 



DOCUMENTS CHINOIS ET TIBÉTAINS 159 

temples s'y disposent en étages nombreux qu'on prendrait 
pour une couronne de nuages. Sous les pins et les bam- 
bous, les poissons et les dragons suivent l'homme, appri- 
voisés et confiants. Ils approchent de l'homme et viennent 
recevoir à manger. Qui leur fait violence cause la ruine 
des siens. 

« Récemment les ordres de TEmpire passaient par ce 
royaume et de là se répandaient au loin. Maintenant il 
dépend du T ou- fan (Tibet) *. » 

III. — « Dans la capitale du Népal il y a une construction 
à étages qui a plus de 200 tch'eu de hauteur et 80 pou 
(400 pieds) de tour. Dix mille hommes peuvent trouver 
place dessus. Elle est divisée en trois terrasses, et chaque 
terrasse est divisée en sept étages. Dans les quatre pavillons, 
il y a des sculptures à vous émerveiller. Des pierres et des 
perles les décorent ^ » 

En même temps que la Cour Impériale, l'Église boud- 
dhique de Chine profitait de la voie qui venait de s'ouvrir 
sous les auspices de deux reines dévotes. Entraînés par 
l'exemple de Hiouen-tsang, que sa patrie avait salué au 
retour, après seize ans d'absence, comme un héros et 
comme un saint, emportés vers les Lieux Saints du Boud- 
dhisme par un élan de ferveur qui évoque à la mémoire 
l'Europe des croisades, défendus contre les risques d'une 
longue route par le prestige encore récent d'une nouvelle 



1. Les fragments H et III ne sont pas cités expressément sous le nom 
de Wang Hiuen-ts'e, mais il est peu douteux qu'ils lui soient empiiintés 
par le Fa-youen-tchou-lin, chap. xxix, p. 96, col. 14 et le Cheukia- 
fang-ichi, chap. i, p. 97, coi. 13, Cf. Missions de Wang..,, p. 440 sqq. ; 
aussi pour les identifications. Je pense que la colline décrite est celle de 
Svayambhû. L'étang est peut-être représenté aujourd'hui par Tétang de 
Taudâh, au S.-O. de la vallée. Cf. Wright, p. 178, n. « During the pré- 
sent reign an unsuccessful attempt was made to draw off the water with 
the view of getting the wealth supposed to be sunk in it. » Mais la 
superstition du trésor caché se retrouve partout au Népal. 

2. CheU'hia-fang-tchij comme ci-dessus. 



160 LE NÉPAL 

dynastie, une multitude de pèlerins foulaient alors tous les 
chemins qui vont de la Chine à Flnde, ouvriers obscurs de 
l'expansion chinoise. Le Népal en vit passer plusieurs, et 
leur fut hospitalier. Le plus mystérieux de tous et le plus 
considérable était Hiuen-tchao ; parti de Chine vers 640, 
il avait pris par le Tokhareslan et le Tibet ; la princesse 
chinoise qu'avait épousée Srong-tsan Gam-polui donna une 
escorte pour le conduire dans Tlnde du Nord. Wang 
Hiuen-ts'e, au cours d'une de ses missions, avait entendu 
vanter les vertus de ce religieux ; il les signala dans son 
rapport au trône, et il reçut mandat de ramener Hiuen-tch'ao 
à la capitale. Hiuen-tch'ao rappelé par l'empereur « passa 
par le royaume de Népal ; le roi de ce pays lui donna une 
escorte qui l'accompagna jusque chez les Tibétains ; il y 
retrouva la princesse Wen-tch'eng [la reine] qui lui donna 
beaucoup de présents, le traita avec honneur, et lui pro- 
cura les moyens de revenir dans le pays des T'ang. » Il mit 
neuf mois pour se rendre de l'Inde du Nord à Lo-yang, où 
il arriva en 664-665. 

Il avait dû traverser le Népal à la fin de l'an 663. Un 
ordre de l'empereur le renvoya presque aussitôt dans 
rinde ; il passa cette fois sur les traces de Hiouen-tsang par 
le versant occidental du Pamir, franchit l'Indus, et s'en alla 
séjourner à la grande Université bouddhique de Nâlanda, 
en Magadha. C'est là qu'il fut rencontré, entre 675 et 685, 
par l'illustre émule de Hiouen-tsang, I-lsing, qui y pour- 
suivait de laborieuses et fécondes études. Mais quand 
Hiuen-tch'ao songea au retour, l'Asie Centrale avait brusque- 
ment changé de face. L'Islam à peine fondé venait d'entrer 
en scène : « sur le chemin du Kapiça, les Arabes arrêtaient 
les gens. » Le Tibet s'était brouillé avec la Chine : « sur le 
chemin du Népal, les Tibétains s'étaient massés pour faire 
obstacle et empêcher de passer. » De toutes les routes de 
la veille, il ne restait plus que la voie de mer. Hiuenrtch'ao 



DOCUMENTS CHINOIS ET TIBÉTAINS 161 

n'eut pas le temps de Tentreprendre. 11 tomba malade et 
mourut dans l'Inde du Centre. 

D'autres religieux avaient encore réussi à passer en 
temps opportun. Entre 650 et 655, un moine natif d'outre- 
Chine, parti de Corée, Hiuen-t'ai, traversa le Népal pour 
atteindre l'Inde Centrale. Vers le même temps, Tao-fang 
se rend au Magadha par la voie du Népal ; il séjourne plu- 
sieurs années au couvent de Mahâbodhi, puis retourne au 
Népal où il se fixe. Il y demeurait encore vers 690. Peut- 
être il aimait à y retrouver le dieu de son berceau, Maôju- 
çrî, adoré sur les hauteurs de l'Ou-t'ai chan, dans l'arron- 
dissement de Ping où il était né, et que le bouddhisme 
népalais vénère aussi comme une sorte de divinité patronale. 
C'est aussi du même arrondissement de Ping que venait le 
religieux Tao-cheng qui s'achemina vers Nâlanda, peu de 
temps avant l'an 650, par le Tibet et le Népal. Sur le che- 
min du retour, il ne revit le Népal que pour y mourir, à 
l'âge de 50 ans. Le xNépal fut encore funeste à Matisimha, 
natif de Tch'ang-ngan, qui vint mourir au Népal à 40 ans, 
tandis qu'il rentrait dans sa patrie, et aussi à Hiuen-hoei, 
qui revenait du couvent de Mahâbodhi, et n'avait que 30 ans 
quand il mourut au Népal. Sans doute affaiblis déjà par le 
climat de l'Inde, ils contractaient au passage du Téraï des 
fièvres mortelles. Les couvents népalais reçurent encore 
comme hôtes deux Chinois à demi tibétains déjà ; leur 
mère était la nourrice de « la princesse tibétaine ». L'un 
d'eux résidait encore au Népal dans le Çiva-vihâra, quand 
I-tsing était dans l'Inde *. 

Dès que le Népal avait connu la puissance de l'Empire 



1. V. sur ces divere personnages : 1-tsing. Les religieux éminenis qui 
allèrent chercher la loi dans l'Occident sous la dynastie des Tang, 
trad. Edouard Chavannes. Paris, 1894;§ l(Hiuentch'ao); §6(Hiuen-t'ai) ; 
§ 11 (Taofang); S 12(Taocheng) ; § 15 (Matisimha); § 16 (Hiuen-hoei); 
§ 18 et 19 (les deux derniers). 

11 



162 LE NÉPAL 

Chinois, il s'étail empressé de rechercher la proteclion du 
suzerain lointain qui pouvait le défendre contre les convoi- 
tises des Hindous et des Tibétains, sans menacer de trop 
près son indépendance. Le roi Narendra deva, qui avait 
accueilli avec déférence la mission de Li I-piao vers 644. 
envoya en 651 une ambassade porter au Fils du Ciel ses 
présents respectueux. L'Inde et la Chine à ce moment sem- 
blaient se chercher, s'appeler, et vouloir se fondre pour 
élaborer en commun une forme supérieure de civilisation ; 
Tœuvre patiente des apôtres et des pèlerins qui sillonnaient 
depuis cinq siècles le centre de l'Asie allait porter ses 
fruits. Un voisin du Népal, un prince hindou qui préten- 
dait sortir d'une dynastie vieille de quatre mille ans, le 
plus puissant vassal de l'empereur Harsa Çîlâditya, Kumâra 
Bhâskara varman, roi de Kâmarûpa, comblait de préve- 
nances les Chinois qui passaient dans l'Inde, qu'ils fussent 
des envoyés officiels comme Li I-piao et Wang Hiuen-ts'e 
ou des moines comme Hiouen-tsang et Tao-cheng. Tout 
attaché qu'il était aux doctrines orthodoxes du brahma- 
nisme, il sollicitait de la faveur impériale une traduction 
sanscrite des œuvres de Lao-tzeu'. Le mysticisme méta- 
physique de l'Inde et le réalisme vigoureux de la Chine mis 
en contact pouvaient créer dans l'Extrême-Orient un monde 
harmonieux de croyance et d'action. Les Arabes et les 
Tibétains surgirent tout à coup pour anéantir à l'envi ce 
beau rêve. Un demi-siècle avait suffi pour porter la vague 
furieuse de l'Islam jusqu'au pied du Pamir, un demi-siècle 
avait suffi pour créer sur les plateaux glacés du Tibet une 
puissance rivale des T'ang. La Chine, humiliée, recule. 
C'est en vain que trois fois, entre 713 et 741, le Centre et 
le Sud de l'Inde solHcilent le secours de l'Empereur, qu'ils 
croient encore tout-puissant, contre les deux ennemis qui 

1. Les missions de Wang Hiuen-ts'e, p. 308, n. 1. 



DOCUMENTS CHINOIS ET TIBÉTAINS 163 

menacent leurs frontières. Le descendant de T'al-lsong, 
Hiuen-tsong, se contente d'octroyer aux armées hindoues 
un titre d'honneur. L'Inde a compris cet aveu d'impuis- 
sance. « A dater de 760, les rois de l'Inde cessèrent de venir 
à la cour*. » 

A la chute de la dynastie T'ang, vers le début du x' siècle, 
les relations entre le Népal et la Chine étaient suspendues 
depuis deux cent cinquante ans ; mais les archives impé- 
riales avaient conservé les informations qu'on avait pu 
recueillir sur le petit royaume de l'Himalaya, soit par 
les rapports officiels, soit par les récits des voyageurs. 
Quand la nouvelle dynastie entreprit, selon l'usage, d'écrire 
l'histoire des T'ang qu'elle avait remplacés, on y inséra 
dans la section géographique une notice sur le Népal, 
compilée h l'aide de ces matériaux. La Relation de Wang 
Hiuen-ts'e en a sans doute fourni la plus grande partie ^ 

« Le royaume de Ni-po-io (Népal) est droit à l'Ouest du 
Tou-fan (Tibet) \ Les habitants ont coutume de raser leurs 
cheveux juste au niveau des sourcils ; ils se percent les 
oreilles et y suspendent des tubes de bambou ou de la corne 
de bœuf*; c'est une marque de beauté que d'avoir les 
oreilles tombant jusqu'aux épaules. Ils mangent avec leurs 

1. Ma Toan-lin, Notice sur l'Inde, trad. Stanislas Julien, dans Journ. 
asiat.y 1847, 2. 

2. Je reproduis ici la traduction que j'ai déjà publiée dans ma Note 
sur la chy^onologie du Népal, dans le Journ. asiat., 189'i, 2, p. 65. 
Les Annales des T'ang existent en deux rédactions, désignées respecti- 
vement comme l'Ancienne et la Nouvelle Histoire. J'ai traduit le texte 
que donne V Ancienne histoire, chap. 221. Des Annales, la notice sur 
le Népal a passé avec quelques variantes dans le T'ong-tien et dans l'en- 
cyclopédie de Ma Toan-lin ; Rémusat a traduit le texte de ce compilateur 
dans ses Nouveaux mêlantes asiatiques, t. i, p. 193. J'indiquerai 
dans les notes les variantes de la Nouvelle histoire, et aussi celles du 
T'ong-tien l'édigé au x*-" siècle et copié par Ma Toan-lin. 

3. La Nouv. hist. insère ici : « Dans la vallée de Lo-ling, dans ce pays 
on trouve en abondance le cuivre rouge et le yak ». Cf. Hiouen-tsang, 
sup. p. 154. 

4. Le Tong-lien supprime « la corne de bœuf ». 



164 LE NÉPAL 

mains, sans employer de cuillers ni de bâtonnets. Tous 
leurs ustensiles sont faits de cuivre. Les marchands, tant 
ambulants qu'établis, y sont nombreux ; les cultivateurs, 
rares ^ Ils ont des monnaies de cuivre qui portent d'un 
côté une figure d'homme, et au revers un cheval*. Ils ne 
percent pas les narines des bœufs. Us s'habillent d'une 
seule pièce de toile qui leur enveloppe le corps. Ils se 
baignent plusieurs fois par jour. Leurs maisons sont con- 
struites en bois ; les murs en sont sculptés et peints. Ils 
aiment beaucoup les jeux scéniques, se plaisent à souffler 
la trompette et à battre le tambour \ Ils s'entendent assez 
bien au calcul des destinées et aux recherches de philoso- 
phie physique. Ils sont également habiles dans l'art du 
calendrier*. Ils adorent cinq"* esprits célestes, et sculptent 
leurs images en pierre ; chaque jour ils les lavent avec une 
eau purifiante. Ils font cuire un mouton et l'offrent en 
sacrifice. 

« Leur roi Na-ling ti-po (Narendra deva) se pare de 
vraies perles, de cristal de roche, de nacre, de corail, 
d'ambre " ; il a aux oreilles des boucles d'or et des pendants 
de jade, et des breloques à sa ceinture, ornées d'un Fou- 
tou (Buddha). 11 s'asseoit sur un siège à lions (simhâsana); 
à l'intérieur de la salle on répand des fleurs et des parfums. 



1. La Nouv. hist, ajoute : « Parce qu^ils ne savent pas labourer avec 
les bœufs. » 

2. La Nouv. hist, change le sens par suite d'une ponctuation erronée : 
« Ils ont des monnaies de cuivre qui portent d*un côté une figure 
d'homme, et au revers un cheval et un bœuf^ et qui n'ont pas de trou 
au milieu. » 

3. La Nouv. hist., le Tongtien et Ma Toan-lin suppriment cette 
dernière proposition. 

4. La Nouv. hist. dit seulement : « Ils s'entendent à raisonner, à 
mesurer, à faire le calendrier. » 

5. La Nouv. hist. omet le mot « cinq ». 

6. I^ Tong-tien remplace cette énumération par ces simples mots : 
« Le roi porte un grand nombre d'ornements, de pierres précieuses et 
de perles. » 



DOCUMENTS CHINOIS ET TIBÉTAINS 165 

Les grands et les officiers et toute la cour sont assis à 
droite et à gauche par terre ; à ses côtés sont rangés des 
centaines de soldats en armes. 

« Au milieu du palais il y a une tour de sept étages, 
couverte de tuiles en cuivre. Balustrades, grilles, colonnes, 
poutres, tout y est orné de pierres et de pierreries. A 
chacun des quatre coins de la tour est suspendu un tuyau 
de cuivre ; en bas il y a des dragons d'or qui jettent l'eau. 
En haut de la tour on verse de l'eau dans des auges ; de la 
bouche des dragons elle sort en jaillissant comme d'une 
fontaine. 

« Le père de Na-ling ti-po fut renversé du trône par son 
frère puîné * ; Na-ling ti-po s'enfuit pour échapper à son 
oncle. Les T'ou-fan lui donnèrent refuge et le rétablirent 
sur son trône ; il devint en conséquence leur vassal. Dans 
la période Tcheng-koan (627-649) Li I-piao, officier mili- 
taire de l'empereur envoyé en ambassade dans l'Inde, passa 
,par ce royaume. Na-ling ti-po le vit avec une grande joie ; 
il sortit avec Li I-piao pour visiter l'étang A-ki-po-li * ; 
cet étang a environ vingt pas de circonférence ; l'eau y 
bouillonne constamment. Quoiqu'elle s'écoule en courant, 
elle entraîne pêle-mêle les pierres brûlantes et le métal 
échaufiTé. Elle n'a jamais de crues ni de maigres. Si on 
y jette un objet, il en sort de la vapeur et' de la flamme ; si 
on y met un chaudron, la cuisson se fait en un instant. 
Dans la suite', quand Wang Hiuen-ts'e fut pillé par les 
Indiens, le Népal envoya de la cavalerie avec les T'ou-fan ; 



1. Le texte de la Nouv. hist. prouve qu'il s'agit du frère puîné du 
père de Narendra deva. La Nouv, hist. substitue à tcJiouen « rebelle 
usurpateur» le mot « cha » « mettre à mort ». 

2. Le T'ong -tien ^orie A-ki-po-mi. Cf. Wang Hiuen-ts'e, sup. p. 158. 

3. La Nouv. hist, passe sous silence Tafifaire de Wang Hiuen-ts'e et 
intercale ici : « La 21« année (647) il envoya un ambassadeur présenter 
(des objets que je ne puis identifier, 7 caractères). Dans la période 
Yong-hoei..., etc. » 



1 66 LK NÉPAL 

ensemble ils mirent les Indiens en déroule et remportèrent 
un succès. La seconde année de la période Yong-hoei 
(651) leur roi Chi-li Na-lien-to-io (Çil Narendra) envoya de 
nouveau une ambassade offrir ses hommages et ses pré- 
sents. » 

Isolé de la Chine * dès la fin du vu" siècle, le Népal reste 
attaché au Tibet comme vassal et comme précepteur reli- 
gieux. Converti à la doctrine du Bouddha, le Tibet en son 
zèle veut la connaître et Tétudier tout entière ; il demande 
aux couvents népalais des traducteurs {lotsavas) initiés aux 
arcanes desTantras. Maislalittérature tibétaine est presque 
inexplorée encore ; son histoire est tout entière à faire. 
Elle ne saurait manquer d'enrichir un jour nos connais- 
sances sur le passé du Népal. Le seul missionnaire dont 
nous puissions suivre Titinéraire à travers le Népal ©et le 
célèbre pandit Atîça qui passa de Tlnde au Tibet vers le 
milieu du xr siècle. Atîça, le premier en date des fonda- 
teurs du lamaïsme tibétain, venait du monastère de Vikrama 
çîla, en Magadha. Mandé par le roi Lha Lama Jnâna raçmi 
(ou Gurei), qui régnait sur la province de Ngari, à l'extrême 
Occident du Tibet, Atîça choisit la route du Népal, malgré 
le défour qu'elle lui impose afin d'adorer le très saint 
sanctuaire de Svayambhû Nâtha, dans le voisinage de 
Katmandou. Il franchit la frontière entre Tlnde et le Népal 
près de Cindila krama, monte au Népal ; puis il se dirige à 



1. Pou de temps encore après la chute des T'ang, vers la fin du 
x'^ siècle (964-976) une dernière mission de prêtres chinois passa encore 
au Népal. Ki-ye, parti en compagnie de trois cents çramaças pour 
chercher dans l'Inde des textes sacrés, se rendit à Pâtaliputra, Vaiçâli, 
Kuçinagara; puis du bourg de To-lo franchissant plusieurs rangées de 
montagnes^ il arriva au royaume de Népal. De là il passe au royaume 
de Mo-yu-li (le pays de Mayùratô de l'inscription de Svayambhû Nàtha, 
WHght, p. 230), franchit les montagnes neigeuses, arrive au temple 
San-ye, et rejoint la route de Khotan et Kachgar. V. Edouard Huber, 
vulnéraire du pèlerin Ki-ye dans Vlnde dans le Bulletin de V École 
française d'Extrême-Orient^ II, 3, 256 sqq. 



DOCUMEiNTS CHINOIS ET TIBÉTAINS 167 

l'Ouest vers Palpa, pour aller y saluer le roi souverain du 
Népal, qui y tenait sa cour. Le roi le reçoit en grande 
pompe, lui fait cadeau de son propre éléphant, et lui donne 
une escorte de 425 personnes pour l'accompagner jusqu'au 
lac Mânasa (Manasarovar), probablement par les passes de 
Mastang * . 

L'anarchie qui déchira le Tibet jusqu'au xin* siècle avait 
interrompu les relations politiques avec le Népal ; l'orga- 
nisation du lamaïsme vers le milieu du xiii' siècle con- 
somma la séparation religieuse des deux pays. Le clergé 
népalais, jaloux de ses privilèges et de ses prérogatives, 
repoussait avec énergie la suprématie du Grand-Lama du 
couvent de Sa-skya que le petit-fils de Gengis khan voulait 
imposer aux bouddhistes. L'intérêt monarchique avait pu 
décider le Mongol Khoubilai khan à créer une sorte de pape ; 
le Népal était assez loin pour sauvegarder son indépendance 
religieuse avec son indépendance politique. La ruine des 
Mongols et l'avènement d'une dynastie nationale en Chine 
en 1368 anéantirent le système de poUtique religieuse 
inauguré par Khoubilaï. Les Ming travaillèrent avec vigueur 
à supprimer un pouvoir qui finissait par faire échec à la 
puissance temporelle ; ils multiplièrent les dignités et les 
honneurs à côté du Grand-Lama pour affaiblir son pres- 
tige et lui susciter des concurrents. Le fondateur de la 
dynastie, Hong-wou (1368-1399), semble avoir élevé au 
même rang que le Lama lui-même trois autres patriarches 
tibétains; le second de ses successeurs, Young-lo (1403- 
1425), conféra le titre de roi [wang) à huit lamas du Tibet. 

Le Népal pouvait servir les desseins de la politique chi- 
noise: les relations directes entre les deux pays avaient, il 
est vrai, cessé depuis de longs siècles, mais le panboud- 



l. Life of Atiça, trad. Sarat Ghandra Das, dans Journ. Buddhist 
Teœt Soc, 1, 25-30. 



168 LE NÉPAL 

dhisme mongol avait rappelé rattention sur le dernier 
survivant des royaumes bouddhiques de Tlnde. Justement 
le bruit courait que « ses souverains étaient tous des 
bonzes » ; c'était une rivalité de plus à provoquer contre 
Lhasa. Seize ans après l'expulsion des Mongols, l'empereur 
Hong-wou « ordonna au bonze Tcheu-koang d'aller au 
Népal porter au roi un sceau qui lui conférait l'investiture 
officielle, une lettre, et des soieries, et de se rendre égale- 
ment dans le royaume de (Ti) Yong-ta, vassal du Népal ». 
Il fallait de sérieuses et graves raisons pour déijider le 
Fils du Ciel à prendre les devants et à honorer un petit 
potentat d'une amitié qui n'avait pas été sollicitée. « Grâce 
à la connaissance profonde qu'il avait des livres bouddhi- 
ques, Tcheu-koang sut répondre aux intentions de l'em- 
pereur et manifester sa vertu. Le roi du Népal nommé 
Ma-ta-na lo-mo envoya un ambassadeur à la cour porter 
des présents consistant en petites pagodes d'or, livres 
sacrés du Bouddha, chevaux renommés et productions du 
pays. Cet ambassadeur arriva à la capitale la vingtième 
année de Hong-wou (1387). L'Empereur en fut très content 
et lui conféra un sceau d'argent, un cachet de jade, une 
lettre, des amulettes et des soieries. » L'arrière-pensée de 
Hong-wou se marquait clairement au titre de « lo-mo » 
Lama, que les Annales accolent au nom du roi Ma-ta-na ; 
mais le souverain du Népal dut en être surpris, car la 
dynastie à laquelle il appartenait se piquait d'orthodoxie 
et de pureté brahmanique. En 1390 un autre ambassa- 
deur vint apporter le tribut. L'Empereur lui fit cadeau d'un 
cachet de jade et d'un dais rouge. Pendant les dernières 
années de Hong-wou, il ne vint qu'un seul ambassadeur 
pour une période de plusieurs années. L'empereur Young-lo 
suivit l'exemple de son aïeul. « Il ordonna au bonze Tcheu- 
koang de retourner en ambassade au Népal ; ce pays 
envoya son tribut la septième année (1409). La onzième 



DOCUMENTS CHINOIS ET TIBÉTAINS 169 

année, TEmpereur ordonna à YangSan-pao d'aller offrir en 
présent au nouveau roi du Népal Cha-ko-sin-ti et au roi 
de (Ti) Yong-t'a, Ko-pan, des lettres, des cadeaux en 
argent et en soie. L'année suivante (1414) Cha-ko- sin-i 
ayant envoyé son ambassadeur porteur de son tribut, Tem- 
pereur lui conféra le titre de roi du Népal [Ni-pa-la kouo- 
wang) et lui fit présent d'un diplôme contenant cette investi- 
ture, un sceau en or et un sceau en argent. La seizième 
année (1418) Cha-ko-sin-ti ayant envoyé de nouveau un 
ambassadeur porteur de son tribut, TEmpereur ordonna à 
Feunuque Teng-tch'eng de se rendre au Népal et d'offrir 
au roi un cachet et des pièces de soie et de satin. Teng- 
tch'eng distribua des présents aux princes des différents 
pays qu'il traversa. » Le second successeur de Young-lo, 
Hiuen-te (1426-1435), essaya de continuer la tradition. 
« La seconde année (1427) l'eunuque Heou-hien fut envoyé 
de nouveau faire au roi du Népal des cadeaux consistant 
en pièces de soie et de lin. )> Mais la cour de Pékin attendit 
en vain une politesse de retour. « Dès lors nul ambassa- 
deur ne vint à la cour et nul tribut n'y fut envoyé *. » 

C'est que l'Asie Centrale, perpétuellement en effer- 
vescence, recommençait à traverser une série de crises. 
Le descendant spirituel d'Atîça, Tsong kha pa (1355 à 1417 
environ), venait de réformer l'Église tibétaine en créant la 
secte des Bonnets Jaunes ; héritier accompli des deux civi- 
lisations qui l'avaient formé, il avait fondé sur le dogme 
métaphysique de la transmigration une constitution hiérar- 



1. Depuis le passage « les souverains du Népal étaient tous des 
bonzes », les extraits cités sont tirés des Annales des Ming, chap. cccxxi 
(= Pieni-tien, ch. lxxxv). Je reproduis en général la traduction don- 
née par M. C. Imbault-Huart, dans une note de son Histoire de la 
conquête du Népal, dans le Joum. asiat., 1878, 2, p. 357, n. 1. — 
M. Bretschneider a également donné une traduction de cette notice dans 
Mediœval researches from Eastern Asiatic sources. 1888 (Londres, 
Triibner's séries), vol. 11, p. 222. 



170 LE NÉPAL 

chique du clergé qui combinait dans un compromis har- 
monieux les avantages contradictoires de Télection et de 
l'hérédité : deux papes, Tun à Lhasa, l'autre à Ta-chi- 
loun-po, se partageaient à des titres divers l'autorité 
suprême sur le clergé tout entier. L'organisation tentée par 
Khoubilaï, renversée laborieusement par les Ming, se 
reconstituait en dehors du contrôle impérial, prêle à s'in- 
surger contre lui. Les Ming, affaiblis déjà, durent pactiser 
avec cette nouvelle puissance. Le huitième empereur de la 
dynastie, Tch'eng-hoa (1 465-1 487), conféra le diplôme et le 
sceau aux deux pontifes des Bonnets Jaunes, el leur 
reconnut un droit de suprématie sur les autres dignitaires 
de l'Église. U pensait acheter à ce prix leur concours ou 
leur neutralité, tandis qu'une rébellion sévissait sur les 
confins septentrionaux du Tibet, au bord du Fleuve Jaune. 
Mais la souveraineté accordée aux deux Grands-Lamas 
souleva des résistances ; la secte des Bonnets-Rouges, 
éclipsée par l'Ecole de Tsong kha pa, n'avait pas cependant 
disparu devant sa jeune rivale ; elle recourut au bras 
sécuher, et n'eut pas de peine à gagner la féodalité tibé- 
taine, menacée par le même adversaire. La guerre civile 
se déchaîna sur toute l'étendue de la contrée : elle durait 
encore quand le Jésuite d'Andrada arriva à Chaparangue, 
en 1625, et quand les Pères Grueber et Dorville passèrent 
à Lhasa en 1661 ; elle se prolongeait encore quand les pre- 
miers Capucins arrivèrent à Lhasa en 1709. Mais elle s'était 
alors compliquée d'interventions étrangères. 

Les Mongols, soumis par les Ming et chassés dans la 
Terre des Herbes, n'avaient pas oublié leur grandeur 
passée ; ils attendaient la revanche : l'appui du clergé tibé- 
tain leur parut un appoint décisif ; ils se rangèrent solen- 
nellement sous Tautorité du Grand-Lama en 1577, et se 
déclarèrent les champions de TÉglise à la fois contre les 
rebelles et contre les Chinois. L'empereur Wang-h (1573- 



DÔCCMEMS CHINOIS ET TlBÉTAmS 171 

1620) s'empressa d'adresser an Grand-Lama une ambas- 
sade, des titres et des honneurs considérables ; sa précipi- 
tation trahissait sa faiblesse. Kn 1644,1e dernier des Ming, 
traqué dans son propre palais, se donnait la mort. Depuis 
dix ans déjà, le chef des Mandchous, T'ai-tsong, avait 
usurpé le titre impérial. Le Dalai-Lama de Lhasa suivait 
avec intérêt les progrès du nouveau pouvoir qui surgissait 
à l'horizon dans le voisinage des Mongols déchus. En 1642, 
avant la chute même de Pékin, une ambassade venait à 
Moukden saluer T'ai-tsong le xMandchou (Manju) sous le 
nom de Mafijuçrî : la flatterie prenait un tour ingénieux. 
Un jeu de mots, qui semblait l'écho delà destinée, élevait 
le triomphateur au plus haut rang du panthéon bouddhique. 
Les relations entre le Grand-Lama elles premiers Mand- 
chous se bornèrent longtemps à un échange de politesses; 
les nouveaux maîtres de la Chine étaient trop occupés chez 
eux pour se soucier du Tibet. Un ministre audacieux alla 
même jusqu'à dissimuler pendant quinze ans la mort du 
Dalai-Lama, engagé, disait-il, dans une méditation surna- 
turelle, et sous ce couvert il exerça sans être inquiété un 
pouvoir absolu (1682-1697). Il en profita pour exciter les 
Mongols à la guerre sainte contre la Chine et pour soutenir 
sans se compromettre la grande rébellion des Dzoungares. 
Mais l'empereur K'ang-hi, l'illustre contemporain de 
Louis XIV (1 662-1 722), réussit à réduire ces ennemis redou- 
tables. Toutefois, avant d'intervenir en personne au Tibet, 
il lança sur la capitale des Lamas le prince des Khoskhotes, 
son allié, Latsan khan. La ville fut prise et le ministre 
usurpateur tué (1706). Peu d'années après, les Capucins 
fondaient leur mission népalaise (1707-1709). Un nouveau 
mouvement des Dzoungares amena l'intervention directe 
de l'Empire : les troupes de K'ang-hi, au nombre de 130000 
hommes, occupèrent Lhasa. Le pouvoir spirituel fut laissé 
au Dalai-Lama ; mais un conseil de gouvernementfutchargé 



172 LE NÉPAL 

de Fadministration sous le contrôle chinois. Le Tibet per- 
dait son autonomie ; la Chine s'étendait jusqu'aux frontières 
du Népal. 

Les trois rois qui se partageaient le Népal crurent sage 
de se concilier au plus vite un voisin dangereux. « Durant 
la neuvième année Yong-tcheng (1731), les trois tribus 
qui composaient le pays de Pa-lo-pou (Népal), celles A^Ye- 
leng (Patan), de Pou-yen (Bhatgaon) et de K ou['kou\-mou 
(Katmandou) adressèrent chacune àTEmpereur une pétition 
écrite sur feuilles d'or et ofiTrirent en tribut des productions 
du pays*. » Le résident chinois au Tibet informa la cour 
de Pékin que « les trois khans d'outre-Tibet désiraient 
envoyer le tribut ». L'Empereur répondit que, vu la lon- 
gueur du voyage, les choses devaient se faire au Tibet *. 
Sept ans plus tard, un nouveau rapport officiel annonce 
« que les trois khans du Népal sont en guerre ^ ». 

Des relations commerciales unissaient le Népal etle Tibet 
depuis le début du xvu* siècle. Vers l'an 1600, quand Çiva 
Simha Malla régnait à Katmandou, le voyage du Népal à 
Lhasa passait encore pour une entreprise difficile. Mais 
sous son successeur, Laksmî Narasimha Malla, Bhlma 
Malla, membre de la famille royale et ministre d'État, 
envoya des trafiquants au Tibet, puis il y alla en personne, 
et il en expédia des quantités d'or et d'argent à Katman- 
dou. Il négocia même une sorte de traité de commerce 
en vertu duquel les biens des Népalais décédés à Lhasa 
devaient faire retour au gouvernement du Népal. Enfin 
il rangea la ville de Kuti sous la juridiction du Népal *. 

i. Histoire de la conquête du Népal, trad. Imbault-Huari, loc. laud, 

2. Nepaul and Chinay by E.-H. Parker; dans Asiat. Quart. Revieu), 
1899, p. 64-82. 

3. 76. Cf. Vaniçâv., 197 : « At this time [Népal Saip, 857 =1737 A. D.] 
the Râjâs of Bhàtgâon, Lalit-paian, and Kântipur were on bad terms 
with each other. » 

4. Vantçâv., 209 et 211. 



DOCUMENTS CHINOIS ET TIBÉTAINS 



173 



Le trafic devint si actif que vers 1650 le pieux Siddhi 
Narasimha Malia, roi de Palan, se préoccupa d'assurer 
par un règlement spécial la puriBcalion des marchands 
indigènes qui revenaient du Tibet souillés par un 
voyage hors des pays orthodoxes et par le contact d'une 




Stùpa de SvajBmbhd NâUi». Entrée de la terraaie. 



race que les brahmanes déclaraient impure'- Le Népal 
devint le monnayeur du Tibet : Mahendra Malla, roi de 
Katmandou, avait obtenu des Mogols de Delhi (vers 1 550- 
1560)rautorisatioa de battre monnaie en argent ; les pièces 
frappées à son eflîgie ou copiées sur ce type devinrent, 



174 LE NÉPAL 

SOUS le nom de Mahendra-mallî , la seule monnaie en cours 
au Tibet. Le Népal échangeai t sa monnaie contre des espèces 
brutes, et y gagnait gros. Le dernier roi de Bhatgaon, 
Ranajita Malla, « qui était prudent et entendu, envoyait à 
Lhasa de grandes quantités d'argent monnayé, et recevait 
on échange de grandes quantités d'or et d'argent * ». Tenté 
par l'appât d'un gain facile, il ne craignit pas d'altérer le 
litre de ses monnaies. 

La conquête du Népal par les Gourkhas (1765-1768) 
interrompit tout à coup ce commerce lucratif. Les nouveaux 
maîtres du royaume se méfiaient de leurs sujets autant 
que des étrangers ; il leur fallait rester sous les armes, et 
les ressources naturelles du pays ne suffisaient pas à entre- 
tenir une multitude de soldats. Prithi Narayan établit des 
taxes écrasantes sur les transactions ; sous les prétextes les 
plus frivoles, les marchands étaient frappés de lourdes 
amendes. Les religieux errants (Gosâins) qui colportaient 
les marchandises entre THindoustan et le Tibet furent 
chassés du royaume ; les plus gros trafiquants du Népal 
s'empressèrent de chercher ailleurs une patriejplus accom- 
modante. Il ne restait plus en 1774 au Népal, pour com- 
mercer avec le Tibet, que deux maisons tenues par des 
Cachemiriens ; pour les empêcher de déserter à leur tour, 
le roi Gourkha ne les laissait sortir du pays que sous cau- 
tion. Les rares marchands qui osèrent se risquer désormais 
au Népal en pâtirent : Prithi Narayan leur fit couper les 
oreilles; puis, il les expulsa. Le Teshu-Lama de Ta-chi- 
loun-po, le second du Dalai-Lama, pouvait écrire au roi du 
Népal : « Tous les marchands, Hindous aussi bien que 
Musulmans, ont peur de toi ; personne ne veut entrer dans 
ton pays ». On chercha d'autres voies enlre l'Inde et le 
Tibet ; on en revint à la route du Sikkim, que le commerce 

1. 76., 196. 



DOCUMENTS CHINOIS ET TIBÉTAINS 175 

avait désertée depuis que le Népal s'était ouvert ; mais elle 
était décidément trop insalubre ; il fallut y renoncer. Au 
surplus, le Sikkim à son tour tomba sous la domination des 
Gourkhas. Le Bhoutan était en proie à des dissensions et 
ne se prêtait pas h un trafic régulier. Warren Hastings, 
qui voulait faire du Bengale le marché maritime de FAsie 
Centrale, envoya en 1774 George Bogie en mission à 
Ta-clii-loun-po pour négocier un arrangement commercial 
entre la Compagnie, le Bhoutan et le Tibet. 

Prithi Narayan en prit ombrage ; il voyait ses revenus se 
tarir. 11 adressa une lettre officielle aux autorités tibétaines : 
« 11 proposait d'établir à Kuti, Kerant (Kirâta ou Kirong ?) 
et dans un autre endroit, sur les frontières du Népal et du 
Tibet, des comptoirs où les marchands du Tibet pourraient 
acheter les produits du Népal et du Bengale ; il laisserait 
transporter à travers son royaume les articles ordinaires 
de commerce, à Texclusion du verre et d'autres curiosités. 
Il désirait en retour que le Tibet n'eût pas de rapports avec 
les Fringhis ou les Mogols et leur interdît l'entrée du pays, 
comme c'était l'ancien usage et comme il était résolu à 
faire: unFringhiétaitjustementprès de lui, à ce moment-là 
même, à propos d'une affaire, mais il avait l'intention de 
le renvoyer le plus tôt possible. » La suite de sa dépêche 
traitait une question qui le touchait plus vivement : maître 
du Népal, il avait fait rentrer toute la monnaie en circula- 
tion, Tavait fondue pour la frapper à son nom, et s'était 
empressé d'expédier au Tibet ses nouvelles roupies ; il 
entendait poursuivre à son compte les procédés d'exploi- 
tation inaugurés par les iMallas. Mais les marchands du 
Tibet avaient refusé la nouvelle monnaie ; le conquérant 
avait donné assez de preuves de sa mauvaise foi et de sa 
brutalité pour justifier leur méfiance et provoquer des 
représailles. Ils offrirent comme transaction d'échanger 
les roupies du Gourkha contre les roupies des Mallas qui 



176 LE NÉPAL 

circulaient au Tibet. Prithi Narayan ne gagnait rien à cette 
combinaison. Il déclara que l'argent de Ranajita Malla, 
étant falsifié, ne valait pas son propre argent, et il rejeta 
Tarrangement. Le commerce entre les deux pays cessa. La 
mort de Prithi Narayan en 1775 n'améliora pas les rela- 
tions des deux Etats ; le Teshu-Lama prit l'initiative de 
nouvelles démarches, qui n'eurent pas d'eflfet *. 

Le Népal ne bougea pas ; mais le Teshu-Lama s'était 
compromis. Il avait accueilli en ami l'agent de Warren 
Hastings et du gouvernement britannique ; il s'occupait 
d'ouvrir le Tibet au commerce étranger, et même au 
commerce anglais. Il agissait en chef indépendant, comme 
s'il avait oublié les événements accomplis depuis 1750. 
Les Chinois se chargèrent de les lui rappeler. Une der- 
nière et formidable révolte avait coûté au Tibet les derniers 
vestiges de son autonomie ; deux commissaires chinois 
résidaient à Lhasa et surveillaient les ministres du Lama, 
qu'on avait rétabli dans son pouvoir temporel ; une garnison 
chinoise occupait un faubourg de Lhasa ; des postes chinois 
gardaient toutes les passes des frontières. Le Teshu-Lama, 
coupable d'imprudence, était un personnage trop vénéré 
pour qu'on pût agir brutalement à son égard. L'empereur 
K'ien-long imagina un subterfuge ingénieux, digne de son 
adresse politique. Il allégua son grand âge, et demanda en 
termes pressants au Teshu-Lama de lui apporter avec sa 
bénédiction les instructions sublimes de la sainte doctrine. 
Le Lama s'excusa longtemps ; mais il dut enfin céder, 
quitta son monastère en 1779, gagna la Mandchourie par 
la voie plus courte et plus pénible du Koukou-nor, suivit 
l'Empereur de Jéhol à Pékin, traité comme un dieu plus 
que comme un homme, et mourut soudainement dans la 

1. La plupart des détails sont empruntés à la Relation de George 
Bogie publiée par M. Markham dans le volume déjà cité : Tibet, etc., en 
particulier, p. 127-159. 



DOCUMENTS CHINOIS ET TIBÉTAINS 177 

capitale impériale, en 1780, soit de la petite vérole, soit du 
poison. En attendant la majorité de Tentant où il s*était 
réincarné, comme il sied aux Lamas, la cour confia la 
direction des affaires de Ta-chî-loun-po à un frère du 
Teshu-Lama, qui l'avait accompagné à Pékin et qui offrait 
les meilleures garanties. 

Mais le défunt avait un autre frère, qui demeurait à 
Ta-chi-loun-po, et qui passait pour une mauvaise tête ; on 
Y appelait Cha-mar-pa «le Bonnet-Rouge », soit qu'il appar- 
tint eu effet à cette secte, soit par mépris. Quand il apprit 
la mort du Lama, Cha-mar-pa mit la main sur le trésor du 
couvent et s'enfuit au Népal ; là, il peignit aux Gourkhas 
éblouis un Tibet de fantaisie avec un sol rempli de métaux 
précieux et des monastères bourrés de richesses. 11 n'en 
fallait pas tant pour enflammer la cupidité insatiable des 
Gourkhas: une troupe forte, dit-on, de 7 000 hommes 
franchit les passes à l'improviste en avril 1790, sous pré- 
texte de devancer une agression imminente des Tibétains, 
d'exiger une convention monétaire, enfin de protester 
contre unç élévation des tarifs de douane et contre la mau- 
vaise qualitédusel fourni par les Tibétains : trop déraisons, 
et de raisons trop incohérentes pour être sérieuses. Ils 
avancèrent à marches forcées et parurent sous les murs de 
Shikar-Jong, à mi-chemin de Lhasa. Les Tibétains affolés 
essayèrent en vain de secourir la place. Les commissaires 
chinois, épouvantés de leur responsabilité, voulurent à tout 
prix régler l'affaire avant que l'Empereur en fût avisé : ils 
promirent aux Gourkhas un règlement avantageux ; les 
Gourkhas se retirèrent, et s'installèrent àKuti, à Kirong et 
à Phullak, en possession des passes. Kirong fut choisi 
comme siège des négociations. Les Gourkhas réclamaient 
une indemnité de guerre de cinq millions de roupies, ou la 
cession de tout le territoire qu'ils avaient conquis au Sud 
du mont Langour, ou un tribut annuel de 100000 roupies. 

12 



178 LE NÉPAL 

Après de longues résistances, les A^an-po (i^vieurs) tibétains 
cédèrent aux naenaces des Gourkhas et aux instances pres- 
santes des commissaires chinois ; ils promirent solennelle- 
ment un tribut annuel de 50000 roupies (ou ISOOOtaëls). 
La première annuité payée, les Gourkhas évacuèrent les 
passes et rentrèrent au Népal. Pour se prémunir contre 
une rétractation éventuelle, ils s'empressèrent d'envoyer 
à l'Empereur deux ambassadeurs avec une escorte de 
vingt-cinq personnes, sous prétexte d'offrir le tribut et de 
solliciter l'investiture officielle du royaume. K'ien-long les 
reçut, souscrivit à leur demande et envoya de plus au roi 
du Népal un costume splendide. L'ambassade rentra au 
Népal après quatorze mois d'absence. 

Mais, tandis que le commissaire chinois Tchong-pa 
annonçait triomphalement à TËmpereur la soumission des 
ennemis, et représentait l'ambassade des Gourkhas comme 
un acte de contrition, le Dalai-Lama refusait de souscrire 
aux engagements pris. Les Gourkhas frustrés réclamèrent 
en vain l'exécution du traité ; ils portèrent plainte au com- 
missaire chinois qui, fidèle à sa tactique, intercepta la 
plainte et se garda d'en aviser le gouvernement de Pékin. 
Les Gourkhas enhardis reprirent en armes la route du Tibet 
(1791), pénétrèrent par la passe de Kuti et marchèrent 
droit sur Ta-chi-loun-po. Terrifié, le résident chinois vou- 
lait évacuer le Tibet : il n'essaya pas même de défendre le 
couvent du Teshu-Lama. Le Teshu-Lama, qui était tout 
jeune encore, ne dut son salut qu'à une fuite précipitée ; 
un fonctionnaire chinois fut pris et envoyé au Népal. Les 
Gourkhas pillèrent le couvent et se replièrent en arrière 
pour mettre leur butin en sûreté, sans profiter du désarroi 
général qui leur ouvrait le chemin de Lhasa. L'Empereur 
cependant avait sommé le gouvernement gourkha, par un 
envoyé spécial, de lui remettre le bonze Cha-mar-pa tenu 
pour rinstigaleur etl'auteur de ces troubles. L'envoyé chi- 



DOCaMENTS CHINOIS ET TIBÉTAINS 179 

nois fui traité grossièrement ; sans respect des rites com- 
pliqués de Tétiquetle chinoise, un simple huissier prit 
livraison de la lettre impériale. La mesure était comble 
(janvier 1792). K'ien-long donna Tordre à 5 000 soldats des 
principautés eJ des colonies militaires du Kin-tchoan de 
rallier les 3000 réguliers en garnison au Tibet; et pour 
opposer à la valeur éprouvée des Gourkhas de solides adver- 
saires, il leva parmi ses fidèles Mandchous une troupe de 
2 000 hommes recrutés parmi les tribus belliqueuses des 
Solon, sur les bords de l'Argoun ; il fallait gagner du temps ; 
on leur fit prendre la route du Koukou-nor, plus courte de 
trente jours que la voie de ïa-tsien-lou, mais hérissée de 
difficultés et d'obstacles. En mai 1 793 , les trois contingents 
étaient réunis sous le commandement de Fou-k'ang ; l'ar- 
mée chinoise ne comptait que 10000 hommes, au témoi- 
gnage de rhistorien chinois ; la relation tibétaine lui attribue 
70 000 hommes, partagés en deux divisions. 

Une première rencontre se produisit à Tingri Meidan, 
entre Shikarjong et Kuti ; les Gourkhas, vaincus après une 
lutte acharnée, battirent en retraite ; Fou-k'ang occupa 
sans lutte lapasse de Kirong (juillet 1 793), mais la montagne 
coûta aux envahisseurs plus d'hommes que la bataille ; 
Tavalanche et le précipice étaient plus meurtriers que les 
Gourkhas. Une à une les positions des Gourkhas tombèrent 
aux mains des Chinois ; Fou-k'ang avait à son service une 
artillerie légère qui fit merveille : des canons de cuir qui 
tiraient cinq ou six bombes, et qui éclataient ensuite. Enfin 
Tarmée chinoise apparut sur la hauteur de Dhebang, au- 
dessus de Nayakot, à une journée de Katmandou (30 kilo- 
mètres), le 4 septembre 1792. Les Gourkhas massés ten- 
tèrent un suprême effort ; mais Fou-k'ang lança sur eux 
ses troupes, soutenues et maintenues par son artillerie 
qu'il avait fait installer en arrière, à la manière chinoise, 
contre les ennemis et contre les fuyards. Le Népal était 



180 LE NÉPAL 

définitivement vaincu ; il ne restait comme ressource que 
de recourir aux voisins délestés qui occupaient le Bengale. 
Le roi Gourkha sollicita le secours des Anglais ; mais Lord 
Cornwallis, en date du 15 septembre, se refusa à une inter- 
vention armée : il alléguait les goûts pacifiques de la Com- 
pagnie etrinlérêt du commerce anglais à Canton. Il s'offrait 
toutefois en médiateur entre les deux parties et annonçait 
renvoi d'un représentant autorisé (Kirkpatrick), Le Népal 
n'avait plus qu'à choisir entre les ennemis de son indé- 
pendance ; il préféra s'arranger avec les Chinois. Fou-k'ang 
ne se montra pas trop exigeant ; son armée était réduite 
en nombre, épuisée par la fatigue et par le climat; l'hiver 
approchait, qui allait fermer les passes ; une fois bloqués 
au Népal, sans ravitaillements et sans base d'opération, ses 
soldats étaient perdus. L'Empereur, il est vrai, avait d'abord 
eu l'intention de diviser le Népal en plusieurs principautés, 
à la façon des pays tartares et conformément aux traditions 
du pays. Fou-k'ang n'alla pas jusqu'à cette extrémité : les 
Gourkhas rendirent les conventions signées en 1790 et 
désavouées parle Dalai-Lama, les richesses : bijoux, sceaux 
d'or, boules dorées du faîte des pagodes, qu'ils avaient rap- 
portées du pillage du Tibet, et aussi deux lamas : Tan-tsing 
et Pan-tchou-eul, qu'ils avaient faits prisonniers. Cha- 
mar-pa s'était empoisonné, de gré ou de force ; son cadavre 
fut remis aux Chinois. Enfin les Gourkhas offrirent en tribut 
des éléphants domestiques, des chevaux indigènes et des 
instruments de musique, demandant qu'il leur fût éternelle- 
ment permis de vivre sous les lois de la Chine. L'Empereur 
profita de la victoire pour consolider l'autorité chinoise au 
Tibet : il y établit une garnison régulière de 3 000 soldats 
indigènes et de 1 000 soldats chinois et mandchous ; des 
postes chinois furent répartis tout le long de la frontière 
sous prétexte de veiller à la loyauté des échanges, mais 
avec la mission réelle d'interdire l'entrée du pays aux 



DOCUMENTS CHINOIS ET TIBÉTAINS 181 

Européens ou même à leurs sujets asiatiques. Un nouveau 
règlement sur Télection du Grand-Lama restreignit encore 
les droits féodaux de l'Église. Le succès des Chinois coûta 
plus cher au Tibet qu'au Népal. L'Empereur avait appris 
par les rapports officiels le courage indomptable du petit 
peuple qui avait osé lui faire échec ; l'ambassadeur (Macarl- 
ney) envoyé par les Anglais à la cour de Pékinw pour porter 
le tribut» en 1795 confirma et compléta ces informa- 
tions . K'ien-long se le tint pour dit. Sur le point d'abdiquer 
après soixante ans de règne (1736-1796), il recommandait 
à son successeur de ne point intervenir sans nécessité 
absolue dans les affaires des Gourkhas\ 

Il est piquant de placer en face des faits le récit de la 
chronique gourkha : « Le roi Ran Bahâdur Sah, ayant appris 
les détails du pays septentrional de la bouche de Syâmarpa 
Lâmâ, qu'il avait mandé, envoya des troupes à Sikhârjun 
qui pillèrent Digarchâ et ne respectèrent pas l'autorité chi- 
noise. L'Empereur de Chine, ne pouvant admettre cette 
insulte, envoya une grande armée sous le commandement 
du KSjï Dhurîn et du ministre Thumthâm. Cette armée 
atteignit Dhëbun ; alors le Raja chargea un Lâkhyâ Bândâ 
de Bhinkshê Bahâl d'une cérémonie expiatoire [puraçcarana) 
tandis que iMantrinâyak Dâmôdar Fânde taillait les ennemis 
en pièces et obtenait une grande gloire. Après cela l'Em- 
pereur de Chine, pensant qu'il valait mieux vivre en amitié 
avec les Gourkhas, fit la paix avec eux*. » 

1. L'histoire de la guerre entre le Népal et la Chine est fondée sur: 
l® KiRKPATRicK, appendice l (récit gourkha) ; II (récit tibétain et corres- 
pondance de Lord Gornwallis avec le Dalai-Lama et le Raja du Népal); 
2° TuRNER, Embassy to Thibet, p. 437 ; 3° Markham, Tibet^ p. lxxyi-lxxvh 
(fondé sur les souvenirs de Hodgson qui s'était enquis auprès de Bhim 
Sen Thapa) ; 4« Cheng-ou ki, trad. Imbault-Huart, loc. laud. ; 
5® Parker, Nepaul and China (d'après les documents chinois), loc, 
laud, — Hamilton est seul à prétendre {Nepaly p. 249) que les Gourkhas 
durent remettre aux Chinois cinquante jeunes filles et des provisions de 
route, et qu'ils gardèrent leur butin. 

2. Vafjïpdv., 260-1, 



182 LE NÉPAL 

Le traité de 1792 est encore en vigueur, et le Népal n'a 
pas cessé de payer tous les cinq ans un tribut à la Chine. 
Les Gourkbas en sont venus à tirer vanité de ce vasselage 
qui les rattache à un empire dont ils s'exagèrent la puis- 
sance actuelle, sans autre charge qu'une formalité indiffé- 
rente. Leur esprit mercantile a su en tirer un avantage de 
lucre. 

Tous les cinq ans, le Népal doit envoyer à Pékin une 
ambassade composée de plusieurs hauts dignitaires assistés 
d'une escorte ; elle va saluer le Bodhisattva Manjuçri dans 
la personne de l'Empereur, et déposer entre les « cinq 
griffes du Dragon » un placet écrit sur des feuilles d'or avec 
des cadeaux variés. Le nombre des personnes qui com- 
posent l'ambassade est fixe et constant ; il ne doit pécher 
ni par défaut ni par excès. Si par un fâcheux hasard un des 
membres de la mission tombe gravement malade en route, 
on ne lui permet pas de s'arrêter ou d'abandonner le 
voyage ; on le transporte en palanquin ; à défaut de palan- 
quin, on le lie à la selle de son cheval. Le voyage doit 
s'effectuer en un temps donné, par des étapes déterminées : 
la complication des relais à organiser le long d'un parcours 
immense explique cette rigueur intransigeante. Au reste, 
on s'applique à rendre la route aisée, agréable même autant 
que possible ; on prend soin de ménager aux membres de 
la mission des distractions d'ordre intime qu'ils ne mépri- 
sent point. En douze étapes, la mission atteint la frontière 
du Tibet à Kuti (ou Nilam) dont les Gourkhas sont maîtres 
depuis 1853. Un officier chinois prend alors charge du 
convoi et le conduit en vingt-huit étapes jusqu'à Lhasa par 
Tingri et Shigatze. A Lhasa, un mois et demi de halte. Le 
commissaire impérial procède à l'inventaire des cadeaux, 
constate qu'ils sont conformes aux stipulations de 1792 et 
les fait soigneusement emballer. Il instruit ensuite les délé- 
gués des rites à suivre en présence de l'Empereur, leur 



DOCUMENTS CHINOIS ET TIBÉTAINS 183 

délivre leur indemnité de voyage, et leur donne de menus 
présents à titre personnel (soie, satin, vêtements fourrés) ; 
les délégués lui remettent en échange, ainsi qu'au Dalai 
Lama, les présents personnels du roi népalais. De Lhasa à 
Ta-tsien-lou, frontière de la Chine et du Tibet, en 64 étapes, 
par Detsin dzong, Gya-la, Gyamdo dzong, Artsa, Lhari, 
Alamdo, Chor-kong-la, Lhatse, Nganda, Lagong, Tchamdo, 
Tag yab, Nyeba, Batang, Litang. L'escorte venue de Lhasa 
s'arrête à Ta-tsien-lou, et les mandarins du Sse-tchoan 
prennent alors la direction avec la responsabilité de l'am- 
bassade. En soixante-douze étapes, elle arrive par la route 
du Ho-nan à Pékin, après huit grands mois de chemin. 
Elle séjourne quarante -cinq jours dans la capitale, et ses 
chefs sont admis une fois à se prosterner devant l'Empereur 
en personne. Puis elle s'en retourne par la même voie, 
mais elle traverse l'Himalaya à la passe de Kirong. La terre 
barbare a souillé les envoyés gourkhas ; il leur faut s'arrêter 
trois jours à Nayakot, pour y subir les expiations rituelles 
qui leur rendront, avec la pureté légale, la caste perdue. 
Comme une consécration publique de leur pureté recouvrée, 
le roi leur offre de l'eau avec sa propre aiguière. Une pro- 
cession d'étal va recevoir ensuite la missive impériale que 
rapporte l'ambassade. Le roi marche en tête, accompagné 
de cinquante nobles à cheval ; les conseillers du roi sont 
montés sur des éléphants ; trois mille soldats encadrent le 
cortège. A une lieue de la capitale, le roi descend de son 
éléphant; il prend la missive que l'envoyé portail à son 
cou, suspendue dans un étui couvert de brocart ; la canon- 
nade salue ce moment solennel. Le roi suspend de nouveau 
la lettre au cou de l'envoyé. L'envoyé monte alors sur un 
éléphant et prend à son tour la tête du défilé jusqu'à l'en- 
trée du palais. 

L'honneur d'aller à Pékin est très recherché. Ce n'est 
pas que la passion du voyage sévisse au Népal ; mais les 



184 LE NÉPAL 

Gourkhas, esprits pratiques, apprécient un autre avantage. 
Le personnel de la mission est entretenu, pendant les 
dix-huit mois d'absence, aux frais du trésor chinois, logé, 
nourri, transporté gratuitement; et de plus il est tant à 
l'aller qu'au retour exempté des droits d'entrée ou de sortie 
sur ses colis : c'est une occasion de trafic lucratif. Un des 
articles qui laisse le plus de profit, c'est les conques de 
l'Inde ; elles sont peu encombrantes et se paient au poids 
de l'or, de 3 000 à 4 000 francs. On les emploie surtout dans 
les lamaseries ; les esprits des tempêtes passent pour y 
résider*. 

Les Gourkhas ont toujours cherché à tirer parti de leurs 
relations avec la Chine: en 1815, au cours de la guerre 
qu'ils soutenaient contre les Anglais, ils pressèrent l'em- 
pereur d'envoyer des troupes chinoises à leur secours. 
Fidèle aux leçons de K'ien-long, l'Empereur refusa d'in- 
tervenir. En 1841, ils offrirent à la Chine, en guerre avec 
les Anglais, d'opérer une diversion sur les frontières de 
l'Inde ; la Chine repoussa cette aide compromettante ; les 
Gourkhas n'hésitèrent pas à réclamer une compensation 
pour le profit qu'ils auraient pu faire. En 1853, tandis que 
la Chine luttait contre la révolte des T'ai ping, les Gourkhas 
vinrent encore offrir leurs services sans plus de succès. Ils 
réclamèrent alors, comme en 1841 , une compensation, pour 
se dédommager, et se saisirent de Kirong et de Kuti, qu'ils 
gardèrent ; ils poursuivirent leurs empiétements, mais se 
virent contraints d'accepter un arrangement en 1858. Le 
premier ministre du Népal, Jang Bahadur, reçut à cette 

1. Sur la mission à Pékin, j'ai utilisé: Gavenagh, 63-66 (après les 
officiers népalais) ; Hodgson, Misceîlaneous Essays^ 11, 167-190 (itiné- 
raires népalais) ; Hunter, Life of Hodgson^ p. 78 (réception de l'am- 
bassade à Katmandou) ; Imbault-Huart, Un épisode des relations 
diplotnatiques de la Chine avec le Népal en 1842, dans Revue de 
VExtréme-Chnenty lll (1887), 1-23 ; Rockuill, The land of the Lamas. 
London, 1891 (rencontre avec l'ambassade). 



DOCUMENTS CHINOIS ET TIBÉTAINS 185 

occasion, avec un boulon de mandarin, le titre de « Tong 
lin pim ma ko kang wang syan » , général en chef de Tarmée , 
prince vraiment brave et premier ministre. Bir Shamsher 
Jang, qui exerça les fonctions de premier ministre de 
1886 à 1901, reçut la même distinction, et il n'en tirait pas 
médiocrement vanité. 

Une convention conclue en 1856, complétée en 1860 à 
la suite d'une guerre sanglante entre le Népal et le Tibet 
(1854-1856), applique aux relations commerciales des deux 
pays les mêmes règlements qu'au commerce chinois-russe 
via Kiakhta. Une foire se tient tous les ans, au printemps, 
à Kuti et à Kirong ; les Tibétains viennent y échanger sous 
le contrôle officiel le thé et le sel contre les marchandises 
du Népal. Enfin le Népal, en vertu de ses droits tradition- 
nels, conserve à Lhasa une concession administrée par un 
agent népalais, sous la garde d'un poste gourkha. Le gou- 
vernement tibétain s'engage à payer aux Gourkhas un tribut 
annuel de 10000 roupies. 

Par ses démêlés avec la Chine et par ses ambassades au 
trône impérial, le Népal a deux fois acquis le droit de 
figurer un jour dans les Annales de la dynastie mandchoue. 
Quand une tourmente aura fait disparaître les héritiers 
dégénérés de K'ang-hi et de K'ien-Iong, une commission 
officielle sera chargée, conformément à la tradition, de 
compulser les archives des Ta-Tsing et de rédiger leur 
histoire. Sans attendre une éventualité qui ne parait plus 
éloignée, il est aisé d'anticiper sur la notice qui sera con- 
sacrée au Népal dans la description géographique de 
l'Empire mandchou. Les documents chinois qui sont dès 
maintenant accessibles en contiennent presque toute la 
substance : tels le Wei-tsang fou ki^^ composé par un 

1. Traduit en russe par le moine Hyacinthe ; mis en français et enrichi 
de notes nombreuses par Klaproth, Nouveau journ. asiat.j IV, p. 81 ; 
VI, p. 161 ; Vil, p. 161 et 185. — Nouvelle traduction en anglais, par 



186 LE NÉPAL 

fonctionnaire de l'intendance attaché au corps d'armée qui 
envahit le Népal; le Cheng-ou ki\ qui raconte les cam- 
pagnes de la dynastie présente, et qui a pour auteur Wei 
Yuen, auquel on doit un traité classique de géographie, le 
Hai kouo t'ou tchi; le Si-tsang tseou sou^. Rapports et 
mémoires deMeng-Pao, commissaire chinois au Tibet de 
1842 à 1850 ; et les pièces analysées par M. Parker'. 

Les Annalistes des Ming n'avaient pas reconnu dans le 
Ni-pa-la des documents contemporains le Ni-po-lo des 
ï'ang; les Annalistes des Ta-Tsing ne retrouveront pas 
davantage le Népal des histoires antérieures sous les noms 
modernes du pays. Certains textes reproduisent la dési- 
gnation de Bal-po, attribuée au Népal par les Tibétains, 
en la figurant par des transcriptions diverses: Pa-le-pou'' 
(E Wi^)\ Pa-eul'pou{ \ H} | );Pei-pou{^ ;$); on trouve 
encore le nom de Pie-pang qui semble transcrire (comme 
rindique Imbault-Huart) le lihélain h' bras spuhs, prononcé 
Préboung, nom qui désigne un monastère célèbre dans le 
voisinage de Lhasa, mais qui s'est étendu aux populations 
deTHimalaya. EnfinlemolGourkhaesttranscrit^V^w/-Aa 
[M It ^)* Égarés par ces noms, les historiens de la 
période mandchoue affirment que « de temps immémorial, 
ce pays n'a pas eu de relations avec la Chine », que « le 
royaume des Gourkhas, bien plus éloigné que les tribus 
mahométanes (du Turkeslan chinois) est cette contrée que 
les troupes des dynasties des Han et des T'ang ne purent 



W.-W. RocKiiiLL : Tibet from Chinese sources dans Journ. Boy. As, 
Soc, 1891. 

1. Histoire de la conquête du Népal {tirée du Cheng vou tçi) par 
Imbault-Huart, dans /ourn. asiat., 1878, li; 348-377. 

2. Un épisode des relations diplomatiques..., par Imbault-Huart 
(v. sup. p. 184, note). 

3. V. sup., p. 172, note 2. 

4. M. Rockhill rapproche à tort cette désignation du nom de « Par- 
batiya », et le nom de Pie-pang du nom de la ville de Patan. 



DOCUMENTS CHINOIS ET TIBÉTAINS 187 

atteindre » [Cheng-ou M). II est situé au Sud-Ouest du Tibet 
et touche par le Sud-Ouest aux cinq Indes. 11 est à deux 
mois de route de Lhasa ; la frontière passe par Ni-lam 
(Kuti) et par le pont de fer de Ki-long (Kirong), lequel est 
à sept ou huit jours de marche de la capitale Gourkha. La 
longueur du royaume, de TEst à TOuest, est de plusieurs 
centaines de lieues ; sa largeur, du Nord au Sud, est de 
cent lieues environ. La population s'élève à cinquante- 
quatre mille familles. Jadis il portait le nom de Pa-le-poUy 
et il était divisé en trois tribus : Ye4eng^ Pou-yen^ Kou- 
\kùiiA^ mou ; mais les Gourkhas ont réuni toutes les tribus 
sous leur autorité. La capitale s^appelle Kia-te-man-tou 
{M% §i^) ou Yang-pou (H ^). 

Il y a dans cette contrée des empreintes du Bouddha ; 
aussi les habitants du Tong-kou-to (Tangut) y vont chaque 
année visiter les pagodes. Les gens y sont d'un naturel 
intraitable. Ils se rasent la tête, et tressent leur chevelure 
d'une tempe à l'autre en une petite queue. Ils ont des 
barbes courtes comme les Mahométans de Si-ning. Ils 
tracent avec de l'argile blanche deux traits verticaux sur 
leur front et font un cercle rouge entre leurs sourcils 
[tilaka). Ils ont aussi des pendants d'oreille de perles ou 
d'or. Ils portent des turbans de colon, blancs s'ils sont 
pauvres, rouges s'ils sont riches ; leur tunique est bleu 
sombre ou blanche, avec des manches étroites ; ils mettent 
des ceintures de coton et des chaussures de cuir en pointe. 
Ils ont toujours sur eux un petit couteau dans une gaine 
(Âukri), en forme de corne de bœuf. Les soldats marchent 
nu-pieds ; ils fixent d'avance un jour (propice) pour se ren- 
contrer avec leurs ennemis; nos soldats, qui n'agissaient 
pas ainsi, tombaient toujours sur eux à l'improviste. Les 
femmes laissent pousser leur chevelure, vont pieds nus, 
portent des anneaux d'or et d'argent au nez. Elles se pei- 
gnent, se baignent, et sont fort propres. Les chemins dans 



188 LE NÉPAL 

le pays sont si étroits que trois personnes peuvent difficile- 
ment y cheminer de fronl. Le roi envoie tous les cinq ans 
un tribut qui consiste en éléphants, chevaux, paons, tapis, 
ivoire, cornes de rhinocéros, plumes de paon et autres 
objets indéterminés. 

Les Annales énuméreront à la suite de cette description 
les ambassades qui ont paru à la Cour depuis 1732 (ambas- 
sade des Irois Khans) ; 1 790 (Ran Bahâdur demande et reçoit 
l'investiture); 1793 (un envoyé du nom de Ma-mou-sa-yeh 
apporte le tribut après la conclusion de la paix); 1799 
(Ran Bahâdur demande et obtient le rang royal pour son 
fils Gîrvân Yuddha Vikram Sâh) ; 1813 (tribut de Gîrvân) ; 
1818 (tribut de Surendra Vikram Sâh, à qui l'empereur 
envoie « un aimable message » en 1821) ; 1822 (Bhlm Sen 
ïhâpâ annonce sa régence); 1837 (le tribut, adressé de la 
partdelaRânî, est refusé comme venant d'une femme), etc. *. 



1. M. Imbault-Huart (v. sup., p. 186, note 2) a étudié, à Taide des 
rapports et mémoires de Meng Pao, l'ambassade népalaise de 1842. Elle 
se place au moment où l'Angleterre venait de faire la guerre à la Chine. 
C'est & la fois un spécimen excellent du cérémonial de l'ambassade, du 
style des placeLs adressés par le vassal au suzerain, comme aussi des 
manœuvres ordinaires aux Gourkhas. J'en reproduis ici les documents 
essentiels. On trouvera de plus, dans l'excellent article de M. Imbault- 
Huart, une pétition adressée en 1840 parle roi Vikram Sàh: sur le faux 
bruit que les Anglais auraient été battus, il offre de partir en guerre 
contre eux. Les commissaires impériaux du Tibet jouent au plus rusé : 
ils refusent officiellement la pétition comme inutile, mais ils la com- 
muniquent officieusement à Pékin. Le conseil impérial ne se laisse pas 
prendre aux avances intéressées du Gourkha et charge les commissaires 
de communiquer à Vikram Sâh cette instruction pacifique : « Restez 
sur la défensive, vivez en bonne harmonie avec vos voisins, et vous 
jouirez éternellement des bienfaits de la cour céleste (de Pékin). » 



Placet du roi des Gourkhas a l'empereur de la Chine 

Moi, le roi Erdeni des Gourkhas, Jo-lsoun-ta-etil-pi-ko-eul-ma-sa-ye 
(Surendra Vikrama Sâh) je présente à genoux et en faisant les neuf 
prosternations le placet suivant : Votre empire est comme le Ciel, il 
nous élève et nous nourrit ; votre intelligence nous éclaii*e aussi bril- 



DOCUMENTS CHINOIS ET TIBÉTAINS 189 

iammenl que ie Soleil et la Lune ; votre sollicitude s'étend à tous les 
États ; votre âge est aussi durable que la montagne Siu-mi (Sumeru). 

Ô très grand et très vénéré Wen-chou P'ou-sa (Manjuçri Bodhi- 
sattva), nous nous présentons avec respect devant le trône de Votre 
Majesté et nous demandons de vos saintes nouvelles. 

En conformité des règlements, je devais déléguer spécialement cette 
année-ci des ko-lsi (kâji)pour aller à la cour vous offrir mes hommages. 
En me reportant aux précédents, je viens donc de faire préparer les 
objets destinés à être offerts en tribut et de déléguer le kotsi Tsa-ko- 
to-pa-moung-pang-tcho, petit-fils du ko-tsi Ta-mou-ta-jo-pang-tcho 
(Dâmodar Pânde) qui possède toute ma confiance, et Sa-eul-ta-eul 
(Sardâr) Pi-jo-pa-ta-Jo-ko-joko, ainsi que divers officiers de tous 
grades, pour porter avec respect le placetet le tribut, et aller à la capi- 
tale demander audience à Votre Majesté. 

Je me suis rappelé avec respect que Fun de nos prédécesseurs, après 
sa soumission, avait reçu un décret impénal ainsi conçu : 

« Vous êtes souverain d'un petit État ; vous viendrez à la cour une 
fois tous les cinq ans. S11 y a des gens du dehora qui vous troublent ou 
envahissent votre territoire, vous pouri^z rédiger un placet pour porter 
ces faits à ma connaissance : j'y enverrai alors des hommes et des che- 
vaux ou je vous ferai don d'une certaine somme d'argent pour vous 
venir en aide. Respectez ceci. » 

Près de cinquante ans se sont écoulés depuis que mon grand-père 
La-Vo-na-pa-tou-eul-sa-ye (Raça Bahâdur Sàh) a reçu, dans le courant 
du huitième mois de la cinquante-huitième année K'ien-long (sep- 
tembre 1793), le décret impérial précédent. 

Les trois générations qui se sont succédé depuis mon grand-père ont 
été protégées par la puissance céleste des empereurs de Cihine : encore 
que le pays des Gourkhas soit pressé, à l'Ouest, par les Chen-pa, au Sud 
par les PV-leng, ses frontières ont pu cependant, grâce aux bienfaits 
célestes (de la Chine), rester à Tabri de toute insulte. 

Quand j'étais jeune, j'ignorais que mon grand-père, après avoir fait 
sa soumission, avait reçu un décret de l'empereur de Chine lui accordant 
l'investiture du royaume du Népal ; car toutes ces affaires avaient été 
primitivement traitées par le ko-tsi Ta-mou-ta-jo-pang-tcho (Dâmodar 
Pânde) qui avait toute la confiance du souverain (il était premier 
ministre) ; nul, dans la suite, n'occupa le même poste ; un petit fonc- 
tionnaire nommé Pi-mou-ching-fa-pa (Bhimasena Thâpâ) remplit 
seulement les fonctions de ko-tsi, et s'occupa des affaires : ce fonction- 
naire entretint secrètement des relations amicales avec les P'i-leng et 
permit à deux individus de ce pays, les nommés Ko-jen (Gardner) et 
Pa- lou (Boileau), de résider dans la ville de Yang-pou (Katmandou). 
11 donna ensuite aux P'i-leng trois endroits au Sud, à TOuest et à 
l'Est du royaume des Gourkhas, où les P'i-leng ont résidé jusqu'à pré- 
sent. La dix-septième année Tao-kouang (1838), je dégradai ce fonc- 
tionnaire et le fis mettre en prison. 

D'après une lettre que \esPH-leng viennent de m'adresser, il paraîtrait 
qu'ils se sont emparés de divers endroits de la province du Koang-toung. 
Les PH'leng veulent que i'aie des relations amicales avec eux et que je 



i90 LE NÉPAL 

me soumette à eux afin de pouvoir saisir le territoire des Tangents, et, 
disent-ils, si je ne me conforme pas à leurs ordres, ils viendront envahir 
le pays des Gourkhas. Mais je ne me suis nullement conformé à ce 
qu'ils demandaient et j'ai renvoyé la lettre. D'après ce que les P'i- 
leng ont fait dans la province du Koang-toung et ce qu'ils viennent de 
m'écrire, il est facile de voir qu'ils veulent insulter à la puissance isolée 
des Gourkhas et qu'ils désirent que je me joigne à eux pour créer des 
difficultés. J'avais songé à faire part de ces circonstances au commissaire 
impérial en priant celui-ci d'adresser un rapport à la cour à ce sujet 
(mais je ne l'ai point fait), craignant la colère de Votre Majesté. Comme 
c'est maintenant le moment d'envoyer le tribut exigé parles règlements, 
je ne puis que supplier Votre Majesté de vouloir bien venir à mon aide 
en m'envoyant des troupes ou en me faisant don d'une somme d'argent 
afin que je puisse être à même d'expulser les PH-leng, et que je sois en 
état de protéger le pays. Je suis intimement persuadé que Votre Majesté 
aura pitié de mon peuple, en butte aux insultes des P'i-leng, surtout 
si Elle veut bien considérer que depuis le règne de mon grand-pèi^, qui 
a fait sa soumission à la Cour céleste, jusqu'à ce jour, les souverains 
du Népal n'ont jamais été animés que d'un seul esprit, d'une seule 
pensée, et n'ont jamais cessé d'être sincèrement respectueux et obéis- 
sants. 

Trouvant en outre que le pays de Ta-pa-ko-eul, dépendant du Tan- 
goût, est limitrophe de mes frontières, je désirerais l'échanger contre 
le territoire de Mo-tse-tang (Mastang). S'il arrive que des gens de 
Chen-pa attaquent le Tangout, je suis tout disposé à aider ce dernier 
de mes armes. Quant au pays de La-ta-ko (Ladak), dont les gens de 
Chen-pa se sont autrefois emparés, s'il était placé aujourd'hui sous ma 
juridiction, il ofîrirait tribut, conformément aux règlements, à Votre 
Majesté. 

Depuis longtemps les PH-leng désirent le pays de Tangout : ils sont 
déjà sur les frontières de Tcho-moung-chioung (Demojong ou Sikkim) 
où ils font des routes, établissent des camps et construisent des mai- 
sons pour que les leurs s'y installent. Je supplie Votre Majesté de vou- 
loir bien me faire don de dix lis de territoire pris dans les environs du 
Pou-lou-kO'pa (Bruk-pa ou Bhoutan) afin que j'y fasse camper des 
troupes : je pourrais de la sorte garantir la sécurité de la frontière du 
Tangout, et adresser des rapports sur les affaires, de quelque importance 
qu'elles soient, qui surviendraient. C'est dans ce dessein que j'adresse 
le présent rapport à Votre Majesté en la suppliant de vouloir bien l'ap- 
prouver. Toutes les circonstances que je viens de relater sont parfaite- 
ment vraies. 

Songeant que j'ai toujours mis mes efforts à obéir respectueusement 
aux ordres de la Cour, j'ose prier Votre Majesté de vouloir bien m'ac- 
corder ces nouveaux bienfaits qui me permettront d'assurer la sécurité 
des pays méridionaux : j'ai déjà écrit dans mon placet le récit de mes 
malheurs. Je supplie Votre Majesté de m'octroyer cette grâce, afin que 
je puisse me conformer en tout à ses instructions. 

Dans ce dessein, moi, le roi Ërdeni des Gourkhas, Jo-lsoun-ta-eul- 
pi-ko-eul-masa-ya ai rédigé le présent placet, en faisant à genoux les 



DOCUMENTS CHINOIS ET TIBÉTAINS 191 

neuf prosternations, à Yang-pou, le 2Z^ jour du 5« mois de la 22« année 
TaO'kouang (1" juillet 1842). » 

A la suite de ce placet, on trouve, dans la correspondance de Meng- 
Pao, la minute des instructions envoyées en réponse au roi des Gourkhas 
par les commissaires impériaux : en marge de ce texte sont les observa- 
tions de l'empereur écrites au pinceau vermillon (Ichou-pi). Ces 
instructions sont suivies d'un décret impérial qui les approuve entière- 
ment. Voici la substance de la réponse des commissaires : 

<c D'après les règlements, tout vassal qui adresse un placet à l'empe- 
reur ne doit pas parler de ses affaires particulières : le devoir des com- 
missaires eût donc été, cette fois-ci, de renvoyer le placet du roi des 
Gourkhas; cependant, à la prière des ambassadeurs népalais les repré- 
sentants de la cour de Pékin ont bien voulu ne pas refuser celui-ci 
afin d'éviter des retards. 

V Quant à la demande d'argent, ces derniers font observer qu'aucun 
règlement n'autorise des dons de cette nature ; l'empereur regarde du 
même œil bienveillant tous les pays qui sont soumis à sa domina- 
tion, mais il n'a jamais envoyé de troupes pour protéger le pays des 
barbares étrangers. 

Pour ce qui regarde l'échange des territoires, les commissaires font 
remarquer que le pays de Ta-pa-ko-eul a de tout temps appartenu au 
Tangout, que l'échange de cette contrée entraînerait de nombreux 
inconvénients, et que jusqu'à présent on n'avait du reste jamais autorisé 
de tels actes : il est donc difficile d'accéder à la demande du roi des 
Gourkhas. 

« Quant à l'affaire du La-ta-ko, les troubles qui s'y étaient élevés 
ayant été apaisés et les chefs du pays ayant fait leur soumission, il est 
inutile d'en parler. 

« Il est impossible également de céder au roi dix lis du territoire de 
PoU'lou-ko-pa, car cet État ne dépend pas du Tangout et est en quelque 
sorte indépendant. 

« Le refus que le roi a opposé aux demandes des PH-leng est une 
nouvelle preuve de la sincérité et de la fidélité de ce souverain ; les 
affaires du Kouang-toung sont d'ailleurs terminées et la tranquillité 
règne de nouveau dans la province. » 



Liste des personnes composant l'ambassade envoyée par le roi des Gourkhas 

A l'empereur Tao-Kouang : 

— !«' ambassadeur, Tsakota-pa-moung-pangtcho (... Pâçde). 

— 2'» ambassadeur, Pi-jo-pata-joko-joko (général de l'armée népa- 
laise). 

— Huit grands fonctionnaires : 

SoU'pi-ta (Subahdâr) josou-jo-toun-pang-tcho (Péinde ; officier népa- 
lais) ; 
Pi-na-man-jo-ioun (officier népalais) ; 
Ha-jekosseu-lang (officier népalais qui comprend le chinois) ; 



192 LE NÉPAL 

Chi-ti-la-ching (officier népalais qui sait écrire les caractères népa- 
lais) ; 
Soupirta (S[xhsLhdéiV)jO'?ia'la-ha'Ching-k'ia-H (officier) ; 
Sou'pi-ta (Suhahdêir) jo-poU'tch'ou-joii-kHa-ti (officier) ; 
Soupirta (SuhahdéiT)jO'la'na-ching'k'ia-je (officier); 
Sou-pi-ta (Suhahàtr) jo-ing-leou-taching (officier). 

— Six petits fonctionnaires : 

Tsa-ma-ta (Jemadàr) 'jO'ti'pi'pa'Sa-eul'ta'pang-tcho (Pânde, offi- 
cier) ; 
Tsa-ma-ta (Jemadâr) -jO'tsahapi-k'iati (officier) ; 
Tsamata (Jemad&r) 'jo-ingta-ching'Kia'ti (officier) ; 
Tsa-ma-ta (Jemadâr) -jo-ki-ti-ma (officier) ; 
Tsa-ma-ta (Jemad&r) jopa-ta-ma (officier) ; 
Tsa-ma-ta (Jemad&r) -josou-lou (officier). 

— Dix-neuf soldats népalais. 

— Dix domestiques. 

£n tout quarante-cinq personnes. 



Liste des objets envoyés en tribut à l'empereur Tao-Kouang 

PAR LE roi des Gourkhas : 

Un collier de corail (de cent neuf boules ; renfermé dans la boite qui 
contient le place! du roi). 
Deux pièces de satin doré (dans la même boite). 
Treize rouleaux de tapis de diverses couleurs. 
Vingt pièces de satin de K'ia-tsi, 
Quatre pièces de soie de K'ia-tsi, 
Quatre défenses d'éléphant. 
Deux cornes de rhinocéros. 
Quatre épées. 
Quatre «abres. 
Deux poignards. 
Deux épées ornées de nuages. 
Un fusil à deux coups. 
Deux canardières. 

Une boite de cannelle (trois cents onces). 
Mille haricots médicinaux. 
Six cents onces de bétel roulé. 
Trois cent soixante onces de bétel plat. 



JT*. 



111. — LES DœUMENTS INDIGÈNES 



Chroniques. — Purânas. — Inscriptions. — Manuscrits. 

Monnaies. 



Le Népal a une chronique locale, la Vamçâvalî\ L'ou- 

« 

1. Vaipçâvalt : — Wright, Eistory of Népal translated from Ihe 
Parbatiyâ, Cambridge, 1877. — Minayeft a publié un long compte rendu 
de cette traduction dans le Journal du Ministère de VInstruction 
publique (de Russie), 1878 ; il reproche à Wright (et non sans raison) 
d'avoir dans son Introduction complètement passé sous silence le nom 
et Tœuvre de Hodgson. En outre « les traducteurs indigènes ont moins 
traduit que rapporté l'original » (p. 8). Minayeff signale aussi des rap- 
prochements inattendus, reproduits dans son article sur le Népal (Olerki 
Zeilona i Indiy^ Petersbourg, 1878, 1, 231-284), entre certains récits de 
la VatpçÂvalt et des récits bibliques qui en auraient donné l'idée. Ainsi 
Krakul^chanda qui frappe du doigt le rocher pour faire jaillir la Bagmati 
(W. p. 80) serait une copie de Moïse ; Virûpâksa qui arrête d'une main 
le soleil (W. p. 92) ne serait que Josué travesti. C'est crier un peu vite 
à l'emprunt, à propos de données qui peuvent appartenir au folk-lore 
universel. — Sur la Varnçâvall cf. Bendall, Cal. mss. Cambridge. Add. 
1160 et add. 1952. — Bhagwànl&l Indrâjî, Some Considérations on 
theHistory of Népal dans Ind, Antiq, Xdl (1884), p. 411-428. — Fleet, 
Ib, XXX, p. 8. 

Aucun des mss. de la Varpçâvalî n'a encore été décr4. Voici la des- 
cription du ms. de la Vamç&vall brahmanique que m'a communiqué 
S. £xc. Deb Sham Sher : 

Ms. de 83 feuilles réunies en livre. 0,27x0,1.5; 9 ou 10 lignes à la 
page. Caractère devanâgarî. Sur la couverture, images peintes (v. la 
reproduction au frontispice de ce volume) de « Syarpbhu, Paçupati, 
Çn Vacchlesvarî, Daksina-çmaçâna, çn Vâgmati, Gaipgâmàtà, Asvattha- 
samyukta-Sveta-Vinâyaka, Râjâ Dharmadatta, Kalpavrksa ». 

Incip. — Çri Ganeçâya namah | 

13 



194 LE NÉPAL 

vrage est de date assez récente ; il existe en deux recen- 
sions : Tune, bouddhique, a pour auteur un moine qui 
résidait à Patan, dans le couvent de Mahâbuddha, au com- 
mencement du XIX* siècle ; elle a été traduite en anglais 
sous la direction de M. Wright par l'interprète indigène 
{munshî) de la résidence britannique, Ci va Çainkara Simha 
(Shew Shunker Singh), assisté du Pandit Gunânanda. 
L'autre, d'inspiration brahmanique, est seule reconnue 
comme authentique par le gouvernement Gourkha. Le 



aviralamadajalanivahani bhramarakulânekasevitakapolam 

abhimataphaladâtâraip kâmeçaip Gapapatirp vande |{ 
atha naipâlike devàa prâdurbhâva râjabhogamâlâ . yathâkramepa vartamâua. 
vidhau sakaladulikhàrtajanânâip aarebhyali çrpvante sati pâpânâni haranam 

hetukâraçât dine dine smaraçena sakalatîrthadevarâjamâlâ vaipçâvalîsaip- 

grahaip kuryât. 

Histoire divine jusqu'à Vikramâjîta, comme dans Wright. 

Atha nararâjamâlâ. 

[Quelques vers en sanscrit. Puis] : Nîlakapthaprakâçakrameoa vartamânena 
KaliyugabhùpâlasamastamâlikâcaraQâmbujasya râjya çrïmat prthvTrâjno Hima- 
vatab çailamadhye vartate mahârathïbhùtamandale Bhrfigeçvarabhattârake 

prâdurbhùtàb* tadanu Nemunyâdibhiti rsigapais tatra Gâutamâdayo devà 

tena Nepâlaprathamarâjf^âm bhumjicû Gopûlânûm kramena râjyaqi bhogam 
praçaçâsa. 

Suit l'histoire des rois, sur le même plan que Wright, jusqu'à V'ikrama 
Sâha (avènement en 1816). 

Desin. — Svasti çrî Samvat 1891 Sâlam iti jyesthamâse çukiapakse çri Daça- 
harâparvadinesomavâre Devapattanavâsî Siddhi Nârâyapadvijavarena idam Vaip. 
sàvalirâjopâkhyânaapûrvagranthaip sanipûrnani lisitvâ munsî gunâkara. paro- 
pakâri. supurusâya. çrî Laksmîdâsanâmne. sarppradattam | yasmai kasniai na 
dâtavyarn. çubhaip {{ 

L'inventaira sommaire des papiers de Hodgson, oITerts par Tauleur à 
rindia Oflice en 1864, indique : « Vingt-trois Vasavalis, ou Chroniques 
indigènes, en partie traduites et disposées chronologiquement à l'aide 
des monnaies et des inscriptions. » L'ensemble est divisé en deux 
séries : 1" chroniques névaries ; 2<» chroniques gourkhalies. La première 
comprend des chroniques générales des dynasties névaries, des chro- 
niques particulières (la dynastie Gopàla), et des biographies royales 
(Pratâpa Malla, Visçu Malla, Mahendra Malla, Siddhi Narasiipha Malla); 
la seconde se rapporte uniquement aux Gourkhas (W.-\V. Hunter, Life 
of Brian Houghion Hodgson. London, 1896. Appendix B, p. 357-359). 




Temple et couvent de MabàbuJdha (Mahi-boilhi) <i PataQ. 



196 LE NÉPAL 

maharaja Deb Sham Sher m'en a communiqué un bel 
exemplaire, daté de 1891 samvat (= 1834 J. C.) et qui a 
pour rédacteur le brahmane Siddhi Nârâyana, habitant de 
Deo Patan ; le manuscrit en fut remis « à un excellent 
homme, nommé Laksmi Dâsa »; mais il ne devait « être 
donné à personne ». Je n'en sais que plus de gré au maha- 
raja d'avoir violé cette prescription en ma faveur. Sur la 
demande du maharaja Chander Sham Sher, le grand 
prêtre [guni) du royaume m'a confié son exemplaire per- 
sonnel, qui est simplement une copie fidèle du même 
texte. 

Le brahmane et le bouddhiste pouvaient opter entre 
trois langues pour écrire leur Vamçâvalî : le sanscrit, 
recommandé par son prestige religieux et littéraire, mais 
réservé aux savants ; le névar, la vieille langue indigène ; 
enfin le parbatiya (ou: khas), nouveau venu dans la vallée, 
où la conquête Gourkha venait de l'introduire. L'un et 
l'autre ont choisi le parbatiya, et par là trahi la même 
préoccupation. Ils ne visent point un succès d'école ; ils ne 
s'adressent pas aux Névars assujettis; ils veulent atteindre 
les nouveaux maîtres du pays, également redoutés du 
bouddhisme qu'ils détestent comme une hérésie, et des 
brahmanes qu'ils dépouillent au nom de l'orthodoxie. Ce 
n'est pas une curiosité de dilettante qui porte les deux 
auteurs à recueillir les souvenirs et les traditions du passé; 
ils se soucient moins encore d'élever un monument à l'in- 
dépendance perdue. Ils ne cherchent qu'à détourner des 
temples et des couvents la rapacité malveillante des vain- 
queurs; ils rappellent la longue suite des miracles qui 
consacrent l'origine des fondations religieuses, comme une 
menace salutaire de la vengeance divine prêle à châtier les 
convoitises criminelles. La Vamçâvali, malgré ses appa- 
rences historiques, n'est qu'un rameau de la littérature 
des Purânas. 



LES DOCUMENTS INDIGÈNES 197 

Le compilaleur de la Vamçâvalî bouddhique se flatte 
d'avoir « et vu et ouï bien des choses du passé en vue de 
son œuvre ». Le brahmane, d'autre part, se targue d'écrire 
« un ouvrage sans précédent ». Il est impossible cepen- 
dant de croire à l'indépendance absolue des deux rédac- 
tions. La Vamçâvalî brahmanique n'ajoute rien d'original 
à la bouddhique ; elle se contente d'éliminer les récits et 
les épisodes qui tendent à glorifier l'église rivale. Elle 
adopte le même système de chronologie, les mêmes dates 
fondamentales. Elle indique, il est vrai, la durée du règne 
des Abhlras et des Kirâtas, omise dans la Vamçâvalî boud- 
dhique ; mais il s'agit de dynasties légendaires où l'imagi- 
nation est libre de se donner carrière ; l'invention arbitraire 
peut y suppléer aisément aux matériaux absents. 

Le litre de l'ouvrage en marque expressément l'origine. 
Le mot Vamçâvalî (littéralement: « généalogie-en-file ») 
désigne dans l'usage des chancelleries royales les listes 
dynastiques où chacun des souverains vient successivement 
prendre place, enchâssé dans un panégyrique en général 
aussi pompeux que banal et vide. La collection de ces 
panégyriques, qui va naturellemen t en s'allongeant tant 
que dure la dynastie, figure souvent en tête des chartes et 
fournit à l'histoire de l'Inde un précieux appoint. La 
dynastie des Calukyas Orientaux en est le plus parfait 
exemple; elle s'est perpétuée durant six siècles; les Vam- 
çâvalts inscrites en tête de ses donations ne donnent pas 
seulement la succession des princes à travers une si longue 
période ; elles énoncent encore la durée précise de chaque 
règne . 

Au Népal même , la pratique des Vamçâvalls est ancienne : 
l'inscription de Mâna deva à Changu Narayan, la première 
en date des inscriptions connues, s'ouvre par une vamçâ- 
valî; l'inscription de Jayadeva àPaçupati retrace les ori- 
gines de la famille royale jusqu'aux dieux. Le roi Pratâpa 



198 LE NÉPAL 

Malla deva;(( prince des poètes » applique formellement le 
nom de vamçâvalî à un historique de la dynastie Malla 
qu'il a composé Im-mkm^ [Bhagv. n° 19, 1. 1). Les Névars 
affirment qu'il existe encore aujourd'hui à Patan de longues 
bandes oîi sont inscrits dans Tordre de succession tous 
les rois du Népal. Bhagvanlal et Minayefif n'ont pas réussi 
à les voir, et je n'ai pas été plus heureux qu'eux. 11 n'est 
pas douteux cependant que de pareils documents existent, 
ou qu'il en ait existé: la Vamçâvalî qui fut communiquée 
à Kirkpatrick, à la fin du xvin* siècle, surpassait en valeur, 
en richesse, en exactitude les Vamçâvalts dont nous dispo- 
sons. 

Une récente trouvaille, due comme tant d'autres à 
M. Bendair, jette un peu de lumière sur les origines obs- 
cures de la Vamçâvalî. M. Bendall a découvert à la biblio- 
thèque du Darbar un recueil de trois manuscrits tracés 
sur feuilles de palmier et datés, parleur contenu comme 
par leur écriture, de la fin du xiv* siècle. Le premier (V*) 
est une chronique rédigée dans un sanscrit incorrect, sans 
aucun souci de la syntaxe classique. Le compilateur y a 
mis bout à bout la suite des rois népalais, avec la durée de 
chaque règne, les faits principaux, et leur date. Les dona- 
tions aux temples y tiennent une telle place que M. Ben- 
dall croit l'ouvrage en rapport avec les archives du sanc- 
tuaire de Paçupati. La seconde pièce du recueil (V*) est 
une liste où sont enregistrées les naissances des rois et 
des grands personnages ; elle est entièrement rédigée en 
langue névare ; elle embrasse la période de î 77 à 396 N.- 
S. (ère névare de 880 J.-C). Le troisième document (V) 
continue le second, mais il en modifie le caractère; il 
introduit d'autres détails, et tend à transformer la liste en 



1. C. Bendall. The history of Népal and surrounding kingdoms 
(1000-1600 A. D.) compiled chiefly front mss, lately discovered, dans 
Journ. As. Soc. Beng., LXXII, [, 1 (1903). 



LES DOCUMENTS INDIGÈNES 199 

annales. Il est également rédigé en névar, et s'étend de 
379 à 508 (ère névare). M. Bendall rattache Torigine de ces 
annales (V et V^) à la révolution politique qui porta au 
pouvoir souverain Jaya Sthiti Malla, et à la renaissance 
littéraire qui suivit. 

Si rhistoire du Népal s'était déroulée sans accident, 
sans révolution, sous l'autorité continue d'une seule 
dynastie, les Vamçâvalts auraient pu fournir à l'histoire 
un enchaînement solide de noms et de faits. Mais jusqu'au 
xvr siècle, l'anarchie semble être le régime régulier du 
Népal ; les familles suzeraines exercent un pouvoir éphé- 
mère ou illusoire ; les roitelets locaux pullulent et rare- 
ment arrivent à faire souchç. Fidèles à la méthode ordinaire 
de l'Inde, telle qu'elle se manifeste déjà dans la chrono- 
logie des Purânas, les Vamçâvalîs disposent à la file, en 
ordre de succession, tous les noms dont le souvenir s'est 
conservé, sans se préoccuper de leur rapport réel. Ce 
système de déviation, déplorable pour l'histoire, s'accom- 
mode parfaitement aux exigences de la chronologie hin- 
doue. 11 faut que le passé réel aille s'accrocher, sans 
solution de continuité, au passé fabuleux; les seuls faits 
qui comptent sont les exploits des héros épiques ou mythi- 
ques que la poésie a consacrés. Il est donc indispensable 
de remonter, coûte que coûte, jusqu'au début du quatrième 
âge du monde, eu l'an 3000 av. J.-C. Aussi le poète de la 
Râja-taranginî cachemirienne, qui se pique pourtant d'in- 
troduire la critique dans le classement des faits, trans- 
porte au second millénaire avant l'ère chrétienne l'empereur 
Açoka, petit-fils de ce Candra gupta qui connut Alexandre 
le Grand ; l'Attila de l'Inde, le Hun xMihira kula, passe du 
VI' siècle de l'ère chrétienne au vu* av. J.-C. La Vamçâvalî 
du Népal fait de même: elle place 100 ans avant l'ère 
chrétienne le couronnement d'Amçuvarman qui régnait 
au VII* siècle de J.-C. J'étudierai dans un chapilre spécial 



200 LE NÉPAL 

les obscurités de la chronologie népalaise; j'aurai à y 
signaler en détail les principes d'erreur qui vicient la 
Vamçâvalî, et surtout la multiplicité des ères, si désastreuse 
dans tous les domaines de l'histoire indienne. 

L'auteur de la Vamçâvalî bouddhique ne s'est pas con- 
tenté de transcrire les listes dynastiques; il s'en est servi 
pour encadrer un résumé des Purânas et des Mâhâtmyas 
locaux. Il rapporte parfois des vers traditionnels qui fixent 
(ou déforment) le souvenir des événements considérables : 
l'introduction du dieu Matsyendra Nâtha, l'invasion de 
Nânya deva, la disparition de Siddhi Nara Simha. Il va 
même jusqu'à citer des inscriptions d'Amçuvarman, de 
Jaya Sthiti Malla, de Yaksa Malla et de ses successeurs. Il 
consulte aussi des archives de famille ; sa complaisance à 
relater les aventures de certains personnages assez insigni- 
fiants, comme Abhayarâja et Jlvarâja, décèle un de leurs 
descendants ; l'auteur est sans aucun doute un des Anan- 
das, prêtres duMahâ Buddha vihâra à Palan, qui exercent 
de père en fils la profession de pandit-interprète à la 
résidence britannique; peut-être Amrtânanda, la gloire de 
la famille, qui composa plusieurs ouvrages en sanscrit et 
en névar, et qui initia Hodgson à la connaissance du 
bouddhisme. 

Nous possédons plusieurs des ouvrages pouraniques que 
le rédacteur de la Vamçâvalî a mis en œuvre ; j'en ai moi- 
même rapporté deux du Népal ; il en existe encore bien 
d'autres qu'on se procurera quelque jour. Ces ouvrages, 
intéressants pour l'étude de la religion, du culte, des 
légendes populaires et de la géographie historique, ne 
procèdent pas en général d'une inspiration élevée ; ils ser- 
vent les intérêts financiers de la religion et du prêtre. 

L'Inde est sur toute son étendue couverte de lieux saints 
qui se disputent la faveur du public pieux. Chacun d'eux a 
sa clientèle locale; mais l'ambition des prêtres et des 



LES DOCUMENTS INDIGÈNES 201 

princes convoite au delà de ce cercle restreint la multi- 
tude ambulante des pèlerins qui foulenl sans répit les che- 
mins de rinde en quête de menus profits. Un pèlerinage à 
la mode est une grande foire ; les brahmanes y vendent 
leurs prières, les fakirs y exploitent leur ascétisme truqué, 
les marchands y débitent des chapelets et de la mercerie, 
le chef y perçoit des impôts et des taxes. Et comme la 
concurrence suscite la réclame, la rivalité des sanctuaires 
enfante les mâhâimyas. Le mot « mâhâtmya » signifie au 
propre : grandeur d'âme, noblesse, éminence. Dans la lit- 
térature religieuse, il s'applique aux ouvrages versifiés qui 
servent à la fois d'amorce, d'amusement, d'édification et 
de guide pratique aux fidèles. Le Mâhâtmya raconte l'ori- 
gine du pèlerinage, l'apparition divine et le miracle qui 
l'ont consacré ; il énumère les points à visiter, les mérites 
à gagner, avec l'indication des jours spécialement pro- 
pices. Le Mâhâtmya ne se présente pas comme un 
ouvrage humain ni comme une œuvre isolée; il prétend se 
rattacher à quelqu'une des compilations nommées Purânas, 
traités versifiés d'histoire sainte, de cosmogonie, de théo- 
logie et de mythologie que l'hindouisme moderne tient 
pour révélés et vénère à l'égal des Védas. Parmi les dix- 
huit Purâçtas canoniques, le Skanda-Purâna a servi le plus 
fréquemment à couvrir la pieuse fraude des auteurs de 
Mâhâtmyas. Le Kâçl-khanda et l'Utkala-khanda qui glo- 
rifient les deux sites les plus sacrés de l'Inde : Bénarès et 
Jagannath (Jugernaut), se donnent comme des sections du 
Skanda-Purâna, et c'est au même ouvrage que le Mâhâ- 
tmya du Népal se flatte d'appartenir. 
Le Nepâla-mâhâtmya^ est divisé en trente lectures, 



2. Le Catalogus Catalogorum d'Aufrecht signale deux mss. du 
Nepâlamâhâlmya ; Tun d'eux est à la bibliothèque du Queen's CoJIege à 
Bénarès, où je Tai examiné. J'ai rapporté de Katmandou une exceUente 



202 LE xNÉPAL 



groupées dans un cadre factice, à la manière des Purâças. 
Le célèbre sacrifice du roi Janamejaya, qui entendit parmi 
tant d'autres rhapsodies la récitation complète du Mahâ- 
Bhârata, a rassemblé une multitude de saints personnages. 



copie, exécutée sur ma demande par les pandits de la bibliothèque du 
Darbar. Le ms., sur papier népalais, a 77 feuillets, de 11 àl'« lignes àla 
page. 

Incip. : çri Gapeçâya namah | orp namab Sarasvatyai devyai | Nàrâyaçam 

namaskrtya Naraip caiva (le vers usuel) | sûta uvàca | 

janamejayasya yajnanto niunayo brahmavàdinab | 

I. iti çrî Skanda-purâoc Himavat-khapde Nepâla-màhâtmye Paçu- 

patiprâdurbhàvo nàma prathamo 'dhyàyab- 4*. 

II. iti nàrâyapa-prâdurbhâvo nâma dvitiyo 'dhyâyali. 6*». 

III. iti omàhcîtmye trtïyo 'dhyàyab. 9**. 

IV. iti Içvaripradurbhâvo nàma caturtho 'dhyâyab. f2*. 

V. iti Doleçvaraprâdurbhàvo nâma pancamo 'dhyàyab. I5". 

VI. iti çrî SuryaVinâyakapradurbhàvo nâma sastho 'dhyàyab- i8*. 

VII. iti «màhâtniye saptamo 'dhyâyab. 2i". 

VIII. iti Mahendradamanopàkhyâne 'stamo 'dhyâyab. 24^. 

IX. iti "mahàtmye navamo 'dhyâyab. 27'». 

X. iti "màhâtmyedaçamo 'dhyâyab. 29*». 

XI. iti. ... "mâhatmye ekâdaço 'dhyâyab. 55**- 

XII. iti... . omâhàtmye dvadaço 'dhyâyab. 37**- 

XIII. iti <»màhatmye trayodaço 'dhyâyab. 41'. 

XIV. iti omàhâtmye caturdaço 'dhyâyab- 45 ■• 

XV. iti "mâhâtniye pancadaço 'dhyâyab- 47"- 

XVI. iti omâhâtmye sodaço 'dhyâyab. 48*». 

XVII. iti Sukeçavarapradânanâmasaptadaço 'dhyâyab. 51'. 

XVIII. iti *màhâtmye 'stàdaço 'dhyâyab- 55**. 

XIX. iti °mâhâtmye ùnavirpçatitamo 'dhyâyab. 54*^. 

XX. iti "mâhâtmye virpçatitamo 'dhyâyab. 57*. 

XXI. iti Malino vadho nâmaikavitpçatitamo 'dhyâyab. 59*. 

XXII. iti «'màhâtmye dvâviipçatitamo 'dhyâyab- 6o". 

XXIII. iti "mâhâtmye trayoviipçatitamo 'dhyâyab. 62». 

XXIV. iti «mâhâtmye caturvirpçatitamo 'dhyâyab. 65 *>. 

XXV. iti omâhâtmye pancaviipçatitamo 'dhyâyab- 65*'. 

XXVI. iti "màhâtmye sadviqiçatitamo 'dhyâyab. 67». 

XXVII. Iti "^mahâtraye saptaviipçatitamo 'dhyâyab- 69**. 

XXVIII. iti "mâhâtmye astâvirpçatitamo 'dhyâyab. 71*. 

XXIX. iti omàhatmye ûnatriiiiço 'dhyâyab. 74" • 

XXX. iti omahâtmye triniço 'dhyâyab. 77". 

çubhaip I bhùyât | sarvajagatâm | 

La Vaniçâvall raconte que le roi Girvâpa Yuddha. au commencement 
du xix^ siècle^ se fit expliquer le sens du Himavatkhanda. 



LES DOCCMENÎS INDIGÈNES 203 

Un d'entre eux, Jaimini, au nom de la compagnie tout 
entière, interroge le vénérable Mârkandeya sur les lieux 
saints du Népal ; et Mârkandeya répond avec une infatigable 
complaisance à Tinlassable curiosité de son auditoire. Il 
glorifie d'abord le bois de Çlesmântaka où Çiva se méta- 
morphosa en gazelle pour dépister les dieux lancés à sa 
recherche (I), puis le Dolâgiri où un brahmane irrité coupa 
la tête de Visçu (II), le Vâlmlkîçvara érigé par l'auteur du 
Râmâyaça sur le lieu même où il composa son poème (III), 
le bois de Rakla- andana (Santal-Rouge) où Pârvàtî triom- 
pha du démon Canda (IV), et les lingas élevés par tous les 
dieux témoins de la victoire (V), le Doleçvara sorti mira- 
culeusement du sol (V), le Mangaleçvara qui commémore 
la résurrection d'un enfant (VI), le Tila-Mâdhava qui rap- 
pelle une apparition et un prodige de Visnu, le Svarnaçrn- 
geçvara et le Ktleçvara fondés par Krsna. A propos de cette 
double fondation, Mârkandeya narre longuement en style 
d'épopée la guerre engagée entre le démon Mahendra 
damaiia et le fils de Krsna, Pradyumna; cette rhapsodie 
intercalaire, où le galant alterne avec l'héroïque, se ter- 
mine en bon roman par un double mariage ; Pradyumna 
épouse et la sœur du démon vaincu, Prabhâvati, et la fille 
du dévot Sûryaketu nommée Candravatî (VI-XII). Le 
Someçvara sert d'occasion à une autre rhapsodie déve- 
loppée ; Soma a érigé ce linga sur les conseils d'Agastya 
pour se purifier de Tinceste qu'il avait commis avec Tara, 
la femme de son précepteur Brhaspati ; en vertu d'un pro- 
cédé cher au génie hindou, un récit secondaire se trouve 
inséré dans cet épisode ; Agastya y raconte à Soma l'ori- 
gine des Râksasas, de Lanka leur séjour, et les austérités 
prodigieuses qui vîtlurent à Râvana de devenir leur roi 
(XIII-XXVI). Enfin le mâhâtmya introduit, en l'adaptant à 
son but, la légende célèbre de Guçâdhya : l'auteur de la 
Brhatkathâ, après avoir remis au roi Madana l'original de 



204 LE NÉPAL 

ses contes en dialecte paiçâcî, vient au Népal, y donne 
Texemple du pèlerinage circulaire {ksetra-pradaJcsind) et 
dresse le Bhmgîçvara (XXVII-XXX). 

Le style et la langue du Nepâla-mâhâtmya n'appellent 
pas d'observation particulière; le poète manie sans embarras 
et sans incorrection les formules banales qui servent à tous 
les ouvrages du même genre. Mais son inspiration reli- 
gieuse le classe à part; elle réfléchit fidèlement le syncré- 
tisme éclectique qui a presque toujours prévalu au Népal. 
Les mâhâtmyas en général, comme toute la littérature 
pouranique dont ils se réclament, affichent une sorte de fana- 
tisme sectaire ; le dieu local y est exalté aux dépens de 
tousses rivaux. Le Nepâla-mâhâtmya au contraire, en dépit 
de son origine clairement brahmanique, met sur le même 
rang Çiva, Visçu et le Bouddha. Le poète fait proclamer 
l'identité de Visnu et de Çiva par la voix de Nemi, comme 
au nom du Népal tout entier dont Nemi est le saint patronal. 
Au reste, l'orthodoxie brahmanique de l'Inde n'a-t-elle pas 
admis le Bouddha parmi les avatars de Visnu? Ici le 
Bouddha n'est qu'une « forme » de Krsça; toutefois ils ne 
se confondent pas entièrement tous les deux. Si le Bouddha 
réside parfois, comme Krsna, dans le Kathiawar {Saura- 
stra)^ il lui arrive aussi de passer en Chine (Mahâ-ùna)^ où 
la présence de Krsna serait inattendue. Les divinités con- 
currentes ne rivalisent que de politesse aimable : Çiva- 
Paçupati félicite Nemi qui l'a reconnu identique à Visçu ; 
l'épouse de Çiva ofifre au Bouddha une faveur à choisir et 
consent à lui laisser partager avec Çiva les honneurs du 
culte. Et « le Compatissant »,qui ne veut pas être en reste 
de courtoisie, dédie à Çiva le linga de la Compassion 
(Kârunikeçvara). 

Le Nepâla-mâhâtmya, comme la plupart de ses congé- 
nères, échappe à toute chronologie ; l'ouvrage est si com- 
plètement impersonnel qu'il semble flotter en dehors du 



LES DOCUMENTS INDIGÈNES 205 

temps. Ni nom, ni date, ni indice qui permette même la 
plus vague approximation. 

Le Vâgvatî-mdhûtmya^ y ou, pour reproduire le titre dans 
toute son ampleur, la VâgvatUmdhdtmt/a-praçamsd se donne 
comme une section du Paçupati-purâna; j'ignore si ce 
Purâna, complètement inconnu par ailleurs, existe dans 
son intégralité ; je n'ai réussi à me procurer au Népal que 

3. Mon ms. du Vàgvatî-mâhâtmya est écrit sur papier népalais de 
petit format ; il a 71 feuillets^ de cinq lignes à la page. 11 a été copié, 
sous la surveillance du pandit Vaikuptha N&tha Çarman, diaprés un 
exemplaire ancien, et il est tracé en beaux caractères népalais archaïques. 

Incip, — oip namab çrîpaçupataye | 

yasya vaktrâd viniskrântâ Vâgvatï lokapâvanî | 
namâmi ci rasa devaip Çahkarani bhuvaneçvaram || 
I. iti çrî Vâgvatîmâhâtmyapraçanisâyâtp tïrthavarpane Prahlâdatapabsid- 

dhir nâma prathamo 'dhyàyah. 7^. 
IL iti çrî» opraçaipsâyâm tïrthavarnane Vibhîsapàstrasiddhir nâma. 11^. 

III. iti çrîo opraçaipsâyâip tïrthavari;ianatn nâma. 12^. 

IV. iti çn^ <>praçanisâyâip tîrthavarpanaip nâma caturthab. 14'. 
V. tïrthayâtràkhandah samâptab- 14**. 

VI. iti çn^ opraçatpsâyâm Pradyumnavijaye maharsisaipdarçanatri nâma 

sastamab (sic). 19'. 
VII. iti çrî» «vijaye Prabhàvatïvivâho nâma saptamah. 22». 
VIII. iti çrî» *»vijaye ratnopahâro nâma. 25». 
IX. iti çri» ovijaye udyogasanivarçiano nâma. 28". 
X. iti çrï<» ovijaye Prabhàvativinodo nâma. 31". 
XI. iti çrî° ovijaye Nâradâlâpo nâma. 3 y». 
XII. iti çrïo "vijaye Virodhadarçano nâma. 39*. 

XIII. iti çrfo <^vijaye Indradamanavadho nâma. 42*'. 

XIV. iti çrïo opraçaipsàyàip Prahlâdavijayakbandab nâma samâptah. 49». 
XV. Incip. — orp namah Çivàya | 

pranamya çirasâ bhaktyâ paçûnâtp patim avyayam | 
purânat)! saippravaksyâmi munibhib pûrvavarçitam || 
iti çrî VâgvatîmâhâtmyapraçatTisàyâtp Paçupatipurâne Çlesmântakava- 
nâvatamano (sic) nâma. 51*. 
XVI. Sanatkumâra uvâca | etasminn antare... 

iti çrî° opuràçie harîneçvaraçrngaharano nâma. 54». 
XVII. iti çrî» opurâpe Içvaravàkyaip nâma. 59". 
XVIII. iti çrî» opurâne Gokarneçvarapratisthàpano nâma. 6i*. 
XIX. iti çrî» opuràne Gokarneçvarapratisthàpane pûrvàrdhakhaodab. 63^. 
XX. iti çrî» opurârie daksinaGokarncçvarapratistbâpano nâma. 65a. 
XXI. iti çrî*» opurâne tîrthânandapurâne pûrvàrdhakhandab- 67". 
XXII. iti çrî Paçupatipuràpe Vàgvatimâhâtmyapraçanisàyàm Vâgvatîstotrarp 
samâptam. 7i<*. 



206 LE NÉPAL 

les chapitres consacrés à la gloire de la Vâgvalt (Bagmati)* 
Ces chapitres, au nombre de trente, se répartissent exté- 
rieurement en deux divisions ; Tune, formée des quatorze 
premières lectures, a pour interlocuteurs Bhtsma qui inter- 
roge et Pulastya qui enseigne ; elle débute par une invoca- 
tion triple : à Çankara, dont la bouche donne naissance à la 
Vâgvatî, à Pulastya lui-même qui a récité le Purâna, à 
Vyâsa qui l'a recueilli. Les lectures qui la composent por- 
tent régulièrement comme suscription: iti çri-Vâgvati- 
mâhâimya-praçamsâyàm,.. La seconde division, qui consiste 
en huit lectures, commence par une invocation à Paçupati ; 
elle a pour narrateur Sanatkumâra ; chacune des lectures 
porte comme suscription: iti çrl-Vâgvati'mâhûtmya-pra' 
çamsâyâm Paçupali-purâne. 

La première division s'analyse d'elle-même en deux 
parties : le tîrtha-varnana « le panégyrique des baignades 
sacrées », appelé aussi tirtha-yâtrâ-khanda « section du 
pèlerinage aux baignades sacrées » (I-V) et \ePradyumna- 
vijaya-khanda « la victoire de Pradyumna w (Vl-XIil). 
Questionné par Bhlsma, Pulastya lui révèle la sainteté du 
Mrga-çikhara. où Narasimha parut sous la forme d'une 
gazelle ; de la Vâgvatî, issue de la bouche de Çiva riant de 
plaisir aux pénitences de Prahlàda ; des tîrthas d'Indra- 
mârga, où Vibhîsana pratiqua des mortifications et entendit 
réciter par son père Viçravas le Râmâyana « qui était 
encore à venir » ; d'Umâ; d'Agaslya, etc. (Ï-V). Suivent 
les aventures amoureuses et guerrières de Pradyumna, 
sa campagne contre Indradamana, son mariage avec 
ses deux amantes (VI-XIV). Le récit est parallèle à 
l'épisode du Nepâla-mâhâtmya, mais il en est indépen- 
dant. 

Les huit dernières lectures, qui forment la seconde 
division, rapportent la métamorphose de Çiva en gazelle 
dans le bois de Çlesmântaka (XV), les recherches des 



LES DOCUMENTS INDIGÈNES 207 

dieux et la rencontre (XVI), le discours de Çiva aux dieux 
qui l'ont découvert(XVII),rérecUon du triple Gokarneçvara 
par Brahma, Visnu et Indra (XVIII), Thisloire de Dhanada 
[Kuvera] qui sur les avis de son père Viçravas renonça à 
régner sur Lanka et s'en alla s'établir sur le Kailâsa (XIX), 
l'érection du Gokarneçvara de Tlnde méridionale par 
Râvana, frère de Kuvera et son successeur h Lanka (XX). 
L'ouvrage se termine par un catalogue de rivières, de 
confluents, de baignades sacrées, avec l'énumération des 
avantages qui leur sont respectivement attachés (XXI), et 
par une exaltation de la Vâgvatt (XXII) . 

Les deux mâhâtmyas, on le voit par cette brève analyse, 
mettent en œuvre à peu près le même fonds de légendes ; 
ils représentent deux rédactions d'un groupe de traditions, 
de récits et de contes locaux qui peuvent remonter à un 
passé assez éloigné. Le Vâgvatî-mâhâtmya n'est pas mieux 
daté que le Nepâla-mâhâtmya ; cependant, comparé à 
celui-ci, il donne l'impression d'une composition plus 
récente. Il semble avoir éliminé à dessein les noms des 
personnages qui rattachaient encore d'un lien, si vague 
qu'il fût, le Nepâla-mâhâtmya à la réalité humaine, à l'his- 
toire. Vâlmîki, Gunâdhya on ont disparu pour laisser toute 
la place aux dieux et aux démons. D'autre part, la diffé- 
rence de facture éclate aux yeux. La narration du Nepâla- 
mâhâtmya est sobre, alerte, presque dramatique ; celle du 
Vâgvatî-mâhâtmya est lente, encombrée de longues des- 
criptions par énumération qui sont parfaitement oiseuses. 
Enfin, de l'un à l'autre, l'esprit religieux a changé. Le 
Vâgvatî-mâhâtmya attribue à Çiva le premier rang sans 
partage ; les autres dieux sont ses inférieurs, et le Bouddha 
est résolument tenu à l'écart soit comme un suspect, soit 
comme un ennemi. 

Le bouddhisme népalais a, tout comme le brahmanisme, 
cultivé le genre du mâhâtmya ; il a célébré, et recommandé, 



208 LE NÉPAL 

ses lieux sacr<^s dans le Svayambhù-Purâna^ , La désigna- 



4. Svayambhû-Purâna. — The Yrihai Svayambhû Purânam, con- 
taining the traditions of the Svayambhù-hshetra in Népal, edited by 
Pandit Haraprasâd Çâstrî. Calcutta, 1894 (Bibliotheca Indica, 6 fasci- 
cules). — Svayambhû-Purâi^a, dixième chapitre, publié par L. de la 
Vallée-Poussin. Gand, 1893 (dans le Recueil de travaux publiés par la 
Faculté de philosophie et de lettres de l'Université de Gand, 9« fascicule). 
— Analyses dans : Hodgson, Essays on the languages, literature and 
religion of Népal. London, 1874, p. 17 sqq. ; Rajendralala Mitra, The 
sanskrit Buddhist literature of Népal, Calcutta, 1882, p. 249-259. — 
Haraprasâd Çastri, Notes on the Svayarnbhû-Purûna^ dans le Journal 
of the Buddhist Text Society of India, vol. Il, part. Il, 33-37. — 
Manuscrits décrits dans : Cowell and ëggeling, Journal of the Royal 
Asiatic Society, 1875, VIU, p. 2-53, n°« 17, 18, 23. — Pischel, Katalog 
der Handschriften der Deutschen Morgenlàndischen Gesellschafl, 
2-3. — Bendall, Catalogue of the Buddhist Sanskrit Manuscripts in 
the University Lihrary. Cambridge, add. 870, 871, 1468, 1469, 1536. 
La brève analyse que je donne est fondée sur la recension intitulée 
Svàyambhuva-puràoa- Comme ce texte (déjà signalé, je le rappelle, par 
M. de Lavallée-Poussin) n'a pas été décrit, je crois utile d'en donner une 
description sommaire. 

Bibliothèque Nationale, mss. sanscrits. D, 78, 152 feuillets: 0,33X0,107, 
9 lignes à la page. Caractère devanâgarï. 
I. Oip namo ratnatrayâya | 

paAcavarnân samuccârya pancabhùtâny abhâvayat | 
pravrttau paflcatatvâtmâ pai^cabuddhâtmane namab || 
Longue introduction en prose : Jinaçrî interroge Jayaçrî à Gayâ sur la Sva- 
yambhûtpattikathâ. Açoka et Upagupta. Récit de la visite de Çâkyamuni au 
Népal. Les vers remplacent la prose ; 

lumbinïvad ramyam âlokya vadatârp varali | 
vaktuiji Nepàlamàhàtmyarri cakâfiksa dhârmyam âsanam || 71*. 
(L'expression Ntpàla-màhàtmya revient encore p. 8«). 

iti svâyambhuve purâpe çrïjyotTrùpasvayaniutpannasya svayambhùmàhât- 
myavarpanani nàma prathamo 'dhyâyab. 14'' (-- Vfhat*» I, II). 
IL Ânanda demande : 

çrotuip samutsuko Guhyeçvarîdeçâdisaipbhavam | 
kadà khagânanâ devî prakâçam agamad vibho || 
deçânâqi racanâm nrnâm hradaviçosanaip tathâ | 
iti çrï svâyambhuve purâne dhanâdaharudagopucchaguhyeçvarïprakâçamafl- 
juçrîcaityanirmitaip nâma dvitiyo 'dhyâyaji. 26" (=Vrhato III). 

III. iti çri svâyambhuve purâne Krakutsandâbhigamanabhiksucaryâcarana 
Vâgmatï Keçavatîprabhàvaiîi nàma trtiyo 'dhyâyab. 41 ■ (=Vrhat<» IV). 

IV. Manirohinîbhavakathâr}! bruve smanmahimâtmikâm | 

iti çrï svâyambhuve mahâpurâne Maoicùdatadàgâdimakâradaçasarpbhavani 
nàma caturtho 'dhyàyab. 63» (= Vfhat® suite du IV). 

V. Gokarpeçvaramukhyânàrp sarpkathâm vitarâgiçâm | 



LES DOCUMENTS INDIGÈNES 209 

lion de Purâna n'a sans doute été appliquée à cet ouvrage 
qu'en vue de donner le change et de faire concurrence, par 
une heureuse confusion, aux prétendus extraits des Purânas 
mis en circulation par les brahmanes. Le Svayambhû- 
Purâna ne contient aucun des cinq éléments constitutifs 
d'un Purâçia ; il ne traite ni de la cosmogonie, ni des créa- 
tions secondaires, ni des généalogies divines et héroïques, 
ni des grandes périodes fabuleuses, ni de la géographie 
universelle; il se borne à magnifier Svayambhû, et la col- 
line qui le porte, et d'une manière générale, toute la vallée 

iti çrï svàyambhuve puràpe vîtarâgasamutpattikathanaip nâma paflcamo 
'dhyâyab. 73" (= Vrhatofin du IV). 

VI. atho vaksyâmi tîrthânàrp mâhâtmyatp kâmadâyinâm | 
santi bahûni tirthâni tesâqi mukhyâni dvàdaça || 

iti çrï svàyambhuve purâpe pupyatîrthâdidvàdaçatïrthavarrianaip nâma saç- 
tho 'dhyâyab. ioi*»(= Vrhat» V). 

VII. çrnu bhûpopatîrthânàni kathâm atha samàsatati | 
kundakûpatadâgâdipranâlîracitâtmanâm || 

iti çrï svàyambhuve mahâpurâoe upatïrthamàtrkâpîthaçmaçânavarQanaip 
nâma saptamo 'dhyâyab. 106^ (= Vrhat*» V). 

VIII. iti çrï svàyambhuve purâçe çrïdharmadhâtuvàgîçvaramandalàbhidhâna- 
pravartanaip nâmâstamo 'dhyâyab- 119* (= Vrhal» VI). 

IX. pravaksyâmy atha bhûpeça svayambhûguptasarpkathàm. 

iti çrï svàyambhuve mahâpurape Pracandadevabhiksucaryâjyotîrûpaguptîka- 
ranam nâma navamo 'dhyâyab- 129*» (= Vrhar» VII). 

X. (Publié par M. de Lavallée-Poussin.) 

iti çrï svàyambhuve mahâpuràne nàgaçàdhanadurbhiksâdîçânti Çàntikaravar- 
nanai)! nâma daçamo 'dhyàyab- 138» (== Vrhat** VIII). 

XI. atha pûjâphalatp vaksye çrou bhûpâla uttama | 

iti çrï svàyambhuve puràpe pûjâphalavarnanani nâma ekâdaço 'dhyâyab* ^45^ 
(= Vrhato VIII, suite). 

XII. Reprise de la prose. Açoka quitte Pâtaliputra pour se diriger vers le 
Nord, va jusqu'au Népal, puis rentre à Pâtaliputra, au Kukkutârâma. Upagupto 
râjâiiaqi svâçisâ samvardhya punal.i kathayâmi çfriu bhûpâla | tatra punab 
kâlântare çrîmadâryâvalokiteçvaramûrtir bhavisyati tathâ Trailokyavaçamkara 
Lokeçvaramûrtir Yaksamalleçvaramûrtir upadravaçântau tathâ bahavo devâ- 
nâqi sambhavisyanti bahavas tirthâç ca câturdigîyair bhûmipâlair moksyante iti 
bhavisyakathâm upadiçya dhyânàgâram âviçat | Râjâçokah svaràjyam upàga- 
mat I atha bhiksur Jayaçrîh sajinaçrîrâjapramukhaip samyalokam âçîrvacobhir 
anvamodat | 

yatra sûtraratnam idaip dharmasâmkathyam Éloge du Purâna. iti çrï 

svàyambhuve mahâpuràne 'çokatîrthayâtrâphalastutikathanatp nâma dvâdaço 
'dhyâyat- 152''. 

14 



210 LE NÉPAL 

du Népal. Le nom de « mâhâtmya » le caraclérisc si bien 
que ce mot y reparaît sans cesse, soit dans les titres des 
chapitres, soit au cours de l'exposition ; en son ensemble, 
c'est un Nepâla-mâhâtmya à Tusage des bouddhistes, et 
son auteur n'hésite pas lui-même à se servir de celle dési- 
gnation. 

L'ouvrage a eu tant de succès qu'il a dû se pliera loules 
sortes de remaniements pour s'adapler aux goûts variés 
de ses lecteurs. Il n'en existe pas moins de cinq recensions 
actuellement connues. La plus longue porte le titre de 
Svâyambhuva-Purâna ou Svâyambhuva-mahâ-purâna; elle 
est en douze chapitres ; une autre, la Svayambhûtpalti- 
kathâ, a dix chapitres (elle est appelée aussi Madhyama- 
Sva** pu") ; trois autres sont divisées en huit chapitres, mais 
elles sont néanmoins de longueur très inégale. Tandis que 
le Vrhat-Sv" pu° couvre en manuscrit plus de 3000 lignes, 
et le Mahat-Sv" pu\ plus de 2 000, le Svayambhucailya- 
bhattârakoddeça n'en compte que 250 environ. Les diffé- 
rences ne portent du reste que sur la forme ; le fond est 
partout identique ; l'ampleur des descriptions et la pieuse 
accumulation des épithètes oiseuses déterminent seules 
l'étendue du poème. La rédaction la plus satisfaisante au 
point de vue de la correction et de la composition est celle 
du Svâyambhuva-(mahâ)-purâna ; elle contraste totalement 
avec le style barbare et la métrique abominable du Vrhat- 
sv* pu*, imprimé dans la Bibliotheca Indica. La date de 
chacune des recensions n'est pas connue, et il est difficile 
de fixer autrement que par des raisons de goût leur ordre 
chronologique. Le nom du roi Yaksa malla paraît aussi bien 
à la fin du Svâyambhuva que du Vrhal^'dans une prophétie 
prononcée par le Bouddha; Yaksa malla étant mort vers 
1460, nos rédactions ne peuvent guère être antérieures au 
xvi'' siècle, si la mention de ce roi n'est pas due à une inter- 
polation, toujours facile dans une prophétie et surtout à la 



212 LE NÉPAL 

fin d'un ouvrage. Les autres rois nommés et glorifiés dans 
le poème, Guçakâma deva et les deux Narendra deva, datent 
d'une époque bien plus lointaine. Deux Gunakâma deva 
ont régné sur le Népal; la tradition place le second 
au début du viii^ siècle ; mais la désignation de Narendra 
comme le fils de Gunakâma deva fixe le choix sur le plus 
ancien de ces deux rois. L'autre Narendra deva, associé à 
un événement capital de l'histoire religieuse au Népal, 
régnait vers le milieu du vu* siècle. Voilà les seuls repères 
qu'on puisse tirer des recensions du Svayambhû Purâna*. 
Un travail de critique comparative, réservé à l'avenir, per- 
mettra sans doute de reconnaître la forme originale du 
Purâça ou de la restituer. 

Le Purâna bouddhique a tout au moins reproduit le cadre 
traditionnel des purânas brahmaniques ; il est agencé en 



1. Le pandit Haraprasad Çastri (dans le Journal Buddh, Text. Soc, 
loc. laud.) prend à tort le second des deux Narendra deva mentionnés 
dans le PurÀoa pour le roi qui régnait à Bhatgaon vers le milieu du 
xvii^ siècle. L'épisode où parait Narendra deva est trop célèbre pour 
autoriser la moindre confusion; le héros en est bien un des successeurs 
d'Atpçu varman, le même Narendra deva qui entretint des relations 
d*amitié avec la Chine. Si le Vrhat-Sv» place ce Narendradeva « un long 
temps après Yaksamalla », il serait vain d'attacher la moindre impor- 
tance à cette apparence de classement chronologique ; le compilateur 
' du Puràça se sert simplement de cette formule commode pour mettre 
bout à bout les événements qu'il veut raconter. — Du reste l'épisode 
de Narendra deva et de Bandhu datta n'est pas mentionné par le Svàyam- 
bhuva-(mah&)-pur&9a. Je n'y ai pas retrouvé non plus d'indication qui 
corresponde aux vers du Vrhat-Sv signalés par llaraprasad et où se 
trouve une allusion à la destruction du Viçveçvara de Bénarès (dans la 
description de Bénarès comme la patrie du Bouddha Kâçyapa). Tout 
semble attester que le Svâyambhuva est antérieur au Vrhat». il est 
regrettable que la Bibliotheca Indica ait imprimé de préférence cette 
dernière recension, et que l'éditeur du texte ait cru devoir farcir à 
plaisir de barbarismes et de solécismes le sanscrit macaronique de son 
auteur ; il n'est pas conforme au « fair play » même entre brahmane et 
bouddhiste, de choisir, comme de parti pris, les leçons les plus incor- 
rectes et d'éliminer les autres. 

Le procédé de développement en quelque sorte mécanique pratiqué 
par le Vrhat<* rappelle tout à fait la manière des Vaipulya-sûtras. 



LES DOCUMENTS INDIGÈNES 213 

satsamvdda, en « conversation à six », c'est-à-dire que 
trois groupes d'interlocuteurs se superposent; le premier 
dialogue est emboîté dans un second qui est inséré dans le 
troisième. Deux Bodhisattvas, Jayaçrl et Jinaçrl, s'entretien- 
nent àGayâ; Jayaçrî interrogé sur l'origine de Svayambhû 
rapporte à son compagnon une conversation engagée sur 
le même sujet entre le roi Açoka et son maître spirituel 
Upagupta. Pour satisfaire la curiosité du souverain, Upa- 
gupta lui-même n'avait trouvé rien de mieux que de lui 
répéter le dialogue échangé jadis sur le même thème entre 
le Bouddha Çâkyamuni et le Bodhisattva Maitreya qui l'in- 
terrogeait. Çâkyamuni y narre les visites à Svayambhû des 
Bouddhas antérieurs, Vipaçyin, Çikhin, Viçvabhû,Krakuc- 
chanda, Kanakamuni, Kâçyapa, leurs prédictions, leurs 
adorations, le culte qu'ils ont rendu aux lieux sacrés, les 
vertus qu'ils leur ont reconnues, le voyage de Maftjuçrî au 
Népal, la vallée conquise sur les eaux, la civilisation 
introduite, l'ordre établi, le culte des Nâgas institué 
comme un remède contre la sécheresse par le roi Guça- 
kâma deva. Ébloui par tant de merveilles, Açoka s'empresse 
d'aller lui-même au Népal, élevant partout sur sa route 
des stupas; puis, son pèlerinage achevé, il rentre à Pâtali- 
putra, où son maître Upagupta lui annonce brièvement les 
destinées futures du culte d'Avalokiteçvara. El Jinaçrî, 
enchanté à son tour, remercie Jayaçrî de ce récit instructif 
et édifiant. 

Pour contrôler les données suspectes de la tradition et 
de la légende, le Népal offre à l'histoire deux catégories 
de documents : les inscriptions et les manuscrits. L'épigra- 
phie du Népal est loin de remonter aussi haut que l'épigra- 
phie de l'Inde. Si l'empereur Açoka visita jamais la vallée, 
comme le Svayambhû Puràça l'affirme, aucun monument ne 
commémore expressément son passage; un intervalle de sept 
siècles et demi sépare les piliers à inscriptions élevés par 



214 LE NÉPAL 

Âçoka dans le Téraï népalais et les inscriptions de Mâna 
deva qui ouvrent l'épigraphie népalaise. Cette épigraphie 
s'étend sur un espace de quatorze siècles, mais elle est 
loin de présenter une succession continue de documents. 
Des lacunes inexplicables la découpent en séries irrégu- 
lières. A partir de Mâna deva, elle se prolonge jusqu'au 
ix* siècle de J.-C, et s'interrompt alors pour reprendre 
avec la fin du xiv" siècle. J'ai déterré à Harigaon une 
inscription du xi" siècle (139 de l'ère népalaise) ; mais par 
une étrange fatalité, l'inscription avait disparu quand je 
retournai pour l'estamper. Les inscriptions découvertes 
par Bhagvanlal, Bendall et moi émanent toutes des mêmes 
princes; celles que j'ai reçues du Népal depuis mon retour 
restent, quelle qu'en soit la provenance, enfermées dans 
ce cercle fatal de noms et de dates. 

Les inscriptions^ anciennes du Népal sont toutes gravées 
exclusivement sur la pierre; on n'a pas encore trouvé 
d'anciennes donations inscrites sur des plaques de cuivre 
{tdmra'pattra) ^ comme l'usage en était répandu dans 
l'Inde dès les origines de Tépigraphie (témoin les plaques 
deSohgaura, qui remontent sans doute à l'époque Maurya). 
Et cependant le Népal a des mines de cuivre, exploitéesde 
longue date, et ses bronziers jouissent d'une antique répu- 
tation. La Vamçâvalt mentionne, il est vrai, un règlement 
du Cârumatl-vihâra qui fut gravé sur cuivre sous le règne 
de Bhâskara varman, personnage légendaire plutôt qu'his- 
torique et qui précède de vingt générations le roi Mâna 
deva. Le maharaja Chander Sham Sher m'a envoyé la 
copie des plaques actuellement conservées dans ce couvent; 
elles n'ont rien à voir avec Bhâskara varman; elles sont 

1. Inscriptions. — Pandit Bhagvânlâl Indrâjî. Twenty-three Inscrip' 
lions from Népal ; dans Ind. Antiq. IX, 163-194 : Some Considérations 
on the Chronology of Népal \ translated from GujarâUby Dr. Bûhler, 
ih, Xlli, 411-428. — Cecil Bendall. A Journey ofLiterary and Archoeo- 
logical Research in Népal and Northern India, Cambridge, 1886. 



LES DOCUMENTS INDIGÈNES 215 

modernes, et même rédigées en langue névarie. Les tâmra- 
pattras qu'on trouve souvent cloués à la façade des temples 
datent tous des trois ou quatre derniers siècles. 

Les inscriptions sur pierre [çilâ-pattras] sont gravées 
tantôt sur des piliers que surmonte une image sacrée, par 
exemple àChangu Narayan, à Harigaon, tantôt sur l'objet 
même auquel elles se rapportent, tantôt, et le plus souvent, 
sur des tablettes dressées. La pierre est soigneusement 
polie, les caractères tracés avec soin et avec goût; le fronton 
de la stèle est généralement décoré d'une sculpture en 
relief, soit le disque de Visçu entre deux conques, soit le 
taureau de Ci va, soit encore une fleur de lotus. Le texte 
des anciennes inscriptions est toujours en sanscrit, les for- 
mules du protocole sont empruntées au formulaire général 
de l'Inde, mais l'invention des poètes locaux s'exerce 
volontiers dans les invocations liminaires ou dans les 
panégyriques. Les rois mêmes ne dédaignent pas d'entrer 
en lice et de montrer leur adresse à manier les vers. 

La seconde série des inscriptions népalaises s'ouvre avec 
la restauration des Mallas, vers la fin du xiv*^ siècle. Il est 
difficile de croire qu'on ait cessé pendant cinq cents ans 
de graver des inscriptions au Népal ; il est surprenant que 
des rois aussi glorieux dans la tradition que le fondateur de 
Katmandou, Gunakâma deva, n'aient pas cherché à s'im- 
mortaliser par la pierre. Les stèles laborieusement effacées 
et grattées qui se rencontrent paHout en grand nombre 
sont peut-être les témoins, réduits au silence, de cette 
période obscure. La croyance populaire les tient toutes 
pour antérieures à l'ère népalaise (880 de J.-C.) ; un fon- 
dateur d'ère doit payer toutes les dettes du pays avant 
d'inaugurer un comput nouveau; à la fondation du Nepâla- 
samvat, on aurait donc détruit tous les engagements 
antérieurs et les documents qui les portaient. M. Wright 
s'est fait Técho de ce préjugé [Varnçâv.y p. 246). il suffit. 



216 LE NÉPAL 

pour en constater Tinanité, d'observer que la première 
série des inscriptions népalaises est tout entière antérieure 
au Nepâla-samvat. 

A partir du xvu^ siècle, Tépigraphie des Mallas abonde 
jusqu'à rencombremenl. Pralâpa Malla inonde de sa prose 
et de ses vers l'étendue de ses domaines ; ses successeurs 
et les princes des dynasties rivales, à Patan et h Bhatgaon, 
étalent partout la pompe déclamatoire de leurs vains 
titres. L'écriture tend à l'arabesque; elle s'assouplit, se 
contourne en lignes fantaisistes, se marie à la pierre 
qu'elle prétend décorer. En même temps, le sanscrit 
recule: la langue vulgaire, le névari, pénètre dans l'épi- 
graphie ; sans se hausser jusqu'à la littérature, elle exprime 
les réalités banales ou triviales que la langue sacrée ne sait 
plus ou ne veut plus rendre, les stipulations, les clauses, 
les limites des concessions, etc. Le parbaliya, depuis la 
conquête gourkha, se substitue par degrés au névari ; mais 
le sanscrit garde encore son prestige et continue à s'em- 
ployer dans les invocations et le protocole des inscrip- 
tions. 

Malgré le voisinage du Tibet et les fréquentes relations 
des deux pays, les inscriptions tibétaines sont rares au 
Népal; je n'en ai pas trouvé d'anciennes, ni à Syambu 
Nath, ni à Budnath. Les Tibétains se contentent de graver 
avec une surprenante habileté de main la formule sainte : 
om manipadme hum sur les roches qui bordent la route. Le 
seul texte considérable est Tinscriplionbihngue de Syambu 
Nath qui commémore la restauration de l'édifice au xvui* 
siècle. J'espérais retrouver aussi un souvenir des Chinois 
qui visitèrent à plusieurs reprises le Népal; je n'ai vu que 
trois caractères chinois gravés sur une petite chapelle 
moderne à Syambu Nath. 

Les suscriptions des copistes sont une ressource origi- 
nale de l'histoire népalaise. Les couvents et le climat du 



LES DOCUMENTS INDIGÈNES 217 

Népal ont préservé un assez grand nombre de manuscrits 
anciens, tracés sur des feuilles de palmier (tâla-pattraj ;\\ 
faut sortir de Tlnde pour rencontrer des documents de 
paléographie indienne dignes d'être opposés à ceux du 
Népal : le Dhammapada de Kachgar et le manuscrit Bower, 
les trouvailles du D' Stein dans le Takla-Makan,les feuilles 
de palmier d'Horiuji au Japon. La plupart des anciens 
manuscrits népalais actuellement connus sont déposés, 
soit à la bibliothèque du Darbar, à Katmandou, soit à la 
Bibliothèque de TUniversité de Cambridge, qui a acquis 
la collection du D' Wright. Les vieux stupas, les couvents, 
les bibliothèques des particuliers recèlent encore d'inap- 
préciables trésors qu'une exploration méthodique pourra 
rendre un jour à la science. Fidèles à un usage répandu 
dans rinde, mais plus spécialement observé au Népal, les 
scribes népalais indiquent à la suite de l'ouvrage terminé 
la date d'achèvement, souvent avec des détails qui permet- 
tent d'en calculer l'équivalent européen sûr et précis : jour 
de la semaine, constellation lunaire, angles du soleil et de 
la lune, etc.. Souvent aussi ils mentionnent le nom et les 
titres du roi régnant, si bien qu'une partie de la chrono- 
logie népalaise est fondée sur ces signatures de scribes*. 

1. Mss. du Népal. — Cecil Bendall^ Catalogue of theBuddhist Sans- 
krit Manuscripts in the University Library, Cambridge. Cambridge, 
1883. ~ Ràjendralàla Mitra. The Sanskrit Buddhist Literature of 
Népal. Calcutta, 1882. — Haraprasad Shastri, Report on the search of 
sanskrit manuscripts , 1895 to 1900. Calcutta, 1901. — V. aussi : Kata- 
log der Bibliothek der Deulschen Morgenlàndischen Gesellschaft, 
tome II : Handschriften, Inschriften, Mûnzen, etc. Leipzig, 1881 (n®» 1-6: 
mss. donnés par Wright). — Cowell and Éggeling, Catalogue of the 
Hodgson Collection of Buddhist Sanskrit Mss., dans le Journal of 
the Royal Asiatic Society, new séries, vol. Vlil, 1-52. London, 1876. — 
Les mss. envoyés par Hodgson à la Société Asiatique et à Burnouf, 
et conservés à la Bibliothèque Nationale, n*ont jamais été Tobjet d'un 
catalogue scientifique. — V. Sir W.-W. Hunter, Catalogue of Sanskrit 
Mss. collected in Népal by Brian Houghton Hodgson. London 1881 
(réimprimé à la fin de: Life of Brian Houghton Hodgson. London 
1896, p. 337-356). 



218 LE NÉPAL 

La numismatique \ qui fournit un appoint si utile à cer- 
taines sections de l'histoire indienne, fait à peu près entiè- 
rement défaut au Népal. Les spécimens anciens qui ont 
été retrouvés jusqu'ici sont frappés par des princes de la 
première série épigraphique (vi*-vii' siècles de J.-C). 

1. Numismatique népalaise. — Prinsep, Essays, l, p. 61-62, et pi. III, 
n» 12. — GuNNi>'GHAM, Coins of Ancient India, p. 112. — Journal of 
the Asiatic Society of Bengal, 1865, p. 124. — Bendall, Z. D. M. G., 
XXXVI, p. 651. — V. Smith, Proceedings A. 5. B., 1887, p. 144. — 
HoERNLE, ib,, 1888, p. 114. 



M 



LA POPULATION 



LES NÉVARS 



La population du Népal se divise, comme c'est le cas 
ordinaire, en deux groupes : les maîtres et les sujets, les 
vainqueurs et les vaincus. Les maîtres, ce sont les Gourkhas 
qui ont conquis le Népal en 1768. Les sujets, ce sont les 
Névars, les maîtres de jadis, dépossédés par la conquête 
Gourklia. Si on en croit la Vamçâvalî, les Névars eux- 
mêmes n'étaient entrés dans la vallée qu'après l'institution 
de l'ère népalaise (an 9 = 889 J. C. ; date reclifiée : 1096 
J. C); ils y étaient venus de l'Inde méridionale sous la 
conduite de Nânya deva, un râja originaire du Karçâtaka 
(le plateau central du Dekkhan) ; ils avaient pour berceau 
le pays de Nâyera. La géographie classique de l'Inde ignore 
ce pays; le chroniqueur, ou plutôt la tradition qu'il suit, 
désigne évidemment sous ce nom la contrée des Nâyars ou 
Nairs, la côte de Malabar. Des légendes, confirmées par 
des indications positives, rattachent, en effet, l'histoire reli- 
gieuse du Népal à l'extrémité méridionale de la presqu'île. 
Quand les Névars, entrés définitivement dans la civilisation 
hindoue, se préoccupèrent de trouver des ancêtres sur le 
sol de l'Inde orthodoxe, les Nairs se présentèrent tout 
naturellement à l'imagination complaisante des généalo- 



220 LE NÉPAL 

gisles nationaux. L'analogie des deux noms: Nâyera, 
Nevâra, démontrait déjà jusqu'à l'évidence la parenté 
originelle des deux peuples; en outre, si les Névars scan- 
dalisaient les brahmanes par leur indifférence au sacrement 
du mariage, les Nairs à Tautre bout de Tlnde pratiquaient 
la même doctrine, et quoiqu'admis dans l'organisation 
brahmanique, ils conservaient fidèlement l'usage de la 
polyandrie, commune aux tribus himalayennes. Les svâmins 
du Dekkhan, de passage comme pèlerins ou installés 
comme prêtres au Népal, durent constater et signaler au 
premier abord ces rapports entre les Nairs et les Névars, 
puisque le colonel Kirkpatrick en fut également frappé au 
premier coup d'œiP. L'amour-propre des Névars se trou- 
vait flatté du rapprochement, puisque les Nairs, en dépit 
de leurs pratiques irrégulières, sont rangés comme Ksatriyas 
parmi les castes nobles. 

Mais l'histoire n'a rien à tirer de ces fantaisies : les traits, 
les mœurs, la langue des Névars révèlent une tout autre 
origine ; c'est au Nord de l'Himalaya qu'il faut chercher 
leur berceau. Et c'est aussi de là que les traditions locales, 
consignées dans les Purânas et les Chroniques, amènent 
les premiers habitants de la vallée : Le BodhisattvaMaftjuçrl, 
qui ouvrit une issue aux eaux emprisonnées et qui changea 
l'ancien lac en terre habitable, vint au Népal du Mahâ- 
Ctna, la Chine ; les disciples qui raccompagnaient, et qui 
furent les premiers colons, étaient aussi des gens du Mahâ- 

V 

Cîna; le roi qu'il installa, Dharmâkara, était originaire de 
ce même pays. Plus tard seulement, avec le Bouddha 
Krakucchanda, précurseur de Çâkya muni, des brahmanes 
et des ksatriyas montèrent de THindoustan ; et ce fut un 



I. tt 11 is remarkable enough Ihat the Newar womcn likethose ainong 
the Nairs may in facl hâve as many hiisbands as Ihey please. » Kirk- 
patrick, p. 187. — Sur les Nairs, cf. Alfred Nundy, The Nairs of the 
Malabar Coast dans la revue Easl and West, I, 126i-1275. 



LA POPULATION. — LES NÉVARS 221 

râja hindou, Dharmapâla, qui succéda à Dbarmâkara le 
Chinois. Rois et saints accoururent dès lors en foule de 
rinde ; cependant le NépaLéchappa encore aux « gens des f 
quatre castes ». Les barbares Kirâtas, venus des vallées 
orientales, s'emparèrent du pays et le dominèrent long- 
temps. Un râja venu de Flnde du Sud, Dharmadatta de 
Kâîicî (Conjeveram), les chassa et rétablit les quatre castes. 
Mais les temps déplorables de Tâge de fer, du Kali Yuga, 
étaient venus, et les ksatriyas authentiques avaient disparu. 
Le parrain et le patron du Népal, Ne Muni, dut se résigner 
à choisir un roi parmi des bergers ; ces bergers, il est vrai, 
yft1fli>pf hj^n des princes, car ils étaient venus au Népal 
dans la suite de Krsna, le dieu pasteur. Après les bergers, 
une nouvelle dynastie de pâtres (Abhtras) gouverna le pays ; 
puis les Kirâtas s'en rendirent encore une fois les maîtres. 
Cependant il restait au Népal des personnages de sang 
ksatriya; le puissant empereur Açoka put y trouver un 
gendre. Enfin paruren t des dynasties légitimes de véri- 
tables Rajpoutes, venus de TOuest: la Race de la Lune, la 
Race du Soleil, les Thâkurîs. 

Dégagé des travestissements de la légende, le récit se 
réduit à un petit nombre de faits acceptables : une première 
immigration arrive du Nord de THimalaya; elle est suivie 
d'une autre immigration qui vient du Sud. Le pays appar- 
tient d'abord à des tribus belliqueuses établies dans les 
montagnes de l'Est; la population de pasteurs qui l'occupe 
essaie à plusieu ^^^^ rf^ppRAg Ha secouer leur joug. Enfin, des 
familles guerrières issues des pays rajpoutes arrivent à 
rendre l'indépendance au Népal, et sous leur autorité le 
royaume se civilise. 

Les Névars sont les compagnons de Mafijuçrî ; leurs traits 
comme leur langage marquent leur parenté avec les 
peuples du Tibet, aussi bien qu'avec les autres clans indi- 
gènes qui se partagent le territoire du royaume gourkha. 



222 LE NÉPAL 

Les tribus orientales, les moins pénétrées par rinfluence 
hindoue, gardent encore des souvenirs positifs de leur 
origine. Ainsi les Linibus, qui forment un rameau des 
Kirâtas, se divisent en deux clans: le clan de Kâçî ou 
Bénarès et le clan de Lhasa; ils racontent que dix frères, 
nés à Bénarès, se séparèrent en deux groupes et se retrou- 
vèrent au Népal où ils étaient venus, les uns directement 
de rinde, les autres par un détour, en passant par le Tibet. 
Une autre légende recueillie par Sarat Chandra Das mérite 
d'être rapportée comme un document historique,. tant elle 
contient de vérité générale; elle pourrait aisément s'appli- 
quer à la plupart des vallées népalaises : Un jour, un berger 
tibétain qui faisait paître son troupeau vers le col de Kang- 
la, à rOuestdu Kanchanjanga, constata qu'un de ses yaks 
avait disparu. Il suivit les traces, passa le col, et retrouva 
son yak paresseusement étendu, Testomac bien rempli. Le 
berger fatigué s'endort; au réveil, le yak manquait encore 
une fois; nouvelle recherche, qui conduit le berger sur les 
traces de la bête à un vallon verdoyant. Il sème par jeu 
quelques grains d'orge, retourne à son pays, raconte sa 
découverte; personne ne veut le croire, moins encore y 
aller voir. Un peu plus tard, notre berger conduit son trou- 
peau dans la vallée qu'il avait visitée: il y retrouve son 
orge germée, avec desépis mûrs. Il les cueille et les montre 
à ses voisins. Cette fois ils durent le croire et le suivirent. 
Ainsi fut fondé le village de Yangma'. 

Les lointains ancêtres des Névars vinrent sans aucun 
doute, eux aussi, des régions septentrionales, et leur nom, 
qui n'a rien à faire avec le pays plus ou moins authentique 
de Nâyera, est en rapport immédiat avec le nom même 
du Népal, soit qu'il tire son origine du mot Népal [Nepâla), 
soit que le Népal doive au contraire son nom à une adap- 

1. Cité par Vansittart, 130. 



LA POPULATION. — LES NÉVARS 223 

talion sanscrite de l'ethnique locaP. La date de leur migra- 
tion ne se laisse pas déterminer avec précision; aucune 
histoire ne Ta enregistrée. Hodgson cependant a constaté 
que les légendes des races dominantes indiquaient un 
intervalle de 35 à 45 générations, soit de i 000 à l 300 ans, 
depuis leur entrée dans le pays ; il accordait la préférence 
à la date la plus ancienne, en se fondant sur la compa- 
raison des idiomes locaux avec le tibétain ; leur rudesse et 
leur pauvreté contrastent avec la souplesse et l'abondance 
de la langue tibétaine, telle que Font façonnée les apôtres et 
les docteurs du bouddhisme à partir du vn* siècle. Un si 
long espace de temps, et les infusions accidentelles de sang 
hindou n'ont pas suffi à oblitérer les traits primitifs de la 
race. Le type mongolique, décrit par Hodgson sur la foi 
d'observations nombreuses, se reconnaît encore sur la 
physionomie des Névars et des populations qui les entourent, 
Magars, Gouroungs, Sounwars, Kachars, Haiyous, Che- 
pangs, Kasoundas, Mourmis, Kirants, Limbous et Lepchas : 
tête et face très large, particulièrement large entre les 
pommettes; front large, souvent étréci du haut; menton 
fuyant; bouche grande et saillante, mais les dents verti- 
cales et les lèvres sans épaisseur excessive; mâchoires 



1. M. Waddell {Frog-worship amongst the Nevars with a note on 
the etymology of the toord Népal dans [nd. Antiq. XXIL 1893, 292- 
294) a proposé une étymologie du nriot névar par le tibétain. La première 
syllabe, ne, correspondrait à la forme écrite gnas qui signifie « lieu, 
place )' et par excellence « lieu sacré, lieu de pèlerinage ». Les Lepchas 
donnent le nom de Ne au Népal oriental et au Sikkim, et ils l'interprè- 
tent par « lieu de cavernes pour abri ou résidence ». Dans la plupart 
des dialectes indo-chinois apparentés, ne signifie « résidence ». Les 
Névars seraient les habitants du Ne^ du pays des lieux sacrés par excel- 
lence dans l'Himalaya. 

La syllabe pdl serait l'équivalent de Bal, nom que les Tibétains don- 
nent au Népal (Bal'po, Bal-yul : pays de Bal); le mot bal en tibétain 
signifie « la laine ». Ne-pal signifierait donc : « les lieux sacrés du 
fiai. » Toute cette combinaison étymologique me semble infiniment 
suspecte. 



224 LE NÉPAL 

épaisses; yeux largement séparés, plantés à fleur déjoue, 
plus ou moins en oblique ; nez pyramidal, assez long et 
élevé, sauf à la racine où il est souven t écrasé au point iie 
laisser les yeux se rencontrer, mais de forme grossière, 
épais surtout du bout, avec de grandes narines rondes ; les 
cheveux abondants et plats ; la face et le corps sans poil ; 
la stature plutôt basse, mais musclée et vigoureuse. Com- 
parés à leurs voisins moins civilisés, les Névars se distin- 
guent pourtant par un visage plus long, des yeux plus 
grands, et un nez mieux détaché du front ; c'est là Tem- 
preinle du croisement avec Tlnde. 

La civilisation a fait disparaître l'organisation sociale 
des Névars pfi.mitifs ; on peut s'en faire une idée au moyen 
des autres peup îàdes de môme race, établies dans les val- 
lées retirées et mieux soustraites aux influences du dehors. 
Toutes, elles sont divisées en tribus, partagées en clans et 
en sous-clans ; l'idée de caste leur est étrangère ; l'égalité 
de naissance est absolue. Des règles d'endogamie et d'exo- 
gamie gouvernent les mariages ; Tépouse doit appartenir 
à la tribu, mais ne doit pas être issue du même clan ; la 
fraternité par le sang, l'amitié comptent autant que les 
liens de clan. La nourriture n'est réglée par aucune loi; 
seul le totem, l'animal éponyme du groupe, est prohibé. 
Le bœuf est un aliment parliculièrement apprécié; les 
Gourkhas ont dû livrer de rudes combats pour imposer à 
leurs sujets le respect de la vache « à l'hindoue ». Les morts 
sont parfois brûlés, le plus souvent enterrés. La religion 
pour ainsi dire officielle est un bouddhisme rudimentaire. 
La sorcellerie, la croyance aux esprits, les pratiques du 
chamanisme sont universellement admises. 

Des missionnaires bouddhisles de l'Inde furent sans 
doute les premiers à porter un évangile dans la vallée du 
Népal. Après l'installation des colons amenés de Chine par 
Manjuçrî, le symbolisme des traditions amène au Népal 



^^v-^- 



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u 



LA POPULATION. — LES NÉVARS 225 

les Bouddhas préhistoriques et Çâkyamuni leur successeur. 
La frange du Téraï, propice à réclpsron (ïes Bouddhas, 
bordait aussi les montagnes du Népal; du jardin de Lum- 
i)inî, Tœil embrasse un horizon de hauteurs verdoyantes et 
' âe cimes glacées qui sont THimalaya népalais; la séduction 
; j^»<?^ob§édantedes retraites prochaines apu attirer les Bouddhas, 
amateurs de sites alpestres : témoin le cirque montagneux 
de Râjagrha, si cher à Çâkyamuni. Les Jainas, qui parta- 
geaient ce goût des paysages accidentés et cette fièvre de 
Tapostolat, semblent avoir essayé de disputer au bouddhisme 
la conquête de THimalaya : une de leurs légendes montre 
le dernier des grands apôtres, Bhadrabâhu, en route sur le 
chemin du Népal, au moment où se réunissait le concile 
de Pâtaliputra, un demi-siècle avant l'entrée des Macédo- 
niens dansrinde\ 

Le bouddhisme, malléable et accommodant, avait pu 
s'introduire dans l'organisation des Névars sans la boule- 
verser; il semait discrètement les idées et les doctrines de 
rinde et laissait lentement mûrir la moisson. Dès qu'elle 
fut mûre, un adversaire brutal vint la lui disputer. Le 
brahmanisme sacerdotal, menacé de mort par le triomphe 
des hérésies, avait habilement cherché son refuge dans les 
cultes populaires ; il les avait adoptés, consacrés, et repre- 
nait la lutte avec des dieux rajeunis et uji.p.9inthéo.n remis 
à neuf. La tra dition, au Népal comme dans l'Inde, a incarné 
cette crise dans Çankara âcârya, le plus redoutable cham- 
pion de l'hindouisme brahmanique. Elle le fait paraître 
deux fois au Népal, en employant deux fois le même pro- 
cédé de rattachement factice : la présence de deux Çankara 
(deva) sur les listes généalogiques des rois Sûryavamçi et 
des rois Thâkuris y est interprétée comme un souvenir 



1. Weber, Ind, St., XVÎ, 214. La légende se trouve dans le Pariçista 
parvan, liv. IX. 

15 



226 LE NÉPAL 

positif du double passage de Çankara â ârya. Çankara arrive 
au Népal ; il y trouve les « quatre castes » converties à la Loi 
du Bouddha. Il triomphe sans combat des moines (bhiksus 
et çrâvakas) qui vivaient dans les couvents, remporte sur 
les pères de famille (grhaslhas) une victoire éclatante, 
massacre une partie des vaincus, impose de cruelles humi- 
liations aux autres, supprime les marques qui distinguaient 
les religieux des laïques, contraint les religieuses au 
mariage, et substitue au Bouddha le dieu Ci va. 

En fait, de gré ou de force, le Bouddhisme s'était trans- 
formé : le culte de Çivalui avait ravi un certain nombre de ses 
fidèles, et ses moines avaient rejeté l'obligation stricte du 
célibat. Installés dans leurs anciens couvents, les prêtres 
ne trouvaient plus dans le culte des ressources suffisantes 
pour faire face à leurs nouvelles charges de famille : il leur 
fallait pour vivre adopter des professions séculières. Ainsi 
se constitua une classe sociale nettement définie, les 
Bandyas (bonzes). Les conditions matérielles de leur 
existence, jointes à une imitation voulue des brahmanes, 
leurs concurrents, eurent vite changé la classe en caste : 
investis des plus hautes fonctions du culte, ils se tenaient 
pour une aristocratie religieuse et regardaient comme des 
inférieurs les simples fidèles; nantis de privilèges avanta- 
geux et propriétaires des couvents par droit d'occupation, 
ils ne se souciaient pas de réduire leur portion par un 
accroissement du nombre des participants ; enfin les métiers 
exercés dans les couvents du nouveau style s'y transmet- 
taient de père en fils, avec les secrets et les perfectionne- 
ments techniques, et, par l'exclusion des artisans du dehors, 
se transformaient en monopoles. La caste était née, dans 
la société bouddhique, autour d'une tontine et d'une pro- 
fession ; le bouddhisme avalises brahmanes. 

De leur côté, les familles royales, venues de l'Inde ou 
qui prétendaient en venir, n'étaient pas d'une noblesse à 



LA POPULATION. — LES NÉVARS 227 

s'imposer sans discussion. Licchavîs ou Mallas, leur nom 
brillait d'un éclat inquiétant dans les annales du boud- 
dhisme. Au IV' siècle, Samudra Gupta, empereur de THin- 
doustan, pouvait encore tirer vanité de sa parenté avec les 
Licchavis\ Les préjugés brahmaniques avaient fait du 
chemin depuis, et le code dit de Manu, qui donnait à Tor- 
thodoxie ses articles de foi, classait les Licchavis et les 
Mallas (avec les Khasas appelés à recueillir un jour leur 
succession) parmi les castes illégitimes issues des ksa- 
triyas'.Xeurs ancêtres étaient bien des ksatriyas authen- 
tiques, unis avec des femmes de même caste; mais un 
d'entre eux avait négligé ses devoirs sacrés, et son fils 
avait été par suite exclu de la Sâvitrî, la formule d'initia- 
tion qui « régénère » les hautes castes, rabaissé à la con- 
dition de ksatriya dégénéré (vrâtyà)^ et la tache indélébile 
s'était transmise à sa descendance. Pour reconquérir 
rhonneur perdu, et frayer en égal avec les vrais Rajpoutes, 
Licchavis et Mallas durent être portés, comme les Khasas 

1 après eux, à afficher un rigorisme sévère, et à repousser 

les alliances de rang inférieur. Le Népal eut ainsi ses ksa- 

I triyas locaux, adorateurs à la fois des dieux bouddhiques et 

des dieux brahmaniques, et qui servirent naturellement de 
trait d'union entre les deux confessions. 

Enfin les missionnaires qui avaient apporté de l'Inde le 
culte de Çiva avaient introduit en même temps le régime des 
castes qui en était inséparable ; les adeptes qu'ils avaient 
gagnés étaient aussitôt embrigadés dans des groupes défi- 
nis, établis à l'insta r de l'Inde, mais sans la copier toute- 
fois; la vallée était trop profondément séparée de l'Inde 
par son passé, par ses traditions, par ses usages pour 
qu'elle pût s'agréger immédiatement aux communautés 



1. V. inf. vol. U (Histoire). 

2. Mânava-dhçrma-çâstra, X, 22. 



228 LE NÉPAL 

hindoues. Il s'élabora ainsi au Népal une double société: 
Fune sous le contrôle des brahmanes, répartie tout entière 
en castes régulières, caractérisées par les lois intransi- 
geantes de la table et du lit: pas de mariage légitime en 
dehors de la caste; interdiction, sous peine de déchéance 
et d'exclusion irrémédiable, de manger en commun avec 
d'autres castes. L'autre, hérétique, hostile en principe au 
système des castes, mais déjà entamée par la contagion : 
à sa tête, une aristocratie religieuse et une aristocratie 
militaire organisées à l'image des brahmanes et des ksa- 
Iriyas hindous. La puissance de Texemple donné par les 
classes supérieures, la mode, l'esprit d'imitation assu- 
raient dès lors le triomphe de l'organisation brahmanique; 
de proche en proche, chaque classe de la société boud- 
dhique s'enferma dans des barrières infranchissables. 

La conquête du Népal par Harisimha deva en 1 324 pré- 
cipita l'élaboration du système des castes. Elle amena pour 
la première fois à demeure dans la vallée un roi hindou, 
de sang et d'origine irréprochablement authentiques, et 
consciencieux observateur des lois de pureté brahmanique, 
n passe pour avoir amené à sa suite sept castes : Brah- 
manes, Bhadelas (Bandyas ?), Àcâryas, Jaisis, Yaidyas, 
Rajakaset Khadgis. L'énumération est expressive; Hari- 
simha, expulsé par les Musulmans des régions du Téraï où 
il régnait, avait eu soin d'amener, dans l'asile suspect qui 
lui restait seul ouvert, les auxiliaires indispensables de la 
vie sainte: les maîtres de la science sacrée, les prêtres 
des divinités locales pour le service de l'âme, et pour le 
service du corps les médecins, les blanchisseurs et les 
bouchers ; les uns n'étaient pas moins nécessaires que les 
autres. Confier ses membres, son linge, sa viande à des 
serviteurs que la loi n'autorise pas à ces divers emplois, 
n'expose pas à de moindres risques que la négligence des 
devoirs les plus solennels. Harisimha deva ne voulait ni 



LA POPULATION. — LES NÉVARS 229 

perdre son âme, ni perdre son rang. Ses blanchisseurs et 
ses bouchers hindous, introduits dans la société népalaise, 
y portèrent la même morgue intransigeante que les brah- 
manes et les ksatriyas ; relégués par la loi brahmanique à 
un rang infâme, ils savouraient cependant Thonneur d'y 
être classés; et leur exemple influa sur les couches infé- 
rieures de la population au profit de la formation des 
castes, comme celui des brahmanes agissait au sommet de 
l'échelle sociale. 

La conquête de Harisimha hâta encore par ses résultats 
politiques Téclosion du nouveau régime. Survenue à la 
suite d'une longue crise d'anarchie féodale, elle courba 
sous un joug commun les partis et les clans rivaux, et 
rétablit l'ordre; bientôt après, la restauration des Mallas 
rendit au pays une monarchie nationale, apte à comprendre 
et à satisfaire les intérêts locaux. Le règne de Jaya Sthiti 
Malla tombe dans cette période de recueillement fécond 
qui suit les convulsions violentes et qui en dégage les résul- 
tats durables. Justement Harisimha deva et sa dynastie 
avaient introduit au Népal les préoccupations sociales qui 
agitaient l'Inde à cette époque. Le triomphe écrasant de 
rislam, la ruine des derniers empires brahmaniques mena- 
çaient d'un écroulement brusque les institutions que le 
génie sacerdotal avait patiemment édifiées. Pour parer à 
une catastrophe aussi formidable, les rares princes qui 
gardaient avec l'indépendance le culte du passé attirèrent 
à leur cour des jurisconsultes éminents et les chargèrent 
de rédiger des « Sommes » destinées à compléter la loi 
écrite, depuis longtemps immuable, à l'aide de la loi orale, 
constamment rajeunie pour s'accommoder au présent. 
La famille de Harisimha deva se distingua par son zèle. 
Le ministre de Harisimha, le Thakkura Candeçvara, com- 
posa ou fit composer sous son nom deux encyclopédies de 
jurisprudence religieuse: le Smrti-Ratnâkara et le Krtya- 



230 LE NÉPAL 

Cintâmani ; parmi les princes de la branche qui régna sur 
le Tirhout, à la frontière méridionale du Népal, Narasimha 
deva patronna Vidyâpati, auteur de la Dâna-Vâkyâvalî; 
Madanasimha deva fit écrire le Madana-Ratna-Pradtpa ; (^an- 
drasimha deva protégea Miçara Miçra, auteur du Vivâda- 
Candra, etHari Nârâyana favorisa Vâcaspati Miçra, auleur 
du Vivâda-Cintâmani*. Jaya Sthiti Malla se piqua d'ac- 
complir la môme œuvre au Népal. Il appela à son aide cinq 
pandits de Tlnde: Kîrli Nàtha Upâdhyâya Kânyakubja, 
Raghunâtha Jhâ Maithilî, Çrî Nâtha Bhatta, Mahî Nâtha 
Bhatta et Râma Nâtha Jhâ, qui compilèrent les Castras et 
en tirèrent une série de lois sur les castes, les funérailles, 
les maisons, les champs. « Il y en avait déjà bien eu de 
pareilles dans le temps passé, ajoute le chroniqueur, mais 
elles s'étaient perdues faute d'emploi. » 

La besogne était délicate ; il s'agissait d'adapter les in- 
stitutions sociales du brahmanisme à une population parta- 
gée en deux communautés autonomes, et où dominait le 
bouddhisme. Il était donc essentiel de ménageries senti- 
ments et les traditions de la majorité, si on voulait faire 
une œuvre durable. La question des bandyas se posa dès 
l'abord ; la solution adoptée devait exercer son influence 
sur tous les autres problèmes. Les pandits s'en tirèrent 
galamment. Us admirent sur la foi des traditions que les 
bandyas étaient les descendants authentiques des brah- 
manes et des ksatriyas convertis par le Bouddha Krakuc- 
chanda pendant l'âge Tretâ ; le malheur des temps et l'in- 
tervention de Çankara âcârya les avait obligés à déserter 
la vie monacale, à vivre en famille et à exercer des pro- 



1. Sur ces divers personnages, v Jolly, Recht und Sitte (Grundriss 
d. 1. A. Phil.), P- 36 sqq ; et Grierson, Vidyâpati and his cotempora- 
ries, Ind. Antiq., XIV, 182-196; Aufrecht, Cat, Mss. Oœon,, p. 296, 
n® 718; Bbandarkar, Rep.^ 1883/4, p. 52 et 352; Eggeling, Cat, Ind. 
Off., part. Ul, n°» 1387, 1390, 1398, 1621. 



LA POPULATION. -~ LES NÉVARS 231 

fessions ; mais les « quatre castes » ne les en honoraient pas 
moins. On décida de les classer, d'après leur généalogie, 




comme brahmanes ou comme ksatriyas, mais sans établir 
de subdivisions. « Les Bandyas sont pareils aux Samnyâsis 
qui sont tous d'une seule classe, sans aucune distinction de 
caste. » L'égalité des deux cultes se trouvait ainsi reconnue 



232 LE NÉPAL 

en principe ; mais elle se réalisait au profil du brahma- 
nisme, qui fournissait le point de dépari du classement. 
La population fut répartie au total en 64 castes : 

1) Brahmane, ou Dvija, ou Vipra : caste sacerdotale. 

Ils appartenaient aux deux grandes familles brahma- 
niques : Pafica-Gauda, brahmanes de THindoustan, montés 
des plaines voisines au Népal ; Panca Dravida, brahmanes 
du Dekkhan, amenés et installés par Çankara âcârya, 
d'après la tradition, mais renouvelés ou multipliés en fait 
par les fréquentes relations politiques ou religieuses du 
Népal avec le Sud de l'Inde. 

2) Bhûpay Raja, Narendray ou Ksatriya: caste militaire. 

3) Lekhaka : écrivain. 

4) Kâyastha : scribe. 

L'exaltation des castes de l'écriture était un signe des 
temps ; elle consacrait le triomphe de l'administration 
régulière, ou, comme nous dirions, des bureaux. Leur puis- 
sance était récente, mais elle n'a fait que grandir depuis, 
et les Kâyasthas du Bengale disputent aujourd'hui le pre- 
mier rang aux brahmanes. 

5) Mantrin : conseiller. 

6) Saciva : camarade. 

7) Amâtya : ministre. 

Ces trois castes comprenaient le haut personnel de la 
cour. 

8) Pûjita \ Ces trois castes comprenaient proba- 

9) jD^yacm/avblemcnt les prêtres de rang divers qui 
10) Âcârya ) s'employaient au culte des dieux locaux 

ou à des fonctions tenues pour compromettantes. Le Pûjita 
est sans doute le pûjârî qui officie dans les temples de 
Çiva et des Çaktis ; l'Àcârya est le brahmane des Névars hin- 
douisés, auxquels il sert d'instituteur spirituel et de prêtre 
à certaines cérémonies. Le Devacinta est une variété du 
même genre. 



LA POPULATION. — LES NÉVARS 233 

11) Grahàcintaka: astronome. \ Quatre castes de pro- 

12) /yo/^a : astronome . /fession analogue, mais 

1 3) Ganika : calculateur. ( classées à des rangs dif- 

14) Daivajfia : devin. /férents de Téchelie so- 
ciale, d'après la nature de leur spécialité et de leur clien- 
tèle. 

L'abondance des classes d'astrologues répond au goût 
passionné des Népalais pour l'astrologie ; les Chinois ont 
constaté ce goût aussi bien que les Européens. Névar ou 
Gourkha, le Népalais consultera l'astrologue en toute circon- 
stance, qu'il s'agisse de prendre médecine, de prendre 
femme ou de livrer bataille ; l'horoscope règle tous les 
détails de la vie. 

1 5) Âlatna : ? 

16) Srichantei'i 

1 7) Sajakâra : ? 

1 8) Sûpika : ? 

19) Cichaka:! 

20) Marîkâra : ? 

21) Çilpikâra: artisan. 

22) Bhârika: porteur? 

23) Nâpika : harbier . Un des personnages considérables 
de la société hindoue, qui a constamment recours à ses 
soins; il est le digne pendant du Figaro occidental, avec 
la même variété d'emplois accessoires : chirurgien, entre- 
metteur, etc. 

24) Lepika : stuqueur, plâtrier. 

25) Dârukâra : ouvrier en bois. 

26) Taksaka : charpentier. 

27) Srmkhan:'! 

28) Ksetrakâra : arpenteur. La réforme des poids et 
mesures opérée par Jaya Sthili Malla rendait sa tâche, déjà 
fort compliquée, plus difficile encore. L'évaluation d'une 
surface ou d'un poids n'était pas une médiocre affaire, 



234 



LE NÉPAL 



car l'unité de mesure variait avec la qualité de l'objet à 
mesurer. (V. iaf. p. 299). 

29) Kumbhakâra : potier. Encore un des éléments les 
plus indispensables d'une communauté hindoue, les lois de 
pureté religieuse exigeant une consommation formidable 
de pots de terre. L'accumulation des débris de poterie et la 
masse des pots d'argile qui cuisent au soleil signalent l'en- 
trée d'un village hindou. 



30) 


Tidâdkara : peseur. (Cf 


. sup. 28.^ 


) 


31) 


Karnika : tisserand ? 






32) 


Kâmsyakàra: fondeur 


d'alliages 


de métaux com- 


muns 


et fabricant de cloches. 






33) 


Siivarnakâra: orfèvre. 






34) 


Tâmrakâra: bronzier. 






35) 


Gopâla : berger. 






36) 


Bhâyalâcaficu : ? 






37) 


Kamjikâra : ? 






38) 


Tat/07'uta : ? 






39) 


Tahkâdhâri : ? 






40) 


Vimârï : ? 






40 


Sûrpakâra : ? 






42) 


Natebaruda : ? 






43) 


Bâthahom : ? 






44) 


Gâyana : chanteur. 






45) 


Citrakâra : peintre. 






46) 


Surâbija : ? 






47) 


Nattjîva : acteur qui prostitue sa 1 


emme. 


48) 


» Mândhura : ? 






49) 


Vyafijanakdra: faiseur 


de brouet, 


cuisinier ? 


50) 


Mali : jardinier. 






51) 


Mâmsavikrl : boucher. 






52) 


Kirâta: chasseur? 






53) 


» Badî : ? 






54] 


1 DhAnyamàrï : ? 







LA POPULATION. — LES NÉVARS 235 

55) Tandukâra: tisserand? 

56) Nadichedi : coupeur de cordon ombilical? 

57) Kundakâra: tourneur d'ivoire. 

58) Lokakâra: forgeron, ferronier. 

59) Ksatnkôra : ? 

60) Dhob'i : blanchisseur. 

61) Rajaka\ teinlurier-neltoyeur. 

62) myocjï : ? 

63) Mâtahqï \ . 

^ .( V , , corroveurs et peaussiers. 

64) Carmakâra) ^ ^ 

11 fallut en outre pourvoir à la situation légale d'un 
groupe déjà considérable, et qui réclamait un traitement 
spécial. Les brahmanes montés des plaines s'étaient sou- 
ventlaissé séduire, sans essayer de résistance, aux charmes 
peu farouches des montagnardes ; mais les populations qui 
les avaient accueillis et qui vénéraient leur prestige 
n'étaient pas disposées à accepter pour les enfants issus 
de ces unions irrégulières la condition dégradée que leur 
imposait Torlhodoxie des codes. Le brahmane, toujours 
accommodant avec le ciel , imagina des transactions diverses : 
dans le pays des Gourkhas, il ressuscita, comme nous 
verrons, la caste disparue des Khas à l'usage de sa progéni- 
ture illégitime. Au Népal, chez les Névars, il inventa le 
groupe des Jaisis, classe indéterminée qui prétendit s'élever 
même au rang des Bandyas. Au moment où les Bandyas 
étaient assimilés aux brahmanes, il fallut écarter les pré- 
tentions des Jaisis. On les répartit donc, d'après la condi- 
tion sociale de leur mère, en quatre catégories: Àcârya, 
Daivajîla, Vaidya, Çrestha. Les Jaisis Àcâryas, nés d'une 
mère de la classe Àcârya, devaient remplir les fonctions de 
l'Àcârya pour le groupe des Jaisis ; les Jaisis Daivajfias 
devaient être leurs astrologues. Les Çresthas représentaient 
les ksatriyas dans cette communauté particulière. Les 
Jaisis Àcâryas furent encore subdivisés en trois classes. 



236 LE NÉPAL 

les Jaisis Daivajftas en quatre, les Çresthas en un grand 
nombre ; le cordon brahmanique, la marque d'honneur 
enviée, fut concédée à tous les Jaisis Acâryas etDaivajnas, 
et aux dix premières classes des Çresthas. La variété d'occu- 
pation des Çresthas expUquait cette inégalité de traitement : 
les uns étaient soldats, d'autres marchands, d'autres 
encore, porteurs ou cultivateurs. Les règlements des Pan- 
dits réservèrent en oulre aux Jaisis l'exercice de la méde- 
cine, et groupèrent en une caste avec quatre subdivisions 
ceux d'entre eux qui s'y livraient. 

Les paysans, Jyapûs ou JaflFus, qui forment la moitié de 
la population indigène, furent rangés parmi les Çûdras et 
formèrent 32 divisions ; les Kumhâl(Kumbhakâra), potiers, 
formèrent quatre autres divisions de la même classe. La 
caste ou plutôt l'exlra-caste des Po^hyas, qui réunissait les 
professions les plus viles : exécuteurs, tueurs de chiens, 
ramasseurs d'ordure, etc. fut répartie en quatre divisions. 

L'eau, dans la société hindoue, marque la frontière de la 
pureté ; une caste est honorable si les castes supérieures 
peuvent, sans déchoir, accepter de ses mains l'eau à boire. 
Les Po(Jhyas, les Carmakâras et les trois castes qui les 
précèdent furent exclues de l'eau ; cependant au début du 
xvii* siècle, le roi Laksml Narasimha Mallade Katmandou, 
en paiement de services personnels et intimes qui lui avaient 
été rendus par un blanchisseur de la caste Rajaka et par 
ses filles, s'engagea à « faire passer l'eau de la main des 
Rajakas », c'est-à-dire à les introduire de sa propre auto- 
rité dans le groupe des castes pures. 

Le système des castes exige, comme condition préala- 
ble, la fidélijté scrupuleuse des femmes ; l'adultère, entre 
individus dont la loi n'autorise pas l'union, est une souil- 
lure qui risque par contagion de s'étendre aux plus inno- 
cents. Les Gourkhas, scrupuleux orthodoxes, ont édicté 
contre une pareille faute des peines terribles. Les Névars 



LA POPULATION. — LES NÉVARS 237 

avaient hérité de leurs ancêtres mongoliques une indiffé- 
rence de philosophes à la vertu des femmes. Les conseil- 
lers de Jaya Sthiti Malla se contentèrent de décider que si 
une femme avait des relations avec un homme de caste in- 
férieure, elle serait dégradée et prendrait rang dans la caste 
de son séducteur. 

Le célèbre « Chapitre des chapeaux » a sa place mar- 
quée dans les codes de Tlnde; toutes les manifestations 
extérieures, tous les insignes de la caste ont le précieux 
avantage de prévenir des confusions cuisantes. LesPo^hyas, 
les parias du Népal, n'eurent pas le droit de porter la 
calotte nationale ; la veste, les souliers, les ornements d'or 
leur furent aussi interdits. Les Kasâis (bouchers) furent 
obligés à porter des vêtements sans manches. Les toitures 
de tuiles furent prohibées sur les maisons des Podhyas, des 
KuUus (corroyeurs) et des Kasâis. 

Les « quatre castes » y compris les Çûdras furent tenues 
d'observer les règles du Vâstu-prakarana et de l'As^a-varga 
sur la construction des maisons. Les Brahmanes et lesKsa- 
triyas devaient employer des brahmanes aux cérémonies 
de fondation ; les Vaiçyas et les Çûdras ne pouvaient y em- 
ployer que des Daivajfias. 

Les rites funéraires furent traités avec autant de détails : 
ainsi la mélodie du Dîpaka-râga fut réservée à la cérémo- 
nie de crémation des rois ; certaines castes eurent le privi- 
lège de remploi des Kâhalas (longues trompettes) pendant 
la crémation de leurs morts. 

La savante construction des Pandits de Jaya Sthiti Malla 
n'a pas résisté aux siècles ; le temps sans en modifier le 
fond en a altéré la façade. C'est que la caste, aussi bien 
dans l'Inde qu'au Népal, est en dépit de ses airs immua- 
bles soumise à la loi commune des organismes vivants : elle 
se développe, elle se multiplie, elle meurt. Un travail con- 
tinu de reproduction par scission, sous l'influence du temps, 



238 LE NÉPAL 

des lieux, des hommes, des événements, tire sans cesse de 
chaque caste actuelle des castes secondaires qui prolon- 
gent leur caste d'origine, l'enveloppent et finissent par 
l'étouffer. Les Névars d'aujourd'hui, isolés de la société 
Gourkha, sont divisés en deux grandes communautés, cor- 
respondant aux deux confessions rivales : les Buddha- 
mârgis ou Bouddhistes, les Çiva-mârgis ou ÇivaitesV 

Les Çiva-mârgis, appartenant à une des religions de 
l'hindouisme, entrent naturellement dans le cadre général 
de classification brahmanique ; les quatre castes régulières : 
Brahmanes, Ksatriyas, Vaiçyas et Çûdras, y sont représen- 
tés chacun par plusieurs groupes, enfermés dans une bar- 



1. J'emprunte les deux tableaux qui suivent à Oldfield, 1, 177 sqq. en 
les complétant par H\milton, 29 sqq. Leurs indications sont plus d'une 
fois en désaccord, en particulier pour les castes Buddha-màrgis ou bien 
mixtes : Ainsi Hamilton range les Jopu (=^ JaiTus) avant les Uda, tandis 
qu'Oldfield renverse cet ordre; à leur suite il place les Bhat^ les bardes 
et panégyristes de Tlnde qu'Oldfield ne mentionne pas; puis les Go^ 
(jardiniers = Garhiho), les Karmi (charpentiers = Sikarmi), les Nau 
(barbiers = iVdlpiia) qui sont loin de se suivre dans Oldfield (n® 33) 13) 
et 27). Viennent ensuite les Songat (blanchisseurs = SangJiar)^ en deçà 
de la limite de l'eau, tandis que Oldfield les classe au dernier rang des 
castes impures ; puis les Japu (? potiers), les Hial ou Sial (vachers, 
sans doute les Nanda-gciowah, 43)), les Lhui ou Putaul (= Buân ou 
Putvâr^ 39)). Au delà commencent les castes impures, avec les Salim 
(huiliers = Sarmiy 28)), placé en deçà par Oldfield, peut-être parce que 
leur situation sociale s'est modifiée dans l'intervalle ; puis les Kasulia 
(musiciens = /o^^t ou Bhuni), les C/iipi (teinturiers = C/iippa/i, 25) 
et les Kow, (forgerons = Kana, 26), placés côte à côte à un rang bien 
plus élevé dans Oldfield, les Gotoo (ouvriers de cuivre = Tha^nbat 14)), 
puis deux tribus militaires : les Kosar, qui étaient jadis des brigands à 
ce qu'on dit, et les Tepaij qui peuvent épouser ou prendre pour concu- 
bines les femmes hindoues qui ont perdu leur caste en mangeant des 
choses impures ; et en dernier lieu les Puria et les Chamkal (= Ptcriya 
[Po4hiya] et Chamakallak d'Oldfield, au même rang) et les Bala, 
ramasseurs d'ordures. 

Je n'ai pas eu le temps de procéder pendant mon séjour à une 
recherche personnelle sur les castes ; dans les cas douteux, j'ai suivi de 
préférence Oldfield, plus récent et plus complet ; mais je l'ai naturelle- 
ment corrigé ou complété chaque fois que mes données me l'ont 
permis. 



Lk POPULATION. — LES NÉVARS 239 

rière commune, et de plus séparés entre eux par les lois 
fondamentales de la table et du lit. 
Â. Les castes brahmaniques sont : 

1) UpâdhyâyUy la plus haute classe de brahmanes. Us ont 
droit d'entrer dans les temples de Talejû, la déesse tuté- 
laire du Népal, divinité mystérieuse introduite par Hari- 
simha deva. Us remplissent les fonctions de maîtres spiri- 
tuels (gurus) et de chapelains (purohitas) à Tusage des 
Brahmanes et des Rajpoutes (ou Ksatriyas). 

2) Lawar-ju, de rang inférieur, servent de gurus et de 
purohitas aux classes inférieures. 

3) Bha-ju; on leur demande, en cas de maladie, des 
conseils religieux ; mais ils ne donnent jamais un avis mé- 
dical. 

B. Les castes ksatriyas : 

4) Thâkur onMalla, descendants des anciennes familles 
royales ; ils sont admis à ce titre dans Tarmée Gourkha, et 
n'entrent jamais dans le commerce ni dans le service 
privé. 

5) Nikhu, peintres d'articles religieux exclusivement ; 
ils ont un rôle assez important dans la procession de Mat- 
syendra Nâtha, l'antique divinité patronale du Népal. 

«X of • î l^s Çresthasde l'organisation antérieure. 

7) onerzsta, ) 

Les deux groupes ne forment qu'une seule caste, liée par 
la commensalité et la connubialité ; ils fournissent à l'armée 
anglo-indienne des recrues excellentes; plusieurs y ont 
gagné la médaille militaire. 

C. Castes de Vaiçyas : 

8) Josi, les Jaîsis de l'organisation antérieure ; ils expo- 
sent les Castras, mais ne remplissent pas de fonction sacer- 
dotale. 

9) Jcâr, les Âcâryas d'autrefois ; ils sont les prêtres des 
temples de Talejû à Katmandou et à Bhatgaon. 



240 LE NÉPAL 

10) Bhanni: ils cuisinent pour les divinités des temples 
de Talejû. 

H) Gaohi (Gulcul) Âcâr : prêtres des petits temples, où 
ils accomplissent les rites du homa expiatoire pour ceux qui 
meurent à des jours néfastes ; mais ils ne prennent aucune 
part aux funérailles proprement dites. Par les rites du 
homa, le Gaoku Âcâr prend sur lui les péchés du mort; 
mais s'il commet une erreur dans l'accomplissement des 
rites, il est lui-même perdu. Le Gaoku Âcâr sert aussi de 
prêtre aux Névars d'origine incertaine ou suspecte. 

D. Castes de Çûdras : 

12) Makhi : cuisiniers et serviteurs de table. 

13) Lakhipar: auxiliaires des précédents. Toutes les 
castes acceptent la nourriture des mains de ces deux castes. 

M) Bagho Shashu : domestiques pour le service ordi- 
naire. 

La communauté bouddhique se répartit en trois grandes 
catégories : aj les Banras (Bandyas) qui ont la tête rase ; 
bj les Udas, adorateurs des dieux bouddhiques exclusive- 
ment, comme les Banras, mais qui portent au sommet de 
la tête un toupet de cheveux, (cûdâ) ; cj les castes mixtes, 
qui adorent à la fois les dieux du bouddhisme et ceux des 
dieux çivaïtes que le bouddhisme n'a pas adoptés. 

A) Les Bandyas, qui sontles brahmanes du bouddhisme, 
se divisent en neuf groupes professionnels : 

i) Gubhar-ju (Gubalj Gubâhâl, Guru-bhâju): la plus 
haute classe, la seule qui fournisse le haut clergé boud- 
dhique, les Vajrâcâryas, et qui possède des Pandits. Pen- 
dant les cérémonies religieuses, ils portent un cordon 
sacré comme les brahmanes et les Âcârs. 

2) Barrka-ju \ ils travaillent l'or et l'argent, mais n'en 

3) Bikhu I font que des parures. Le bhiksu est, en 

4) Bhiksu l surplus, un prêtre de rang inférieur qui 

5) Nebhar ] sertd'auxiUaire au Vajrâcàrya. 



LA POPULATION. — LES NÉVARS 241 

6) Nibharbhari : ils travaillent le bronze et le fer, en 
fabriquent des images divines et de la vaisselle, et sont éta- 
meurs. 

7) Tâmkarmi : ils fabriquent les fusils et les canons, 
soit de fer, soit de bronze. 

8) Gamsabarhi) travaillent le bois, charpentiers*, et 

9) Chivar harki ) aussi plâtriers et stuqueurs. 

Ces neuf groupes forment une seule caste, au point de 
vue du mariage et des repas. 

B. Le groupe des Udas emprunte son nom à la plus 
haute des classes qui le constituent; il est divisé en sept 
sections, mais qui forment comme les Bandyas une seule 
caste, au sens strict du mot. 

10) Uda : ils ont été longtemps les grands commerçants 
du Népal ; le commerce avec le Tibet et le Bhoutan était 
entre leurs mains. Mais leur richesse et leur situation 
sociale ont décliné au profit d'une classe tenue pour 
infime, les Sur mis. 

11) Kassar (kârnsyakâra) : ils travaillent les alliages de 
métaux. 

12) Lohankarmi: tailleurs de pierre et constructeurs, 
aussi bien pour l'usage religieux que pour Tusage privé. 

13) Sikarmi: charpentiers. 

14) Thambat (tâmrakâra) : travaillent le cuivre, le 
bronze et le zinc. 

15) Jwâl: tuiliers et couvreurs. 

16) Maddikarmi: boulangers. 

C. Castes mixtes, à la fois Buddha-mârgis et Çiva-mâr- 
gis. 

Les six premiers groupes, qui forment à eux seuls la 

1. Les Bandyas doivent à rinterventîon du roi Siddhi Narasiipha de 
Patan, au xvii<^ siècle, la pratique de cette profession. « Gomme il voyait 
que la ville n'avait pas assez de charpentiers, il fit prendre ce métier 
aux bandyas » (Vatpç., 234). 

16 



242 LE NÉPAL 

moitié de la population névare, portent le nom collectif de 
Jajfus (Jyâpus) qui appartient en propre à la cinquième 
classe ; ils ne forment qu'une caste au sens légal. 

17) Mit: ils cultivent exclusivement une seule espèce 
d'herbe aromatique, qui sert à la coiffure et qu'on présente 
aussi en offrande aux dieux. \ 

18) Z)âf;2^Aw: arpenteurs. 

19) Kumhar (KumbhaMra) : potiers. 

20) Karbujha : musiciens de funérailles. 

21) Jaffu ou Kissini) . ,.. 

aa( D . [ paysans qui cultivent le sol. 

Les vingt-quatre classes qui suiventne forment un groupe 
que par opposition aux précédentes ; mais elles se subdi- 
visent en véritables castes: 

23) Chitrakar (Ùitrakàra): peintres en tout genre: bâ- 
timents, tableaux, etc. 

24) Bhat : teinturiers en rouge pour tout genre d'étoffe, 
linge excepté. 

(25) Chippah (Ksipana) : teinturiers en bleu. 

26) Kaua ou Nekarmi : travaillent le fer, fabriquent fers 
à cheval, couteaux, etc. 

27) Nau (Nâpita) : barbiers et chirurgiens. 

28) Sarmi (ou Sâlmî): huiliers et tresseurs de guir- 
landes pour la parure. C'est eux qui ont supplanté lesUdas 
dans le grand commerce. 

29) Tippah: maraîchers. 

30) Pulpul: portent les lanternes et les torches aux 
funérailles. 

31) Kaiissa : pratiquent les inoculations contre la petite 
vérole. 

32) Konar: fabriquent exclusivement les objets qui 
servent à tisser. 

33) Garhtho (Got) : jardiniers. 

34) Katthar: rebouteurs et infirmiers. 



LA POPULATION. — LES NÉVARS 243 

35) Tatti: font les linceuls el aussi les bonnets de nuit 
que portent les enfants en bas âge quand on vient de leur 
couper en cérémonie les cheveux à Tentour de la cûdâ 
(toupet au sommet de la tête). 

36) Balhaiji: fabriquent les roues du char pour la pro- 
cession de Matsyendra Nâtha. 

37-) Yungvar : fabriquent le char lui-même. 

38) Ballah. 

39) Lamu, porteurs des palanquins royaux. Us sont 
donc identiques aux Duân que les Gourkhas désignent 
sous le nom de Putvdr. C'est à Prithi Narayan que cette 
caste doit ce nom, ou plutôt ce litre d'honneur: avant de 
réussira s'emparer de Kirtipur par ruse en 1767, le roi 
Gourkha subit sous les murs de la ville une défaite désas- 
treuse ; sa vie fut en danger, il ne dut son salut qu'au 
dévouement d'un Z)i/^m qui, avec l'aide d'un Kasâi {^ovl" 
cher) transporta en une nuit le palanquin du roi jusqu'à 
Nayakot, hors delà vallée. Prithi Narayan remercia son 
sauveur en ces termes: « Bien, mon fils ! (Syâbâs pûtl) La 
caste entière s'empressa de recueillir l'appellation hono- 
rable échappée à la gratitude du Gourkha, et garda le 
nom de Putvâr (« les filiaux »). Maître du Népal, en 1770, 
Prithi Narayan confirma le titre, accorda aux Pw/rrfr^ la 
faveur d'approcher le roi et de porter les palanquins 
royaux. 

40) Dalli: classe de cipayes. 

41) PiAi: vanniers. 

42) Gaowah (Gopa) ) les deux classes de 

43) Nanda-Gaotoah fNanda-GopaJ ) bergers ne forment 
qu'une caste pour la table et le lit. 

44) Ballahmi: Bûcherons et livreurs de bois. 

45) Nalli : ils peignent les yeux de la figure de Bhairava 
sur le char de Matsyendra Nâtha. 

Les membres des castes bouddhiques, tout hérétiques 



244 LE NÉPAL 

qu'ils sont, n'en sont pas moins a gens de caste » ; un Hin- 
dou qui les tient pour des êtres diaboliques et pervers, 
recevra sans scrupule Teau de leurs mains ; ils prolongent 
la société hindoue en dehors de l'église brahmanique, à 
mi-chemin du bouddhisme étranger. 

Huit castes exclues de l'eau, et repoussées avec une égale 
aversion par les Bouddhistes et les Çivaïtes, réunissent les 
parias des deux confessions. 

1 ) Kdsâi : bouchers et porteurs de palanquins ordinaires. 
Prithi Narayan a relevé un peu leur condition sociale ; en 
même temps qu'il concédait un titre et une fonction hono- 
rable aux duâns il a donné aux kasâis^ comme témoignage 
de sa gratitude, des terres et leur a attribué un service de 
domesticité au temple de Guhyeçvarî. 

2) Joghi: musiciens de fêtes. 

3} Dhunt: musiciens de fêtes. 

4) Dhauwi : fabriquent le charbon de bois. 

5) Kullu: corroyeurs. 

6) Puriya (Podhya): pêcheurs, exécuteurs, tueurs de 
chiens. 

V 

7) Chamakallak (Carmakâra, Chamàr) : peaussiers et 
balayeurs. 

8) Sanghar (Songat) : blanchisseurs. 

Mais ces castes mêmes, ou plutôt ces hors-castes, toutes 
dégradées qu'elles sont, refuseront de manger et de boire 
avec des Musulmans ou des Européens ; et si une femme 
de ce groupe venait à forniquer avec les uns ou les autres, 
la loi la frapperait de peines terribles : impures au point de 
vue de l'eau et du contact, ces castes n'en font pas moins 
partie intégrante de l'hindouisme, et elles y ont à remplir 
des fonctions sociales d'un ordre déterminé qui les rend 
soUdaires de l'ensemble ; la privation de droits n'emporte 
pas pour elles la suppression des devoirs. 

Créée de toutes pièces à l'imitation de la caste hindoue, 



LA POPULATION. — LES NÉVABS 245 

la caste bouddhique a pris comme unique noyau de forma- 
tion la profession. Elle iaote de la communauté et réunit 
entre eux par les liens du lit et de la table tous les indi- 
vidus que le droit de naissance qualifie pour l'exercice 
exclusif d'un métier héréditaire ; c'est une compagnie 




(Jala-rayana) 4Budb&-NiJkaDlh, 



constituée pour l'exploitation d'un monopole légal et 
ouverte seulement aux descendants des fondateurs. Le 
monopole, il est vrai, n'est pas toujours lucratif: tel le pri- 
vilège de peindre les yeux à l'image de Bhairava ; les béné- 
fices en seraient souvent maigres pour faire vivre un 
nombre toujours croissant d'intéressés. Heureusement la 
liste des professions héréditaires, si longue qu'elle soit, 



246 LE NÉPAL 

n'épuise pas toutes les catégories de gagne-pain; la cou- 
tume et la loi n'ont pas créé de petits marchands 
(banyans), de tailleurs, de coolies, de portefaix privilégiés; 
à l'exception de quelques spécialités, la culture n'est pas 
un monopole réservé ; autant de débouchés qui restent 
perpétuellement ouverts au trop-plein des carrières de 
caste. La profession de médecin, réservée par le code de 
Jaya Sthiti Malla aux Jaisis, est tombée dans le domaine 
public ; et l'exercice en est fructueux au Népal, autant et 
plus qu'ailleurs ; les bonnes familles y ont en général un 
médecin attaché à leur service ; la vieille tradition des ocu- 
listes bouddhiques a été perpétuée, dans ce suprême asile 
du Bouddhisme indien, par des spécialistes distingués \ 
Ainsi la caste réserve à ses membres une profession 
spéciale, mais elle ne la leur impose pas, elle les laisse 
volontiers s'échapper dans le terrain vague des métiers qui 
n'appartiennent en propre à personne. 

La caste, bouddhiste ou çivaïte, est à la fois un orga- 
nisme professionnel et un organisme religieux ; chacune 
de ces deux fonctions se trouve placée sous le contrôle 
d'une autorité spéciale. La corporation, avec tous ses res- 
sortissants, est administrée par un comité analogue au 
Panch hindou et qui porte au Népal le nom de Gatti. La 
Gatli répartit et contrôle les charges qui incombent à 
la caste en vertu de son monopole; dans cette vallée 
enchantée où la religion n'a pas encore complètement 
cessé d'être un enchaînement continu de fêtes publiques, 



1. Cf. le récit de Vaniç. 178: un médecin de Harisiipha deva, sollicité 
par le roi des Nàgas, Karkotaka, sous le déguisement d'un brahmane, 
le suit dans son palais souterrain, y guérit par une application de 
collyre les yeux de la reine des Nàgas, et Karkotaka lui promet en 
récompense que ses descendants seront de bons oculistes. « Les des- 
cendants de ce Baid (Vaidya) furent renommés en conséquence comme 
d'excellents oculistes. » — Et cf. d'autre part : D"" Cordier, Vdgbîia^a, 
dans Journ. Asial., 1901, 2, p. 170, n. 



LA POPULATION. — LES NÉVARS 247 

chacune des castes est tenue de concourir pour sa part 
aux solennités ; la gaiti désigne à tour de rôle les familles 
qui rempliront à chaque occasion la tâche prescrite et elle en 
surveille l'exécution. Les fêtes corporatives viennent 
encore s'ajouter aux fêtes religieuses ; chacun dés membres, 
effectifs ou virtuels, delà corporation doit successivement, 
et à des périodes déterminées, offrir une fête à tous les 
autres, et quels qu'en soient les frais, nul n'est autorisé à s'y 
dérober. Enfin, si une personne de la caste meurt, toutes 
les familles de la caste sont rigoureusement obhgées de se 
faire représenter à ses funérailles ; la morl est encore un 
prétexte à processions. La loi confère à làgatti le droit de 
punirtout manquement ; la peine ordinaire est l'amende pro- 
portionnée à la gravité du délit ; mais, dans les cas otila faute 
d'un seul engage et compromet la communauté entière, 
\di gaiti peut prononcer l'expulsion hors de la caste ; l'indi- 
vidu déchu, rejeté de la société, ne trouve plus d'asile que 
dans les groupes infâmes dont le contact est une souillure. 
Mais la flra//i ne connaît que des actes corporatifs; les 
fautes contre la pureté lui échappent, car elles sont du 
domaine de la loi religieuse, et c'est un juge rehgieux qui 
leur convient. Quiconque est prévenu d'avoir mangé ou 
forniqué en compagnie prohibée, d'avoir accepté de l'eau 
de mains interdites, d'avoir commis un acte d'inadvertance, 
de négligence ou de licence qui entraîne la perte de caste, 
en un mot d'avoir péché contre la loi, est déféré au dharm- 
âdhikâri ou juge suprême du royaume, et le cas est porté 
devant le Bâja-guru, le brahmane qui sert de directeur 
spirituel au roi. Le Râja-guru examine l'affaire, consulte 
les castras, la littérature de la casuistique qui s'est déve- 
loppée avec tant d'abondance depuis le xiv* siècle, et pro- 
nonce le verdict. La peine est à la fois juridique et relir, 
gieuse : elle varie entre l'amende, la prison, la confiscation 
des biens et la déchéance de caste ; l'amende perçue est 



248 LE NÉPAL 

partagée entre le gouvernemeut, le râja-guru et certaines 
familles privilégiées de brahmanes ; de plus le coupable 
est condamné à entretenir un nombre de brahmanes fixé 
par le jugement. La sentence indique Texpiation à accom- 
plir ; si le péché est rémissible, le coupable est tenu à un 
acte de contrition {prâyaçcitta)\ si le coupable perd sa 
caste, la collectivité tout entière est solidaire delà souillure 
et doit s'en laver; comme représentant légal et religieux 
du pays, le roi en personne est responsable de l'expiation 
(candrâyana), et les frais qu'elle entraîne, au profit des 
brahmanes, peuvent s'élever à des milliers de roupies. 

La juridiction du Râja-guru, avec les sanctions d'ordre 
brahmanique qu'elle entraine, n'est pas limitée aux castes 
çivaïtes; une assimilation inévitable a introduit aussi dans 
sa compétence les castes bouddhiques. Le bouddhisme, 
théoriquement étranger à l'idée de caste, n'a pas prévu 
d'autorité chargée d'en surveiller et d'en contrôler l'appli- 
cation. Le jour où les Bouddhistes du Népal ont adopté 
l'organisation hindoue, ils se sont rangés naturellement 
sous l'autorité du seul juge qui eût qualité pour rendre des 
arrêts. La constitution de Jaya Sthiti Malla sert, paraît-il, 
de base juridique aux décisions du Râja-guru dans les cas 
de castes bouddhiques. 

Le trait dominant du caractère névar, c'est le goût de la 
société. Le Névar ne vit jamais isolé; il aime à loger, un 
peu comme le Parisien, dans des maisons à plusieurs étages 
et grouillantes de population, quitte à demeurer à l'étroit, 
aussi bien en ville qu'au village. Il sait jouir de tous les 
plaisirs que la nature lui donne; il chante, il cause, il rit, 
il goûte finement le paysage, se plaît aux piqueniques 
de gaie compagnie, dans un site ombragé, près d'un 
ruisseau ou d'une source, à l'abri d'un vieux sanctuaire, 
en face d'un spectacle aimable ou grandiose. Cultivateur 
adroit et soigneux, il excelle aussi à tous les arts manuels, 



LA POPULATION. — LES NÉVÀRS 249 

même les plus délicats ; il est orfèvre et forgeron de talent, 
sculpteur fantaisiste, teinturier et peintre de goût, commer- 
çant avisé sans rapacité, artiste né. Il a transformé les 
arts de Tlnde, bâti des temples et des palais qui ont servi 
de modèles aux Tibétains, aux Chinois ; la pagode classique 
vient du Népal. La réputation des artisans népalais consa- 
crée par les siècles est encore établie dans toute TAsie cen- 
trale. Le P. Hue, qui visita la colonie névare de Lhasa, 
affirme qu'on vient les chercher du fond de la Tartarie 
pour orner les grandes lamaseries, et il partage l'admira- 
tion des Asiatiques pour leurs bijoux « qui ne feraient pas 
déshonneur à des artistes européens », pour « ces belles 
toitures dorées des temples bouddhiques, qui résistent à 
toutes les intempéries des saisons et conservent toujours 
une fraîcheur et un éclat merveilleux*.» Les Gourkhas qui 
les repoussent de Tarmée leur ont fait une réputation de 
couardise; mais le souvenir des assauts livrés à Kirtipour 
atteste leur bravoure; leurs castes militaires servent avec 
honneur dans Tarmée britannique de Tlnde. 

L'ancien costume des Névars a presque entièrement 
disparu ; il ne se conserve que dans de rares localités, par 
exemple à Harsiddhi, S. de Patan, et dans certaines céré- 
monies religieuses où les prêtres le portent par exception : 
il consistait dans une sorte de jaquette collante, avec une 
jupe tombant aux chevilles, et ramassée à la ceinture en 
plis nombreux; une pièce d'étoffe roulée en écharpe 
recouvrait le bas de la jaquette et le haut de la jupe. Mais 
aujourd'hui la population a presque partout adopté le 
costume gourkha. Les femmes portent un corsage collant, 
et en guise de jupe une pièce d'étoffe, aussi ample que 



1. Hue, Souvenirs d'un voyage dans la TartariSf le Thibet et la 
Chine pendant les années 1844, i845 et 1846. Paris, 1850, t. H, 
p. 263 sqq. Cf. inf. p. 307, note 2. 



250 LE NÉPAL 

possible, serrée à la ceinture en plis abondants, et retroussée 
par derrière jusqu'aux chevilles. Elles ramassent leurs 
cheveux en chignon au sommet de la tête, et ne portent 
jamais de coiffure ; en revanche elles s'ornent à profusion 
de fleurs, surtout de soucis, et aussi de joyaux, en particu- 
lier d'un disque en or posé à plat sur le chignon. Comme 
les femmes de l'Inde, elles se passent des anneaux aux 
bras, aux jambes, aux oreilles, au nez. Elles vivent dès le 
jeune âge dans une liberté sans réserve. A huit ans, on les 
mène au temple et on les marie avec toutes les cérémo- 
nies requises à un fruit de bilva, qu'on jette ensuite à l'eau; 
l'époux disparu est toujours censé vivant, et son épouse 
est en droit de mettre à profit son absence ; car la loi auto- 
rise la femme, en l'absence du mari, à prendre un amant 
de sa caste ou d'une caste supérieure; elle ne doit pas 
choisir au-dessous d'elle, c'est la seule restriction qui lui 
soit imposée. Arrivée à l'âge nubile, on lui donne une dot 
et on la marie ; en dehors de la haute société, qui affecte 
les préjugés de l'Inde, la jeune fille peut courir à son aise 
les galants avant le mariage ; après le mariage, son indé- 
pendance n'est guère moindre; si elle veut quitter son 
mari, elle n'a qu'à mettre sur le lit deux noix de bétel; 
elle peut dès lors s'en aller tranquillement. Le Névar n'a 
qu'une femme légitime, elle doit être de la même caste 
que lui, mais il peut lui adjoindre des concubines de caste 
inférieure, sans dépasser toutefois la limite de l'eau. 
L'adultère, monstrueux aux yeux des Gourkhas, n'est pas 
pris au tragique par les Névars ; le divorce est alors de 
droit, et le complice doit restituer au mari les frais occa- 
sionnés par le mariage; sinon, il est puni de la prison. 

Les Névars sont très friands de viande ; ils mangent de 
la chèvre, du mouton (mais du mouton de montagne seule- 
ment, car le mouton de l'Inde est tenu pour une nourriture 
interdite), du canard, de la volaille, mais surtout du buffle. 



LA POPULATION. — LES NÉVARS 251 

/ 

Ils ont inventé une légende pour justifier ce goût qui fait 
horreur aux Hindous, respectueux de la vie animale : quand 
le conquérant Harisimha deva monta au Népal, en 1324, 
son armée faillit mourir de faim en route; le roi invoqua 
la déesse Talejû, sa protectrice: elle lui apparut en vision, 
et lui permit de manger tout ce qui se rencontrerait le 
lendemain matin. Au lever du jour, le roi vît un buffle, le 
fit prendre et présenter à la déesse qui donna des instruc- 
tions détaillées pour le choix d'un abatteur qualifié. On 
trouva l'homme, et ce fut Tancêtre des Kasâis; il immola 
la bête, et la déesse permit d'en manger la chair \ Les 
Çiva-mârgis des plus hautes castes tuent sans scrupule des 
animaux; mais les Banras s'abstiennent de verser le sang, 
et ne mangent pas de porc. Le riz, les lentilles, les légu- 
mes bouillis sont le fond de la nourriture. L'ail, cru ou cuit, 
et les radis sont le régal des Névars; ils aiment surtout le 
radis enfoui jusqu'à fermentation puis séché au soleil; il 
est impossible d'imaginer une odeur plus fétide. La tradi- 
tion rattache l'invention de cette délicatesse à l'invasion de 
Mukunda Sena, peu de temps avant la conquête de Hari- 
simha deva. Ils boivent aussi l'alcool [raksî) extrait du riz 
et du froment, mais ils ne s'enivrent qu'aux jours de grande 
fête. 

Les Névars comme les Hindous brûlent les cadavres. 

Les Névars ont une langue particulière et qui porte le 
nom de Névârl. Les Capucins s'en servaient au xvm* siècle 
pour prêcher l'Evangile au Népal, mais ils ont négligé de 
l'étudier scientifiquement, et leurs travaux ont disparu 
sans laisser aucun fruit. Le névari est encore très peu et 
très mal connu; Hodgson en a démontré la parenté avec le 
tibétain, mais sans pousser les recherches à fond*; derrière 



1. Vamç. 176. 

2. Notices oflhe languageSy lilerature and religion of Népal and 



252 LE NÉPAL 

lui i\I. Conrady seul les a reprises, et avec succès. Il a 
publié une excellente étude sur la grammaire névarie et 
édité un petit vocabulaire sanscrit-névari rapporté jadis par 
Minayeff * . 

Le névari de la belle époque réalise un équilibre harmo- 
nieux entre les parlers himalayens restés au stage primitif 
en raison de leur isolement, encore pauvres, grossiers, 
impuissants à traduire les pensées élevées et les notions 
abstraites, et les dialectes entièrement hindouisés à force 
d'emprunter aux langues aryennes de la plaine. Le névari 
a développé son lexique par un travail interne, et s'il a dû 
emprunter aux langues néo-sanscrites, il a su assimiler ces 
emprunts et en tirer des forces nouvelles à son service. Il 
subsiste encore un assez grand nombre de commentaires 
sur les textes sanscrits bouddhiques ou même de traductions 
en névari. A partir de la restauration Malla (xiv* siècle), 
le névari s'introduit dans Tépigraphie et y prend rapide- 
ment aux dépens du sanscrit une extension croissante. La 
conquête gourkha, en renversant les dynasties névares, 
a décrété la déchéance du névari. De génération en géné- 
ration, la langue névarie recule et perd du terrain au profit 
du parbatiya, le parler des vainqueurs. 

Le névari a emprunté son écriture à Tlnde ; il s'écrit avec 
les mêmes caractères que le sanscrit ; les variétés d'écriture 
introduites par les scribes se rapprochent toutes du deva- 
nâgart, mais avec des formes plus archaïques. 

Tibet, publié d'abord dans Asiat. Researches XVI (1828), p. 409 ; réim- 
primé dans les Essays on the languages, etc. London, 1874, p. 1. 

1. August Conrady. Da* Newârî. Gramynatih und Sprachproben 
dans la Zeitschr. d. I). Morg. Ges., XLV (1891) 1-35.— i&in Sanskrit- 
Newârî Wôrterbuch, aus dem Nachlass MinayeflTs herausgegeben. 76., 
XLVU (1893) 539-573. — M. Conrady s'est surtout appliqué à mettre en 
relief les rapports du névari avec l'ensemble des langues dites « indo- 
chinoises » : chinois^ tibétain, siamois, dialectes himalayens. 



LES GOURKHAS 



Les Gourkhas, qui se sont établis en maîtres au Népal 
depuis 1768, continuent à porter avec orgueil le nom du 
pays qui fut le berceau de leur puissance : avant la con- 
quête de Prilhi Narayan, ils habitaient la principauté de 
Gourkha, un des petits états qui constituaient le territoire 
des Vingt-Quatre Rois (Chaubisi Râj), dans le bassin des 
Sept Gandakis, à TOuest du Népal. Naturellement, la prin- 
cipauté variait sans cesse d'étendue, dans le chaos d'une 
féodalité ambitieuse et remuante. En général elle atteignait 
à FEst la Tirsuli Gandak, la plus orientale des Sept Gan- 
dakis, qui baigne la seigneurie de Nayakol, et que les 
mamelons du Deochok séparent seuls des eaux népalaises. 
Au temps des trois royaumes (xvu^-xvni* siècles), le royaume 
de Katmandou s'étendait vers l'Ouest jusqu'à la rive droite 
de la Tirsuli Gandak. Le Gourkha avait pour limite régu- 
lière à l'Ouest la Marsyandi qui séparait la principauté 
des états minuscules de Lamjung, Tanahung et Pokhra. 
La capitale, Gourkha, unique ville de la région, est con- 
struite sur une haute colline, le Hanuman-ban-jang, qui 
tombe du côté de l'Ouest dans la Darandi. Elle est située 
à 100 kilomètres environ de Katmandou. Elle passe pour 



254 LE NÉPAL 

contenir 2000 maisons, soit de 15 000 à 20 000 habitants, 
avec ses dépendances. L'ancien darbar, le berceau de la 
dynastie actuelle du Népal, tombe en ruines. La ville et la 
principauté ont pris le nom de leur divinité tutélaire, 
Goraksa Nâtha, en langue vulgaire Gorakh, Gorkha, patron 
des Yogis qui fréquentent l'Himalaya ; nous le retrouverons 
associé, dans la littérature et dans les traditions du Népal, 
à Matsyendra Nâtha, patron de la grande vallée. 

Les premiers habitants du pays de Gourkha étaient appa- 
rentés aux Névars, et comme eux d'origine tibétaine ; ils 
portaient et gardent encore en partie le nom de Magars. 
Leurs rois étaient de la même race, mais avec un mélange 
de sang hindou ; ils se flattaient d'être des ksatriyas de 
montagne, des Khas ; ils appartenaient au clan des Khadkas 
ou Kharkas. Mais en 1559 (mercredi, Sbhâdon badi çâka 
1481, naksatraRohinî*), le fils du râja de Lamjung, Dravya 
Sâh, s'empara par surprise de la ville, avec la complicité 
des clans hindouisés, tua de sa main le roi, et monta sur 
le trône. 11 est l'ancêtre de la dynastie Gourkha. 

Dravya Sâh se piquait d'une origine illustre. La tradi- 
tion, pieusement et fièrement maintenue par ses descen- 
dants, le rattachait aux plus authentiques et aux plus purs 
des clans rajpoutes. L'empereur Alâu-d-Dîn (que la légende 
désigne par confusion sous le nom d'Akbar) furieux contre 
les Rajpoutes de Chitor qui lui avaient refusé la main 
d'une femme de leur caste, marcha contre la forteresse 
qui passait pour imprenable, et s'en empara (1303). Treize 
cents Rânîs (femmes de caste Ksatriya) s'immolèrent volon- 
tairement sur le bûcher ; la princesse convoitée par le 
musulman se jeta dans une cuve d'huile bouillante, mar- 
tyre de la pureté brahmanique. Une partie des survivants 
se retira à Ujjayinî (Ogein) sous la conduite de Manmalh, 

1. La date, telle qu'elle est donnée, est certainement inexacte, auss 
bien pour 1481 çaka présent qu'écoulé. 



LA POPULATION. — LES GOURKHAS 255 

dernier fils du râja de Chitor, tandis que Taîné allait fonder 
Udaypur; la maison d'Udaypur est regardée depuis lors 
comme le parangon des Rajpoutes. Le plus jeune fils de 
Manmalh, Bhùpâl, quitta Ujjayinî et sur les indications de 
sa divinité personnelle {istadevatd)^ alla s'établir au Nord, 
dans les collines, à Ridi ou Riri, petite bourgade située 
h 260 kilomètres de Katmandou, à 160 kilomètres de 
Gourkha. 11 y arriva en 1495, près de 200 ans après la 
cbule de Chitor dont son père aurait été témoin ! De Ridi 
il passa à Sarghâ, puis, continuant vers TEst, à Bhirkot. Il 
s'y fixa, défricha le sol, eut deux fils, Khânchâ et Michâ, 
dont on se garde bien de désigner la mère ; il les fit initier 
comme ksatriyas, leur procura des femmes rajpoutes de 
la plaine. Le second fils Michâ conquit Nayakot, petite 
ville au Nord-Ouest de Gourkha, distincte de la ville du 
même nom sur les confins du Népal. Un de ses descen- 
dants, Kulmandan, devint roi de la principauté de Kaski, 
près de Nayakot, et reçut de Fempereur de Delhi le titre 
de Sâh. Les gens de Lamjung, un village voisin blotti dans 
les montagnes, vinrent lui demander un de ses fils comme 
roi ; quand ils l'eurent, ils le prirent pour cible, sous pré- 
texte de viser du gibier, et l'accablèrent de flèches empoi- 
sonnées. Mais incapables de se gouverner sans roi, ils 
allèrent demander au roi un autre de ses fils ; ils finirent 
par triompher de ses résistances légitimes par les engage- 
ments le plus solennels ; autorisés à choisir entre les cinq 
fils qui restaient, ils attendirent la nuit, observèrent les 
princes endormis, virent la tête du plus jeune se relever 
sur le coussin, et convaincus des hautes destinées qui 
l'attendaient, le prirent pour chef. C'est ce prince qui eut 
à son tour comme second fils Dravya Sâh, conquérant de 
Gourkha'. 

1. Wright, 273 sqq. 



256 LE NÉPAL 

Le colonel Tod, Tinfaligable compilateur des traditions 
rajpoutes, a recueilli une autre légende sur Torigine de la 
dynastie Gourkha^ Elle aurait eu pour fondateur le troi- 
sième fils du roi Samarsi de Chitor, qui alla vers la fin du 
xiv^ siècle s'établir à Palpa, la capitale actuelle des pro- 
vinces occidentales du Népal. Samarsi n'est autre que 
Samara Simha, le prédécesseur de Ratna Simha qui fut 
vaincu et fait prisonnier par Âlàu-d-Din. Samara Simha 
est connu par plusieurs inscriptions datées de 1275 (?), 
1278 et 1285 J. C. *. Une troisième tradition recueillie au 
Népal par Hamilton^ attribue la fondation de Palpa à 
Rudra Sen, descendant de Ratna Sen de Chitor, autrement 
dit de Ratna Simha, le successeur de Samara Simha. 
L'époque indiquée de part et d'autre ne s'éloigne pas 
beaucoup du temps où Harisimha deva envahit et conquit 
le Népal. 

La prise de Chitor et la dispersion des Rajpoutes sont 
des faits historiques bien établis ; l'histoire des ancêtres de 
Dravya Sâh qui s'y est greffée, est au moins douteuse, et 
leur généalogie n'est pas rassurante. Les sceptiques 
peuvent observer que chacune des branches et des sous- 
branches de la famille a pour point de départ le dernier-né 
des fils comme si la descendance des fils aînés était trop 
connue et trop sûre pour se prêter à des altérations ou à 
des interpolations frauduleuses. Les successeurs de Dravya 
Sâh n'ont pas réussi du premier coup à se faire admettre 
comme desksatriyas authentiques dans la société hindoue. 
Râroa Sâh, qui régna de 1606 à 1633 et qui donna un 
code au pays de Gouri^ha, envoya un ambassadeur au prince 
rajpoute d'Udaypur, avec mission d'exhiber sa généalogie 

i. Tod ÇAnnals of Râjasihan), cité par Vansittart, p. 84. 

2. V. les références réunies par M™« Mabel Duff, Chronology of 
Tndia, Westminster, 1899, p. 205 et 206. 

3. Hamilton, p. 130 sq. 



LA. POPULATION, — LES GOURKHAS 257 

et d'obtenir la reconnaissance expresse de son rang. Le 
chef du clan Sisodhiya, le Rajpoute par excellence, se 
laissa éblouir par Farbre généalogique de Râma Sâh ; il 
était sur le point de faire droit à la requête quand un con- 
seiller avisé lui suggéra d'interroger Fambassadeur sur sa 
propre caste. On verrait bien si les bruits qui couraient sur 
l'horrible impureté des gens de la montagne étaient simple 
médisance. L'ambassadeur, qui s'était donné comme 
ksatriya, dut reconnaître à bout de faux-fuyants qu'il était 
du clan Pânde : or les Pânde de l'Inde sont un clan de 
brahmanes ! La cause était entendue, et l'ambassadeur dut 
s'en retourner penaud*. 

Cet accouplement monstrueux d'un nom de clan brahma- 
nique avec le titre de ksatriya, qui scandalisait les puritains 
de l'Inde, s'était pourtant réalisé dans les vallées de 
l'Himalaya sous le patronage et sous le contrôle des 
brahmanes. Leur ingéniosité, toujours prête à seconder 
leur intransigeance, avait créé, sous l'apparence d'une 
simple résurrection, une caste nouvelle qui combinait deux 
traits théoriquement inconciliables : C'était les Khaças,les 
Khas. 

Les Khas étaient le résultat local d'un groupe de phéno- 
mènes déjà constaté dans la vallée du Népal, mais qui y 
avait suivi un autre développement. Les Brahmanes montés 
de l'Inde orthodoxe en pèlerins, en missionnaires ou en 
aventuriers, avaient usé de leur prestige aristocratique et 
sacerdotal sur le beau sexe ; accueillis avec honneur et 
avec vénération par ces rudes tribus de montagnards, qui 
saluaient et redoutaient en eux la magie des formules 
toutes-puissantes, ils avaient fondé des familles irrégu- 
lières ; les enfants de ces unions, réprouvées par les codes 



1. HoDGsoN rapporte cette anecdote comme authentique : Languages 
and Literature of Nepalj part. Il, p. 38. 

17 



2S8 LE NÉPAL 

brahmaniques, étaient admis légitimement dans la société 
hindoue; mais ils devaient y occuper un rang infime. Le 
mal n'étai t point grave , s'ils avaient seuls avec les brahmanes 
représenté Tordre social de l'Inde dans l'Himalaya. Mais le 
brahmane ne passe pas en terre barbare sans opérer de 
conversions ; les chefs à demi-sauvages aspirent à s'enca- 
drer dans l'organisation supérieure que le brahmane règle 
et dispose à son gré ; les obligations mêmes que la caste 
impose flattent l'orgueil du néophyte: elles l'isolent par 
une barrière rigoureuse et transforment en un fossé infran- 
chissable la mince ligne de démarcation qui le séparait 
des classes inférieures. En échange de cette adhésion aux 
lois fondamentales de T Église qui prescrivent le respect 
du brahmane et le respect de la vache, le brahmane ima- 
ginait un artifice de généalogie qui lui permettait d'intro- 
duire son prosélyte dans la caste enviée des Ksatriyas: 
une vague consonance dans les noms des ancêtres bar- 
bares, la lointaine ressemblance d'une légende suffisaient 
pour jeter un pont entre l'aspirant ksatriya et l'un des 
innombrables héros de la tradition hindoue. Mais le nou- 
veau Ksatriya n'était pas encore au bout de ses peines; il 
avait beau porter le cordon brahmanique et prendre un 
brahmane comme guru, les Rajpoules authentiques tenaient 
à distance sa noblesse trop récente et ne se décidaient pas 
à lui donner leurs filles en mariage ; il était réduit à choisir 
ses femmes parmi les indigènes, et les fils nés de pareilles 
unions ne pouvaient plus se maintenir au rang paternel. 
La vieille théorie sociale des dharma-çâstras leur assignait 
une condition dégradante, mais elle s'appliquait à une 
société idéale, régulière et docile, et n'avait que faire dans 
les vallées de l'Himalaya; les nouveaux Ksatriyas n'étaient 
pas disposés à payer leur titre d'une humiliation imposée 
à leur progéniture. Le brahmane sut concilier la lettre et 
l'esprit, la doctrine et la pratique. 



L\ POPULATION. — LES GOURKHAS 2o0 

Parmi les classes irrégulières issues des Ksatriyas, Manu 
désignait les Khasas (ou Khaças) ; ils figuraient côte à côte, 
dans le code classique', avec les Licchavis et les Mallas 
qui constituaient l'aristocratie militaire au Népal; comme 
eux, les Khasas passaient pour les descendants réguliers, 
nés en mariage légitime, d'un Ksatriya qui avait été 
excommunié pour avoir négligé les devoirs sacrés. Le nom 
des Khasas s'était perpétué dans les codes ; mais aucune 
notion positive ou réelle ne s'y rattachait*. D'autre part, la 
géographie épique et littéraire de l'Inde appliquait depuis 
longtemps celte désignation aux populations qui bordaient 
rinde au Nord, sur la frontière du brahmanisme ; le nom 
flottait comme la plupart des vieux ethniques dans des 
limites ondoyantes et pouvait s'étendre jusqu'aux plateaux 
tibétains \ 



1. Mânava-dh.-ç, X, 22. — Cf. aussi Harivaniça, XIV, 784 ; XCV, 6440. 

2. D'après Uçanas, cité par le commentateur Govardhana, les Khasas 
sont porteurs d*eau et distributeurs d'eau aux fontaines (Mân. dh. f ., 
trad. BùiiLER, loc. laud., note). 

3. Le Mahâ-Bhârala mentionne fréquemment les Khasas, et toujours 
en compagnie des populations montagnardes du Nord-Ouest. Ainsi 11, 
51, V. 1858 : 

Maru-Mandarayor niadhye Çailodâm abhito nadim | ye te kîcakavenûnâip 
chàyâqi ramyâm upâsate | Khasâ ekâsanâ hy arliâti pradarâ dïrghavenavah | 
Pâradâç ca Kulindâç ca Taïiganâb Paratangaçàti | 

Les Khasas habitent entre le mont Meru et le mont Mandara, vers la 
rivière Çailodâ, autrement dit dans le nœud de montagnes de THindou- 
Kouch et du Pamir ; ils apportent avec les peuplades voisines un tribut 
en « or de fourmis », extrait du sol par les fourmis. Au livre VII, 12t, 
V. 4845, ils sont nommés avec les Daradas (Dardistan), Tanganas, Lam- 
paka (Lamghan), Pulindas; au VllI, 44, v. 2070, avec les Prasthalas, 
Madras, Gândhâras, Arattas, Vasâtis, Sindhusauviras. — Cf. aussi Mâr- 
kandeya-Pur. LVll, 57 ; LVIII, 7. fiharata, dans son Nâtya-çàstra, les 
cite à côté des Bâhllkas (Balkh) : 

Bâhlïkabhâsodïcyânàm Khasànâm ca svadeçajâ | XVII, 52. 

Le Vibhàsâ-çâstra, connu seulement dans sa version chinoise (due à 
Saipghabhûti, en 383 J.-C.) mentionne la langue des Khasas avec celle 
des To-le, Mo-le, Pôle, Pok'ia-li dans un passage (éd. jap., XX, 9, 59») 
que j'ai déjà fait connaître (Notes sur les Indo-Scythes, p. 50, n.) : les 



260 LE NÉPAL 

Les vieux dharma-çâstras, en enregistrant le nom des 
Khasas, comme aussi le nom des Yavanas, des Pahlavas, des 

V 

Cînas et de tant d'autres peuples réels, avaient eu simple- 
ment pour objet de définir leur situation sociale au regard 
de la hiérarchie brahmanique. Les Brahmanes, fidèles 
à leur tactique constante, ressuscitèrent un vieux nom 
tombé en déshérence, et s'en servirent pour couvrir une 
création nouvelle. Ils reconnurent les fils issus d'unions 
entre les Ksatriyas et les femmes indigènes comme les 
représentants authentiques des Khasas anciens, et ils leur 
accordèrent, comme aux vrais Ksatriyas, le cordon brah- 
manique. 

La solution était si ingénieuse et si satisfaisante qu'elle 
put servir à deux fins. Les fils issus d'unions entre les 
brahmanes et les femmes indigènes, et déchus du rang 



Tôle sont les Daradas ; les Po-le, les Paradas ; Mo-le suppose un original 
Maladas, et Po-k'iâ-li répond à Bukhari. Le dictionnaire Fan-fan yu 
dont je possède une copie, rapporte une interprétation (section Vlll) 
qui traduit Khasa (K'ia-cha) par « langage incorrect ». i^^ j£ |g Cette 

explication semble se fonder sur une étymologie analogue à celle qui 
est en cours aujourd'hui et qui prétend dériver le nom des Khas de 
« Khasnu » tomber, déchoir. 

Je rappelle qu'on a voulu souvent établir un rapprochement entre 
le nom des Khas et celui de Kashgar, interprété par l'iranien Khasa-gairi 
« mont des Khas » (cf. les Casii montes de Prolémée) ou Khasâgâra 
« demeure des Khas ». Hioueu-tsang donne K'ia-cha (= Khasa) comme 
un autre nom de Kachgar. 

Enfm les Khas sont souvent mentionnés dans la Râja-taranginl. Cf. la 
note, très vieillie, de Troyer, vol. 11, p. 321, et celle de Stein, 1(, 430 : ils 
n'interviennent dans l'histoire du Cachemire que comme « des monta- 
gnards maraudeurs et turbulents » (Stein). 

Un document épigraphique daté de l'an 629 de J.-C. (380 de l'ère 
Kalacuri, donation du roi Gurjara Dadda II Praçànta râga, trouvée à 
Khedâ) prouve qu'au vn« siècle les Khasas passaient pour habiter à l'en- 
tour de 1 Himalaya: « Le roi ressemblait à l'Himàcala parce qu'il était le 
séjour des Vidyâdharas (ou : des savants), mais il n'avait pas, comme 
lui, un entourage de Khasas (dégradés) » [yaç copamïyate... «vidyàdha- 
râvâsatayà Himàcale na Khasaparivâratayâ] Ind. Antiq.^ XIH, 83. Le 
même passage est répété dans une donation du même roi, postérieure 
de cinq ans à la première (ib., 89). 



LA. POPULATION. — LES GOURKHAS 261 

paternel par la faute d'une naissance irrégulière, ne pou- 
vaient pas tomber au-dessous des fils irréguliers de Ksa- 
triyas ; ils ne pouvaient pas s'élever au-dessus des nou- 
veaux Khas qui confinaient de si près à la seconde caste. Ils 
furent également reconnus pour Khas, reçurent aussi le 
cordon brahmanique, et conservèrent en même temps le 
nom du clan brahmanique auquel appartenait leur père. 
On essaya bien de les distinguer des autres Khas par la 
désignation de Ksattris ou Khattris, empruntée aussi à la 
terminologie complaisante des codes* ; mais l'usage refusa 
d'admettre ces distinctions subtiles, et les Ksattris s'amal- 
gamèrent avec les Khas, Les Rajpoutes authentiques qui 
vinrent de l'Hindoustan et qui s'unirent avec des femmes 
indigènes prétendirent, eux aussi, classer à part sous le 
nom d'Eklhariahs leurs descendants privilégiés ; la masse 
des Khas les absorba dans son chaos hétérogène. Les clans 
de noblesse locale, convertis à la suite des râjas monta- 
gnards, vinrent à leur tour s'y confondre. La puissante 
famille des Khas couvrit ainsi de ses tribus le vaste espace 
de montagnes qui s'étend du Népal propre jusqu'au Cache- 
mire. 

La petite principauté militaire de Gourkha était peuplée 
surtout de Khas. Ils étaient les uns vassaux du roi, les 
autres officiers ou soldats. C'est grâce à la complicité des 
clans Khas que Dravya Sâh s'était emparé de Gourkha en 
1559, c'est grâce à leur fidélité et à leur dévouement que 
les rois Gourkhas purent maintenir et étendre leur pou- 
voir, sans s'affilier à aucune des ligues qui se formaient à 
chaque instant entre les princes du Territoire des Vingt- 
Quatre Râjas ; c'est grâce à leur courage inlassable que 
Prilhi Narayan réussit à conquérir le Népal. Les Khas 

1. Manu, X, 12 et 16 définit les Ksattris comme les enfants nés d*un 
Çûdra avec une femme Ksatriya ; leur profession est d'attraper et de 
tuer les animaux qui vivent dans des trous (Jb., 49). 



262 LE NÉPAL 

avaient déjà figuré, avant cette conquête, dans Thisloire 
du Népal ; ils y parurent pour la première fois, en même 
temps que les Magars et les radis fermentes, peu de temps 
avant Texpédilion et la conquête de Ilarisimha deva. 
C'était le moment où les Rajpoules, refoulés parles Musul- 
mans, se retiraient dans les montagnes, s'engageaient au 
service des princes barbares, les renversaient, et sur les 
ruines de la féodalité indigène fondaient des états hindous. 
Kudra Sena qui passe pour un descendant de Katna 
Simha, dernier roi indépendant de Chitor, avait fondé la 
ville de Palpa. Son successeur Mukunda Sena étendit le 
domaine paternel. Le Népal était en anarchie ; le roi Ilari 
deva n'y exerçait qu'un pouvoir nominal. Un indigène 
Magar renvoyé du Népal dépeignit à Mukunda Sena la 
vallée comme une sorte de Terre-Promise ; les maisons y 
avaient des toits d'or; les conduites d'eau y étaient en or. 
Le roi de Palpa accourut, mit en déroute les troupes népa- 
laises ; ses soldats brisèrent et défigurèreul les images des 
dieux, et même ils enlevèrent le Bliairava placé devant 
l'image de Matsyendra Nâtha comme un gardien, et l'en- 
voyèrent a Palpa. En vain Mukunda Sena offrit, comme une 
sorte d'expiation, à Matsyendra Nâtha la chaîne d'or qui 
ornait le cou de son cheval. « La figure de l\içupati qui 
s'appelle Aghora (celle du Sud) montra ses dents effroyables 
et envoya une déesse nommée Mahâ-mârî (Peste) qui dé- 
blaya le pays, en quinze jours, des soldats de Mukunda 
Sena. Le roi s'enfuit sous le déguisement d'unSamnyâsi ; 
mais arrivé à Devî-ghât, en aval de Nayakot, il mourut. 
Tel est le récit népalais ; mais la tradition de Palpa raconte 
que Mukunda Sena ruina lui-même l'empire qu'il avait 
fondé en le partageant entre ses quatre fils\ Mukunda 
Sena, comme plus tard Prithi Narayan, commandait une 

i. Hamilton, p. 131. 



LA POPULATION. — LES GOURKHAS 



263 



armée de Khas ; plusieurs d'entre eux restèrent établis 
dans la vallée, si vite conquise et si tôt perdue '. D'après 
Kirkpatrick h un grand nombre de familles Khassias (c'est- 
à-dire Khasiyas ou Khasas) qui sont une tribu de l'Ouest, 




Un des quatre slùpas tl'Ai;oka à PsUd. (Stùpa du Sud). 



émigrèrent au Népal et s'y installèrent en Névar 408 ou 
Samvat 1344 (1287/8 J.-C), sous le règne d'Anwant Mull 



!. WniGBT, 173. — L'av&nt-demier roi Névar de Katmandou, Jagajjaya 
Malla. avait à son service des soldats Khas, qui provoquèrent la chute 
de la dynastie (Wright, 222 sq.). — La Vaijiç. désigne (p. 150) le Népal 
comme > le pays Khas » sous le règne de Narendra deva le Th&kurt, dès 
le vn< siècle. Mais on ne saurait tirer aucun argument (comme fait à 
tort ViiKsnT*RT, p. SI) d'une simple périphrase littéraire employée 
dans le récit d'un fait ancien par un auteur moderne. 



264 LE NÉPAL 

Deo (Ananta iMalla deva); et trois ans plus tard, en Névar 
41 1 , un nombre considérable de familles du Tirhout y émi- 
grèrent à leur tour* ». L'immigration des Khasas rappor- 
tée par Kirkpatrick a précédé de peu leur invasion sous la 
conduite de Mukunda Sena, si même elle ne se confond 
pas avec cette invasion. De part et d'autre, il s'agit d'un 
fait qui se passa vers la fin du xni'' siècle ou le commence- 
ment du xiv'. 

A cette époque, les tribus indigènes de l'Ouest, malgré 
la parenté de race et de langage, passaient aux yeux des 
Névars policés pour de simples démons. Le Gurung, le pâtre 
qui occupait les régions alpestres à l'Ouest du Népal, au 
Nord des Magars, servait comme l'ogre de nos contes à 
menacer et à épouvanter les enfants ; pour les faire taire, 
on leur criait : Attends un peu ! Gurung Mâpâ va venir te 
prendre ! Gurung Mâpâ ne tarda pas à prendre une vie 
réelle dans l'imagination populaire ; on se le représenta 
comme un Râksasa. On l'avait vu venir et manger des en- 
fants. Et on lui concéda la propriété du Tudi-Khel à con- 
dition qu'il n'en mangerait plus ; il s'engagea d'autre part, 
moyennant une offrande régulière, à empêcher de bâtir 
sur ce terrain, qui reste encore un terrain vague. (11 sert 
maintenant comme champ de manœuvres.) * 

Les Khas ne sont pas tous Gourkhas ; les provinces népa- 
laises à rOuest de Gourkha et les districts britanniques à 
l'Est du Cachemire ont une population nombreuse de Khas, 
membres de la même caste ; mais seuls les Khas originaires 
du pays de Gourkha sont Gourkhas. Inversement, tous les 
Gourkhas ne sont pas des Khas : Tous les habitants du 
Népal qui y sont venus, avec Prithi Narayan, à un titre 
quelconque, grands seigneurs aussi bien que parias, sont 
des Gourkhas et ont droit à ce nom privilégié. 

1. Kirkpatrick, p. 264. 

2. \Vright, p. 169. 



LA POPULATION. — LES GOURKHAS 265 

Le premier des Gourkhas, le Gourkha par excellence, 
es! le roi : Maharaja Adhirâja. Le roi, et la famille royale 
qui comprend tous les descendants légitimes de Dravya 
Sâh se piquent d'être des ksatriyas pur sang. La présence, 
d'un Khânchâ et d'un Michâ, insérés dans la généalogie 
royale entre Bhûpâla et Jayana, n'inquiète que les esprits 
portés à la critique ; ces deux noms anaryens, qui relient 
les ascendants de Prithi Narayan aux descendants des 
Rajpoules de Chitor, et aussi les traits, plus magars qu'hin- 
dous, des membres de la famille royale, ne les empêchent 
pas de compter comme des Thâkurs, c'est-à-dire comme 
Rajpoules incontestables. La caste des Thâkurs est subdi- 
visée en quinze à vingt clans. Le roi est du clan Sâhi ou 
Sâh. Les Mallas, qui donnèrent longtemps des rois au 
Népal, forment un autre clan des Thâkurs. 

Les Khas, qui se rangent immédiatement au-dessous 
des Thâkurs, passent aujourd'hui pour valoir les Ksatriyas 
authentiques, et depuis un demi-siècle ils tendent à sub- 
stituer à leur ancienne désignation, qu'ils portaient avec un 
orgueil affecté, le nom de Chettris ou Ksatriyas; les rela- 
tions avec l'Inde, devenues plus fréquentes, ont fait éclater 
les désavantages d'un titre trop estimé jusque-là. Fils de 
brahmanes, de Rajpoules ou de convertis unis avec des 
femmes indigènes, Ksattris, Ekthariahs, ou Khas d'origine, 
une seule caste les comprend et les confond. Dans une 
fraternité instructive, mais peu édifiante, se rencontrent 
et se coudoient les noms vénérés des clans brahmaniques, 
les noms glorieux des clans ksatriyas, et les noms barbares 
des clans indigènes. En vain les brahmanes, estimant 
que l'heure des concessions était passée, ont essayé d'in- 
troduire dans leurs relations avec les Khas une rigidité 
plus conforme à l'orthodoxie ; les Khas du Népal conti- 
nuent à exiger que les enfants nés des femmes de leur 
caste unies avec des brahmanes portent le cordon sacré, 



266 LE NÉPAL 

prennent rang de Khas, et reçoivent le nom du clan 
paternel. 

Il existe cependant une calégorie de Khas dégradés, qui 
ont droit au titre de Khas, mais qui n'ont pas droit au 
cordon brahmanique : ce sont les enfants issus d'unions 
entre des Khas authentiques et des veuves du même rang 
ou des concubines de rang inférieur. Ils suivent les mêmes 
règles de pureté que les Khas, mais ils sont réduits à des 
occupations plus humbles ; ils peuvent se marier librement 
entre eux, quel que soit le clan paternel. 

Les Khas Gourkhas professent la religion hindoue, et 
s'en posent volontiers comme les champions ; mais, en 
dehors des innombrables superstitions qu'ils partagent 
avec les Hindous, ils ont réduit les dogmes à un seul 
article de foi : le respect de la vache résume pour eux la 
doctrine brahmanique. Au Népal, le meurtre d'une vache 
est puni de la peine de mort ; une simple violence commise 
sur une vache se paie de l'emprisonnement à vie. Les Gour- 
khas ont entrepris des guerres répétées contre les Kirâtas, 
établis à l'Est du Népal, pour les obliger à s'abstenir de la 
vache qui était jadis leur nourriture de prédilection. Ils 
ont interdit Taccès de la vallée aux Murmis, voisins des 
Kirâtas, parce que ces « Tibétains de charogne » [Siyena 
Bholiya) mangent la viande des vaches mortes de mort 
naturelle maintenant qu'il leur est interdit d'en tuer. 

Le Brahmane est moins bien partagé que la vache, en 
dépit du respect superstitieux qu'il inspire ; Prithi Narayan 
et ses successeurs ne se sont pas gênés de confisquer 
maintes fois les biens des brahmanes. Toutefois la peine 
capitale ne saurait être, au Népal, apphquéo à un brah- 
mane ; il y conserve l'antique privilège que lui conféraient 
les codes brahmaniques. La peine la plus grave qu'on 
puisse lui infliger est l'emprisonnement perpétuel, avec la 
déchéance de caste. 



LA POPULATION. — LES GOURKHAS 267 

SupersHtîeux jusqu'à Fenfantillage, les Khas Gourkhas 
ne se sont pas empêtrés des formalités prescrites par les 
règles de pureté hindoues. Manger est pour un Hindou 
une grave affaire ; il doit se déshabiller des pieds à la tête, 
se baigner, adorer la divinité (pùjd), purifier ses acces- 
soires, et surtout éviter le contact des castes inférieures. 
Le Gourkha, fût-il même un Klias, se contente de retirer 
sa calotte et ses chaussures, et mange en compagnie des 
Gourkhas de toute classe toute espèce de nourriture, sauf 
le riz et le dâl (espèce de lentilles), que les castes supé- 
rieures refusent de manger avec les basses castes : encore, 
si le riz est cuit dans du ^A? (beurre fondu), toutes les castes 
le mangent ensemble. Même les Thâkurs acceptent de man- 
ger en commun avec des Hindous aussi suspects que les 
Magars et les Gurungs, tant qu'ils n'ont pas adopté le 
cordon brahmanique, et ils sont libres de s'en dispenser 
jusqu'au mariage. Ils boivent tous sans difficulté de l'eau à 
la même outre, pourvu qu'elle soit faite en peau de chèvre. 
A la différence des Hindous, qui professent un respect 
scrupuleux de la vie, les Gourkhas sont grands mangeurs 
de gibier, et de poisson surtout. Ils partagent le goût de 
leurs sujets Névars pour les légumes, et l'ail en particu- 
lier, comme pour l'alcool de riz ou de froment (raksî) elle 
thé en briques ; ils aiment également à se parer de Heurs. 

Leur costume, simple et pratique, est aussi fort seyant : 
il s'est même rapidement imposé aux Névars. Les moins 
fortunés portent en guise de culotte à la manière hindoue 
une pièce d'étoffe passée autour des reins et ramenée entre 
les jambes; déplus ils ont une veste collante, fermée sur 
la poitrine par une longue rangée de boutons qui va de la 
taille jusqu'au cou; ils se chaussent de sabots de cuir à 
boutscarrés,qui prennent bien le pied etmontenl jusqu'aux 
chevilles ; ils se coiffent d'un petit bonnet qui emboîte le 
sommet du crâne. Enfin ils s'enroulent autour de la taille 



268 LE NÉPAL 

une pièce d'éloffe, qui sert de ceinture et qui s'accommode 
aisément en turban quand le soleil est trop vif. Dans cette 
ceinture ils passent Tarme nationale, le compagnon insé- 
parable et Toutil universel du Gourkha: le Kukhri, Le 
kukhri est un couteau large, lourd, recourbé qui mesure de 
la pointe à Texlrémilé du manche environ cinquante centi- 
mètres. Le kukhri à la main, Gourkha le tailleet tranche 
sans merci ses adversaires, attend de pied ferme et abat 
les plus redoutables fauves, ou s'ouvre un chemin avec 
faciUté dans la jongle la plus impénétrable. 

Les classes aisées portent le mAme bonnet, les mêmes 
chaussures, la môme ceinture avec le kukhri ; mais leur cos- 
tume consiste en un véritable pantalon, qui tombe sur les 
chevilles, colle au mollet ; le haut est ample et flottant ; on 
le serre à la taille au moyen d'une coulisse ; en outre, une 
redingote à basques très amples croisée sur la poitrine et qui 
prend exactement le buste ; elle se ferme à l'aide de huit 
cordons, quatre à l'intérieur fixent le croisement ; quatre au 
dehors fixent la partie rabattue. La redingote et le panta- 
lon sont faits d'une étoffe de coton légère, cousue en dou- 
ble ; dans l'intérieur est disposée une épaisseur de ouate 
qui varie avec le goût de chacun ; pour fixer la ouate, les 
deux couches d'étoffe sont réunies par des coutures en dia- 
gonale étroitement rapprochées l'une de l'autre. Sous la 
redingote, ils passent une chemise courte qui doit débor- 
der sur le col. Souvent aussi ils mettent par-dessus la 
redingote un véritable veston, de coupe européenne, et 
bordé pour l'hiver de fourrures tibétaines. 

Les Gourkhas ont adopté, avec les rites, les préjugés 
hindous sur le mariage. Les filles peuvent être mariées 
après sept ans, et doivent l'être avant treize ans. Au con- 
traire des Névars, les Gourkhas sont d'une jalousie féroce : 
la femme adultère est punie de la prison perpétuelle, sans 
compter la bastonnade et les autres sévices où s'exerce la 



LA POPULATION. — LES GOURKHAS 269 

veogeance du mari ; jusqu'au temps de Jang Bahadur, la 
loi laissait au mari outragé le soin de châtier le complice ; 
il avait le droit d^ Tabatlre d'un coup de kukhri, en tout 
temps et en tout lieu, si ancienne ou si- douteuse que fût 
l'ofifense. La police se gardait d'intervenir dans ces cas de 
vendetta. Aujourd'hui le coupable est arrêté, passe en juge- 
ment, et s'il est reconnu coupable, le tribunal Tabandonne 
au mari, qui bondit sur lui, le kukhri à la main, etTexécute; 
cependant le coupable peut fuir, et pour lui ménager 
une chance de salul, on lui donne quelques pas d'avance ; 
mais en général les amis du mari l'entourent et le renver- 
sent d'un croc-en-jambe. La loi lui ofifre encore une autre 
ressource ; il peut sauver sa vie en acceptant de passer sous 
la jambe levée du mari : mais du même coup il perd la 
caste et l'honneur. Pareille lâcheté est presque sans 
exemple. 

Les femmes de la bonne société vivent en général reti- 
rées dans l'intérieur de la maison et ne se montrent qu'aux 
jours de fête, aux temples et aux pèlerinages : embarras- 
sées dans leurs amples jupes, elles sont incapables de mar- 
cher et ne se déplacent que portées à dos d'hommes. La 
polygamie est universelle ; les hauts personnages s'entou- 
rent, par affectation, d'un sérail très nombreux. L'abus des 
aphrodisiaques, qui en est la conséquence, exerce une 
action déplorable sur le développement des Gourkhas. Les 
veuves conformément à la loi hindoue que les Anglais inter- 
disent de suivre dans Tlnde, sont autorisées à monter sur 
le bûcher conjugal; les petits monuments élevés en l'hon- 
neur des «satîs» se rencontrent encore couramment. Pour- 
tant la coutume tend à s'affaiblir ; Jang Bahadur a inter- 
dit aux veuves qui ont des enfants en bas âge de monter 
sur le bûcher, et la veuve qui faiblit au dernier moment 
peut renoncer à son sacrifice sans que les parents assem- 
blés l'obligent à tenir son engagement. Un second mariage 



270 LE NÉPAL 

est naturellement interdit aux veuves ; la loi brahmanique 
est intransigeante sur ce point ; mais au lieu de la condi- 
tion misérable et désespérée qui les aitend dans Tlnde, 
elles peuvent chez les Gourkhas contracter sans déshon- 
neur une union irrégulière. 

Autant le Névar goûte la vie de société, autant le Gour- 
kha la fuit. 11 aime à vivre dans une maison isolée, au mi- 
lieu des champs, sans autre occupation que les cérémonies 
religieuses. « C'est un mystère insondable, déclare le 
Dr Wright, que de comprendre h quoi les Gourkhas s'amu- 
senlctpassentleur temps*. » Leur distraction préférée, c'est 
la chasse, où ils sont prodigieux d'adresse et de courage ; 
mais ils ne peuvent guère s'y livrer que dans le Téraï, pen- 
dant riiiver. 

Les appréciations sur leur caractère varient jusqu'à la con- 
tradiction. Hamilton, qui vécut un an parmi eux au début 
du XIX' siècle, en trace un portrait terrible : « Ils sont per- 
fides et traîtres, cruels et arrogants contre les plus faibles, 
platement bas quand ils attendent une faveur. Les hautes 
classes passent leurs nuits en compagnie de danseurs, de 
danseuses, de musiciens et de musiciennes, et ont bientôt 
fait de s'épuiser à force d'excès. Leur matinée se passe à 
dormir et la journée à accomplir des rites, et il leur reste 
peu de temps pour les affaires ou pour s'instruire. A part, 
quelques brahmanes, ils sont ivrognes, et de plus extraor- 
dinairement soupçonneux* ». Trois quarts de siècle plus 
tard, le D' Wright ne les juge pas avec plus de bienveil- 
lance ou de sympathie. « Ils n'ont pas d'affaire, excepté 
déjouer au soldat ; ils n'ont pas de jeux de grand air; ils 
n'ont pas de littérature pour les occuper à la maison. 
En somme ils n'ont rien pour remplir leurs longues heures 



1. Wright, p. 73. 

2. Hamilton, p. 22. 



LA POPULATION. — LES GOURKHAS 271 

de loisir; en conséquence ils s*adonnent aux potins, au 
jeu, à la débauche sous toutes les formes'». En revan- 
che, le capitaine Vansîttart apprécie et exalte, en soldat, 
les qualités des recrues Gourkhas. a Comparés aux autres 
Orientaux, les Gourkhas sont hardis, endurants, fidèles, 
francs, indépendants, confiants en soi... Ils méprisent les 
natifs de l'Inde, et fraternisent avec les Européens, qu'ils 
admirent pour leur supériorité de connaissances, de force 
et de courage et qu'ils cherchent à imiter... 11 peut paraître 
étrange, mais c'est un fait indubitable, que chaque année 
un grand nombre de recrues déclarent s'enrôler unique- 
ment pour apprendre à lire, à écrire et à calculer dans nos 
écoles de régiment*. » Il convient d'observer que M. Van- 
sittart juge le peuple sur les recrues d'humble condition 
qui viennent annuellement s'engager sous les drapeaux 
britanniques et qui consistent plus en indigènes Magars et 
Gurungs qu'en Thâkurs et en Khas, tandis que Hamilton 
et le D"" Wright avaient surtout en vue la haute société 
Gourkha du Népal. Je dois avouer cependant que mes im- 
pressions, au Népal même, ont concordé avec le sentiment 
de M. Vansitlart. Les préventions défavorables que j'appor- 
tais des plaines se sont évanouies à mesure que mon séjour se 
prolongeait; et j'ai dû constater que si les Gourkhas sont en 
efifet soupçonneux et méfiants, comme on le leur reproche, 
dans les relations officielles aussi bien que dans les rapports 
privés, les Européens (et je ne dis pas seulement les An- 
glais) ont rendu le soupçon et la méfiance trop légitimes. 
Moins affinés, moins bien doués que les Névars, ils ont au 
plus haut degré Tamour de la liberté etl'amour de la patrie, 
deux sentiments que l'Inde n'a pas connus. Leur héros 
national, Prithi Narayan, a donné l'exemple, trop facile- 



1. Wright, p. 73 sq. 

2. Vansîttart, p. 76 aq. 



272 LE NÉPAL 

menl suivi par ses descendants, de Tastuce, de la déloyauté, 
du parjure, de la rapacité, de la barbarie ; les grands 
hommes de la politique occidentale seraient mal venus à 
lui on faire grief. La vertu Gourkha par excellence, c'est 
rhonneur militaire. « Plutôt la mort qu'une lâcheté », dit 
leur proverbe ; et de fait un Khas qui fuit devant Fennemi 
dans la bataille est rejeté de sa caste; ce n'est plus qu'un 
paria, sa femme même ne peut plus manger avec lui. 

Les Khas sont le fond de la population Gourkha ; mais 
elle comprend encore d'autres éléments. Les brahmanes 
de Gourkha ont accompagné les conquérants du Népal : 
ils sont du clan Kanyâkubjtya, adonnés aux rites çâktas 
et reconnaissent l'autorité des Tantras. Les lettrés y sont 
rares ; l'astrologie est la science la plus cultivée. Ils sont 
divisés en trois catégories séparées par la barrière du ma- 
riage ; la plus élevée porte le titre A'Upâdhyâya ; ils appar- 
tiennent aux écoles du Yajur Veda ; ils servent de gurus 
(directeursspirituels)etde;)wroA2V«^(chapelainsdomestiques) 
aux Brahmanes et aux Rajpoutes. Le premier en dignité est le 
directeur spirituel du roi (Ràja-guru) qui connaît de toutes 
les questions de caste ; une partie desamendes infligées à ce 
titre lui revient; de plus il est, par les donations pieuses, 
propriétaire de vastes domaines qu'il afferme. Sa charge, 
comme toutes les fonctions au Népal, est renouvelable 
chaque année ; mais à moins de scandale ou de révolution 
politique, il en reste titulaire à vie. Quelques autres brah- 
manes, attachés à de grandes maisons, se font également 
des revenus importants. Les autres, qui sont le plus grand 
nombre, vivent surtout des sommes distribuées par les fi- 
dèles à l'occasion des naissances, des mariages, des morts, 
des grands événements. Le maharaja Deb Sham Sher qui a 
exercé un pouvoir éphémère du 3 mars au 25 juin 1901 a 
fêté son avènement par une distribution de 1 000 vaches aux 
brahmanes. 



L\ POPULATION. — LES GOURKHAS 273 

Les Upâdhyâyas mangent de la chèvre, du mouton, mais 
s'interdisent le gibier. Les deux autres classes, dénom- 



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mées Kamiya et Purubi, servent de gurus et de purohitas 
aux classes inférieures, mais non iofimes. Ceux-ci vont 
Jusqu'à élever des porcs et de la volaille destinés à leur 
table. 

18 



274 LE NÉPAL 

Au-dessous du Brahmane, mais à une longue distance, 
se classent les Jaisis. Malgré l'identité du nom, ils dififè- 
rent totalement des Jaisis Névars; ceux-ci sont issus de 
Tunion des brahmanes avec les femmes Névares. Les Jaisis 
de Gourkha sont issus des unions illégitimes des brahmanes 
Upâdhyâyas avec les veuves de leur caste ; ils s'occupent 
d'agriculture et de commerce et forment une classe nom- 
breuse. 

Les conquérants ont aussi amené de Gourkha à leur 
suite un groupe de basses castes dont les services leur 
étaient indispensables. Ces castes, même les plus viles, 
jusqu'aux balayeurs et aux corroyeurs, ont droit pourtant 
au titre de Gourkhas, et passent comme leurs maîtres pour 
être venues de Chitor. Leur soi-disant origine hindoue 
donne en quelque sorte une base plus solide aux préten- 
tions des clans militaires. 

La première en dignité de ces classes est celle des Khvâs 
ou KhavaSy esclaves ou affranchis royaux qui sont les 
hommes de confiance du palais ; c'est l'emploi qu'ils 
tenaient déjà, dit-on, à Chitor. Les bâtards de la famille 
royale, les enfants nés d'un Thâkuret d'une esclave sont 
rangés dans cette caste. Il faut se garder de confondre les 
Khvâs avec les Ketas ou Kamâras [Kaiinakâras) qui sont 
les esclaves ordinaires. L'esclavage est en effet une des 
institutions du Népal ^ le nombre des esclaves s'y élève à 
vingt ou trente mille. La provenance en est variée ; les uns 
sont nés en servitude, les autres, en punition d'un crime, 
ont été dégradés et vendus ; d'autres, et les plus nombreux, 
ont été vendus par des parents nécessiteux. Les parents 
essaient d'abord de les vendre à des gens de bonne caste 
qui respectent les obligations de caste de leur esclave; 
s'ils n'y réussissent pas, ils se résignent à les vendre li des 
parias ou à des infidèles. L'enfant perd dès lors sa caste, mais 
les parents conservent la leur, à moins qu'ils reprennent 



M u 



LA POPCLATION. — LES GOURKHAS 27 

chez eux leur enfant, même affranchi. Le prix d'un esclave 
va de 150 à 200 francs pour un garçon, de 200 à 300 pour 
une fille. Les filles esclaves, même les esclaves de la reine, 
sont toutes légalement des prostituées; leurs maîtres ne 
leur assurent que la nourriture la plus frugale, et les 
laissent pourvoir à leur vêtement par leurs propres res- 
sources. Une esclave qui a un enfant de son maître peut 
réclamer son affranchissement. 

Derrière les Khvâs vient le Nâi (Nâpîta), le barbier, qui 
appartient encore aux castes pures, en deçà de Teau. Au 
delà sont : 

Le Kâmi (Karmi), forgeron ; 

Le Damâly tailleur et musicien ; 

Le Sârkiy tanneur et cordonnier ; 

Le Bhât ou Bhânr, musicien qui prostitue sa femme ; 

Le Gain (Gâyana), chanteur ambulant; 

Le Dhobi, blanchisseur. 

Ces castes n'ont pour prêtres que des gens de même caste. 

Tous les Gourkhas parlent la langue Khas ou Parbatiya \ 

1. CeUe langue esl aussi désignée sous le nom de Naipâll, Gorkhiyàou 
Gorkhâli. M. Grierson (Classified List of the Languages of India) la 
range, dans le groupe des dialectes pahàrls ou montagnards, sous la 
rubrique du Pahàrl oriental. Elle a été Tobjet d'une grammaire pure- 
ment pratique : A. TuRNBULL. Nepali gramrnar, and english-nepali 
and nepali'Cnglish vocabulary (about 4 000 words). Darjiling, 1888. 
M. Aug. CoNRADY, qui a créé Tétude scientifique du névari, a publié un 
drame en naipàli composé au xvn» siècle et inauguré ainsi Tétude histo- 
rique de cette langue: Bas Hainçcandra-nrlyamy Ein allnepalesisches 
Tanzspiel. Uabiliialionsschrift. Leipzig, 1891. Je dois à mon jeune ami 
Bhuvan Sham Sher Jang l'envoi d'un « primer d à la manière anglaise 
récemment publié à l'usage des élèves népalais qui veulent apprendre 
l'anglais, mais aussi très commode inversement aux Européens pour se 
familiariser avec le parbatiya : Gangadhar Shastri Dravid. English guide 
for the use of Nepali Sludents, Bénarès, 1901. C'est à Bénarès, où 
vivent un grand nombre d'exilés et de réfugiés népalais, que s'impri- 
ment les ouvrages destinés aux lecteurs gourkhas, au Gorkhâyantrâlaya, 
au Bhârata jtvana Près, au Hitaiintaka yantrâlaya, etc. La plupart des 
publications sont des traductions : Ràmâyana, Viràtaparvan du Mahâ- 
Bhârata, Bhâgavata, Cà^akya, Gaurapancâçikâ. Je signale aussi un recueil 



276 LE NÉPAL 

Pârbatîya, dérivé de parbala ou parvata, montagne, est 
le nom de tous les montagnards du Népal qui, sans être 
Gourkhas, prétendent également être d'origine hindoue. 
Le Khas ou Parbatiya (ce dernier nom est le plus usuel) 
est mieux que toutes les légendes et les généalogies le 
témoignage probant de Témigration hindoue dans les mon- 
tagnes. Sa construction, et aussi son vocabulaire pour les 
huit dixièmes, sont exactement identiques à Fbindi, le lan- 
gage des Hindous de Delhi, d'Agra et de Bénarès. Intro- 
duit par les émigrés de l'Inde, il a refoulé les langues 
tibétaines des vallées, et couvrait déjà tout l'Himalaya 
inférieur, à l'Ouest du Népal, au temps de Prithi Narayan. 
La conquête Gourkha l'a introduit dans la vallée centrale, 
où le névari, plus vigoureux que ses voisins, le tient encore 
en échec; mais la centralisation du gouvernement assure 
son triomphe; il est la langue des rares écoles, et aussi des 
communications officielles; s'il n'est pas encore parlé par- 
tout, il est compris plus ou moins d'une extrémité à l'autre 
du royaume ; les soldats gourkhas l'ont porté jusqu'à la 
frontière du Sikkim, jusqu'aux abords de Darjiling. 

La nation des Gourkhas comprend en outre deux anciens 
peuples que Prithi Narayan et ses successeurs ont associes 
à la fortune de leurs armes, mais qui, admis sous caution 
dans la société hindoue, n'y ont pas encore reçu de situa- 
tion définitive ; ce sont les Magars et les Gurungs. Les 
Magars sont de longue date associés aux Khas ; Khas et 
Magars entrent en même temps dans l'histoire du Népal 
aux environs du xn^ siècle. 

Leur origine est clairement tibétaine ; leurs traits et 
leur langage, moins modifiés que ceux des Névars, décèlent 
au premier abord leur parenté avec les races mongoliques. 



de proverbes : Ukhân ko bakhân ra jànnekathâ ko saqigraha (Bh&rata 
jlvanaPres, 1951 samvat). 



LA POPULATION. — LES GOURKHAS 277 

Installés de longue date entre les Collines de Grès et les 
hautes vallées, dans le bassin des Sept Gaudakis, autour 
de Palpa comme centre, ils furent les premiers à entrer en 
contact avec les Rajpoutes qui fuyaient devant l'invasion 
musulmane; ils les accueillirent amicalement, les retinrent 
et finirent par les accepter comme chefs. La plupart des 
Khas, sinon des Thâkurs, ont en réalité du sang magar 
dans les veines. Les Magars étaient originellement, comme 
tous les rejetons himalayens de la race tibétaine, grands 
mangeurs de viande et grands buveurs d'alcool. Les pre- 
miers d'entre eux qui se convertirent à l'hindouisme ne 
firent guère sans doute que renoncer à la viande de vache, 
et gagnèrent par ce sacrifice d'être diplômés Ksatriyas ou 
Khas parles brahmanes. Le mouvement de conversion n'a 
pas cessé de se propager ; mais les brahmanes moins accom- 
modants depuis qu'ils sont plus forts refusent aux nouveaux 
prosélytes les avantages accordés à leurs devanciers. Les 
Magars qui ne sont pas Khas n'ont pas droit encore au 
cordon brahmanique; la plupart des clans se divisent en 
deux branches qui portent en commun le même nom, mais 
l'une convertie de longue date a le titre de Khas ; l'autre, 
fraîchement convertie, parfois même encore rebelle à l'hin- 
douisme, continue à porter une désignation indigène jointe 
au nom du clan: tels, par exemple, les Thâpâs Khas, qui 
jouent un rôle si considérable dans l'histoire contempo- 
raine du Népal, et les Thâpâs Rangus. Pour se consoler, 
les nouveaux prosélytes s'attribuent les noms les plus ron- 
flants de la noblesse hindoue : Surajbansi, Chandra- 
bausi, etc. (Race-du-Soleil, Race-de-la-Lune), mais ce 
sont là des appellations de pure fantaisie. Leur langue, de 
plus en plus imprégnée d'éléments empruntés au Khas, tend 
à disparaître rapidement devant la langue des Gourkhas *. 

1. Cf. John Beames, On the Magar language of Népal y dans Journ. 
Roy, Asial. Soc. new. ser., l. IV, p. 178 sqq. 



278 LE NÉPAL 

Les Gurungs sont une race pastorale, de la même origioe 
que les Magars elles Névars, et qui parlent une langue de 
la même famille ; mais établis dans les hautes vallées au 
Nord des Magars, ils ont été moins entamés par les 
influences hindoues. Leur stature est splendide; les deux 
régiments gurungs de l'armée gourkha n'admettent que 
des hommes au-dessus de cinq pieds six pouces; ils sur- 
passent en taille el en vigueur les Khas et les Magars. Ils 
ont encore pour prêtres des lamas et adorent les dieux 
bouddhiques dans leurs vallées : mais en pays hindou ils 
ont recours aux brahmanes pour leurs cérémonies reli- 
gieuses et invoquent le panthéon brahmanique. 




Kiilihri, couteau gourkha. 



ORGANISATION POLITIQUE, JUDICIAIRE, 

ÉCONOiMIQUE. 



L'histoire des institutions se divise en deux périodes : la 
période Névare et la période Gourkha. La période Névare 
s'étend des origines de Thistoire positive jusqu'à Tan 1768, 
qui marque la ruine définitive des vieilles dynasties indi- 
gènes ; elle couvre un espace de douze ou treize siècles. 
Les inscriptions qui jalonnent à des intervalles inégaux 
cette longue suite d'années sont à peu près les seuls docu- 
ments utiles ; la chronique ne s'intéresse guère qu'aux 
souvenirs de la tradition religieuse. Les inscriptions mêmes 
ne fournissent que des informations indirectes ; elles com- 
mémorent en général des fondations publiques ou privées, 
des donations de terrains, des concessions de privilèges. 
Les missionnaires Capucins qui évangélisèrent le Népal au 
xvm** siècle auraient pu recueillir de précieuses observa- 
tions sur le régime du pays avant la conquête Gourkha, 
mais leur zèle préféra s'enfermer dans une œuvre de prédi- 
cation stérile. 

Je ne prétends pas que les institutions politiques soient 
restées immuables pendant une durée de treize siècles. Le 
pays est tantôt soumis à l'autorité d'un empereur, tantôt 
partagé entre plusieurs rois, tantôt morcelé à l'infini en 



280 LE NÉPAL 

principautés féodales. La première des dynasties histo- 
riques, les Licchavis, se pique d'appîirtenir au clan glo- 
rieux qui gouvernait, du vivant du Bouddha, la plus 
opulente des cités de Tlnde, Vaiçâlî, mais les Licchavisdu 
Népal n'avaient pas copié la constitution oligarchique de 
Tantique métropole, avec sa singulière royauté élective et 
annuelle. La royauté est héréditaire, et se transmet de 
père en fils. Le roi porte le titre assez modeste encore de 
bhattâraAa maharaja a sou\era\n roi ». 11 est entouré de 
barons {sâmantas) turbulents et indociles qui consentent 
seulement à le reconnaître comme primas inter pares et 
qui profitent de chaque occasion favorable pour refuser 
Thommage. Le roi n'impose son autorité que par la force. 
Le fondateur de la dynastie Thâkuri, Amçuvarman, se 
contente du titre de mahâ-sdmanta « Grand Marquis », 
équivalent atténué de maharaja ; mais son successeur Jisnu 
gupta lui décerne déjà le titre pompeux de bhattdraka 
mahârdjddhirâja «souverain Roi des Rois » et le titre ainsi 
enflé s'amplifie encore dans la suite; à partir du vni* siècle, 
le roi est désigné officiellement comme « le maître suprême, 
le Souverain Suprême, le Roi des Rois » parameçvara 
parama bhattdraka mahdrdjddhirdja. 

L'exagération de ces titres ne va pas jusqu'au mensonge ; 
les princes de celte époque menaient grand train et 
faisaient vraiment figure de rois. Les relations chinoises 
nous décrivent le palais du roi Narenda deva, au milieu du 
vn* siècle, splendide, éclatant d'ornements en cuivre, 
décoré et sculpté à plaisir, rehaussé de perles et de pier- 
reries ; au milieu se dresse une haute tour de sept étages, 
qui forme à sa base un château d'eau. Le roi lui-même 
porte des parures de grand prix, des boucles d'oreille en 
or et des pendants de jade, et des bijoux en ambre, en 
corail, en nacre, en cristal de roche. Il prend place sur un 
trône que soutiennent des lions ; on répand à l'entour des 



ORGANISATION POLITIQUE, JUDICIAIRE, ÉCONOMIQUE 281 

fleurs et des parfums. Les grands et les officiers sont 
assis par terre à droite et à gauche ; des centaines de 
soldats armés sont rangés à Tentour. Un peu plus tôt, au 
début du vil* siècle, Çivadeva avait construit un palais à 
neuf étages. 

Le personnel de la maison royale se trouve, en partie 
du moins, énuméré dans une inscription d'Amçuvarman, 
datée de Tan 625 J.-C. et qui semble être en rapport avec 
la cérémonie du sacre de ce prince. En tête vient le grand 
« inspecteur des armées » mahdbalâdhyaksa ; puis le « pré- 
posé aux donations » prasâdddhikrta ; ensuite, à quelque dis- 
tance le M porte-émouchoir » câmara-dhara \ « le porte- 
étendard » dhvaja'Ynanusya ; le « fournisseur d'eau à boire » 
pânîya-karmdntika ; \ « inspecteur du siège (royal) >> pitha- 
dhyaksa ; le « porteur de Puspa-patâka ^^puspa-patàka-vâha', 
le « tambour et le sonneur de conque » nandîçahkha-vdda ; 
et même la « balayeuse » sammarjayitrî. D'autres inscrip- 
tions de la même époque nomment encore le « comman- 
dant en chef » sarvadanda-nâyaka ; le « grand huissier » 
mahâ'pratihâra ; le « ministre des cultes » dharma^râjikâ- 
mâtya ; le »< directeur spirituel » guru. 

En face du roi et de la cour, exposés aux vicissitudes des 
révolutions qui balaient par intervalles une dynastie et ses 
partisans, la population garde une organisation immuable, 
dans ses cadres traditionnels. Que les Thâkuris supplantent 
les Licchavis ou que les Mallas montent sur le trône, que 
le pouvoir souverain se concentre aux mains d'un 
empereur ou se disperse entre des chefs rivaux, la com- 
mune, grdmaj demeure toujours aux yeux du peuple la 
véritable et la seule unité politique, au Népal aussi bien 
que dans l'Inde. Le village indien forme une république à 
part, un système administratif régulier et complet, sous la 
direction du maire {patta-kila, yrama-kMa, grama-pati, 
pradliâna)^ assisté généralement du secrétaire, du garde 



282 LE NÉPAL 

champêtre, du chef d'irrigation qui règle la distribution 
d'eau entre les champs, de Tastrologue (jyoiisa^ josl) qui 
fixe les époques de la culture et qui connaît les jours ou 
fastes ou néfastes. Les besoins du village exigent encore 
comme éléments intégrants un charpentier, un forgeron, 
un potier, un blanchisseur, un barbier ; le maître d'école 
et le bijoutier sont des utilités sans caractère indispen- 
sable. Les maîtres de maison [kidumbin), qu'ils soient 
propriétaires de maisons (grhin) ou de champs {ksetrin) 
sont les citoyens de cet État élémentaire. L'administration 
souveraine n'intervient guère qu'en matière d'impôts et de 
justice criminelle, ou de conflit entre plusieurs villages. 
Les villages du Népal sont, à l'époque ancienne, groupés 
en districts [adhikarana)\ district de l'Ouest (paçcimd- 
dhikarana), district du Nord (? kubervati) etc. , sous l'autorité 
d'officiers de la couronne {adhikrtd) qui semblent exercer 
les fonctions de fermiers-généraux {vritibhuj, vârtta). Ces 
officiers commandent à des forces de police armée {cdla- 
bhata), qui prêtent leur concours à l'exécution des ordres. 
Mais la tradition, aussi forte et plus respectée qu'une 
charte, défend la commune contre l'envahissement du 
pouvoir central. Les officiers et la police du roi ne doivent 
pénétrer sur le territoire communal que pour lever les 
impôts {kara-sâdhana), remettre des documents écrits 
[lekhya-ddna), instruire les cinq grands crimes qui relèvent 
directement de la justice souveraine {pafU:âparâdhà)\ 

Dans un pays presque exclusivement agricole, comme 
l'est le Népal, et l'Inde tout entière, le principal revenu 
du roi est l'impôt foncier. Le principe de répartition n'est 
pas indiqué nettement dans les inscriptions. Au temps des 
Licchavis, il semble que l'unité d'évaluation adoptée est la 
charrue [gohala]^ c'est-à-dire la surface qu'un paysan peut 

1. V. inf. p. 295 sq., la liste de ces cinq grands crimes. 



ORGANISATION POLITIQUE, JUDICIAIRE, ÉCONOMIQUE 283 

cultiver avec une paire de bœufs. L'unilé monélaire qui y 
correspond est le kandpana (environ 3s%80 d'argent, 
d'après Tévalualion conomunénoent admise) ; il se divise en 
16 panas, L'Etat perçoit encore deux autres impôts sur la 
terre : le simha (?)'kara et le malla-kara, qui semblent fixés 
Tun et l'autre à 4 jmnas de cuivre ( 4 X 9*' 4 environ ) par 
« charrue ». Le roi reçoit en outre une part {bhdga) des 
récoltes ( le -g- , le 4 , le ^ , selon les codes ) ; il perçoit une 
taxe sur les objets de luxe (bhoga)^ sur Tor (hiranya). C'est 
là l'ensemble des trois impôts [trikara). Enfin le village 
est tenu à la prestation annuelle de certaines corvées, par 
exemple, il doit fournir des porteurs pour le transport au 
Tibet [Bhotta-visti) . 

La royauté n'est pas attachée à ces privilèges avec une 
jalousie intraitable ; elle les aliène à l'occasion, au profit 
d'une divinité ou d'un temple, ou même en échange 
d'autres obligations. La plupart de nos inscriptions enre- 
gistrent des transactions de ce genre. Le formulaire définit 
d'une manière expressive les rapports du roi avec les com- 
munes; c'est le régime paternel, tempéré de despotisme, 
que l'Orient en général a connu et pratiqué. Le roi adresse 
directement son édit « aux maîtres de maison du village, 
en suivant l'ordre de préséance » ; il s'informe de leur 
santé et ne manque pas de les avertir qu'il est bien portant 
lui-même. Le plus souvent, le roi désigne, pour veiller à 
l'exécution de sa volonté, un missus dominicus {dûlaka) 
choisi parmi les principaux fonctionnaires; c'est même, 
dans un grand nombre de cas, l'héritier présomptif fywî;«- 
rdja) qui est investi du mandai royal. 

A travers toutes les transformations, la commune atteste 
sa vitalité persistante ; les groupements où elle entre, de 
gré ou de force, se disloquent au hasard des événements; 
elle survit toujours. Quand la prospérité croissante du Népal 
y fait éclore de grandes villes, qui absorbent dans leurs 






284 LE NÉPAL 

murs des communes autrefois séparées, les villes nouvelles 
continuent à former une agglomération de petits états ; 
dès que le pouvoir central s'affaiblit, la ville se dissout en 
quartiers, en îlots indépendants. Pendant tout le moyen 
âge, Katmandou est partagé entre douze rois ; Tautre 
capitale, Patan, a autant de rois que de tols (îlots de mai- 
sons). L'empire Népalais se reconstitue un instant avec 
Yaksa Malla, au xv* siècle ; après lui, la vallée est découpée 
en trois royaumes qui se jalousent, se taquinent et se com- 
battent jusqu'à l'arrivée des Gourkhas. 

Même sous le régime des iMallas, qui se flattent d'être une 
dynastie régulière, la transmission du pouvoir ne va pas par- 
fois sans heurts. Vers l'an 1600, le peuple de Katmandou, 
fatigué des débauches du roi Sadâ Çiva, le chasse du trône 
et du royaume à coups de triques. Quelques années avant 
la conquête Gourkha, les six notables citoyens {pradhdnas) 
de Patan font crever les yeux au roi Râjya Prakâça, refusent 
d'ouvrir les portes de la ville au roi Jaya Prakâça sorti en 
promenade, et exécutent de leurs propres mains le roi 
Viçvajit. En cas de vacance accidentelle ou de déshérence, 
les procédés en usage varient. Quand la lignée d'Amçu 
varman se trouve éteinte, à la fin du vnf siècle, les Thâ- 
kuris de Nayakot passent la montagne, descendent au 
Népal, et ils élisent un d'entre eux pour roi. C'est un droit 
qui semble leur être dévolu comme au clan le plus noble 
et le plus pur du pays. Après l'invasion de Mukunda Sena 
vers le xni* siècle, quand le pays bouleversé succombe à 
la guerre, à la peste, à l'anarchie, les Thâkuris de Naya- 
kot reparaissent ; les petits rois qui se partagent alors les 
villes et les villages du pays sont tous des membres de ce 
clan. A Katmandou, quand Sadâ Çiva est expulsé, « le 
peuple » lui désigne un successeur. A Patan, le choix du 
roi semble appartenir aux notables {pradhdnas)^ qui repré- 
sentent la noblesse. 



ORGANISATION POLITIQUE, JUDICIAIRE, ÉCONOMIQUE 285 

Les énormes lacunes de Tépigraphie, qu'aucun autre 
document ne vient compenser, empêchent de suivre Tliis- 
toire des institutions au moyen âge. Les inscriptions ne 
reprennent qu'avec la dynastie des Mallas, nombreuses il 
est vrai pour la période la plus récente, mais bourrées de 
littérature prétentieuse et presque vides de faits. Le san- 
scrit n'est plus qu'une langue d'école, propre à composer 
des centons ou des pastiches ; les données réelles et posi- 
tives s'expriment dans la langue indigène, la névari, et 
l'élude de l'épigraphie en névari reste encore à créer. Il 
faut arriver à la période Gourkha pour retrouver des docu- 
ments utiles. 

La conquête Gourkha bouleverse le régime traditionnel 
du Népal. Les nouveaux maîtres du pays, jaloux de leur 
autorité, n'entendent la partager avec personne ; ils brisent 
toutes les résistances, absorbent les principautés et les 
baronies et substituent au morcellement ancien un gouver- 
nement fort, résolument centralisé. 11 est difficile d'en étu- 
dier le fonctionnement exact et détaillé, j'ai déjà dit les 
raisons qui s'y opposent. 

L'indépendance jalouse et soupçonneuse des Gourkhas 
s'inquiète et s'effarouche de la moindre indiscrétion; la 
curiosité du voyageur, qui prend si facilement en Europe 
un air d'espionnage, ne s'en distingue pas au Népal. Cha- 
cuns'y croit volontiers responsable des ressorts de l'Etat; 
on tient pour un devoir de les soustraire aux regards pro- 
fanes, ou malveillants, c'est tout un. Les réponses aux 
questions posées s'enveloppent de réticences, ou n'abondent 
que pour induire en erreur. Le plus prudent est encore de 
réunir les informations obtenues par ceux que leur situa- 
tion ou leurs ressources mettaient en état de s'instruire et 
d'observer, Kirkpatrick, Hamilton, Hodgson, Cavenagh, 
Wright. Aucun d'eux, il est vrai, n'a tracé un tableau 
d'ensemble, et les données qu'on leur emprunte, si on 



286 LE NÉPAL 

les met bout à bout, deviennent inexactes ou contra- 
dictoires, puisqu'elles se rapportent à des périodes bien 
différentes, depuis la régence de Bahâdur Sâh jusqu'à la 
dictature de Jang Bahâdur. La description que j'entre- 
prends sera donc forcément sujette à caution sur plus 
d'un point. 

La royauté est héréditaire. Le roi est le descendant 
légitime de Prilhi Narayan et des anciens rois de Gourkha. 
Il porte le litre de Mahdrâjâdhirdja « roi au-dessus des 
grands rois » réduit dans Tusage courant à la forme Dhirâj. 
En principe il possède le pouvoir absolu. Cependant la 
tradition confère un droit de remontrance à Irente-six chefs 
de clans, dénommés Thargars (habitants de nids) ; ces 
clans qui se prétendent les uns ksatriyas, les autres brah- 
maniques, ont leurs fiefs situés dans le domaine patrimo- 
nial de Prithi Narayan. C'est entre eux que le gouverne- 
ment doit répartir les principaux emplois, mais tous n'ont 
pas des droits égaux; ils forment une hiérarchie à 
trois degrés ; le groupe le plus élevé en dignité comprend 
six familles qui reçoivent à raison de leur nombre le nom 
de Chattra. Les Chattras ont une sorte de droit de préfé- 
rence pour les premiers emplois du royaume. Au temps 
de Kirkpalrick, les Thargars passaient pour les défenseurs 
autorisés des intérêts dynastiques ; s'ils croyaient ces 
intérêts en danger, leur droit et leur devoir allaient jusqu'à 
renverser le prince régnant pour lui donner un successeur 
plus digne. Les clans les plus puissants des Chattras à 
l'époque d'Hamilton étaient les Panrés [Pânde) et les 
Viçvanaths ( V?ft;ûr;2tf7Atf). Mais l'autorité réelle des Thargars 
a disparu depuis longtemps, avec lautorité réelle des rois. 
En 1843 quand les intrigues du roi, du prince héritier et 
de la reine semblaient précipiter l'État à sa ruine, les 
chefs et les officiers de l'armée prirent l'initiative de 
la Pétition des Droits qui fut signée par les ministres, les 



OfiGANISATION POLITIQUE, JUDICIAIRE, ÉCONOMIQUE 287 

officiers et les corporations municipales de la vallée et 
portée au palais par une immense délégation. Le roi 




Temple de .Mahiibuddba à Patan (cf. p. 195). DéUil. Angle du premier étage. 



accueillit et signa la charte qu'on lui apporlait et qui garan- 
tiasail à tous les sujets de la couronne leurs droits élémen- 
taires Irop souvent violés. 



288 LE NÉPAL 

En fait, le roi n'est plus aujourd'hui qu'une sorle d'entité, 
de fiction nominale, le seul représentant du pays reconnu 
par les puissances étrangères. Son cachet rouge [Idl mohar) 
est nécessaire pour donner une valeur officielle aux instru- 
ments diplomatiques; mais son action est nulle. Depuis le 
fils et le successeur de Prithi Narayan, une implacable 
fatalité porte sur le trône ou des enfants en bas âge ou des 
princes émasculés déjà par une débauche précoce; cloîtrés 
dans leur palais par le parti au pouvoir, ils sont rigoureu- 
sement tenus à Técart de la vie réelle et des affaires pu- 
bliques. Leurs rares sorties, quand elles leur sont per- 
mises, sont surveillées par des agents sûrs qui ne laissent 
approcher personne et qui leur multiplient les ennuis, sous 
prétexte de vains et vagues dangers, pour les amener à se 
confiner spontanément en reclus par persuasion. 

C'est qu'un réveil du roi, durât-il un seul instant, 
peut anéantir le parti le plus solidement campé au pou- 
voir. Le Népal est, tous les ans, à la veille d'une révolution 
légale. Tous les emplois sont annuels ; depuis le premier 
ministre jusqu'au plus humble soldat, tous attendent la 
paijnî ou pafijanî qui doit les confirmer ou les rejeter bru- 
talement du service de l'Etat. Cette cérémonie qui accom- 
pagne périodiquement la fête du Daçârha (ou Dasâîn, 
en septembre-octobre) suppose au préalable une déléga- 
tion initiale des pouvoirs royaux. Le Grand Conseil est 
d'abord constitué, comme une émanation immédiate de 
l'autorité royale ; et c'est lui qui passe en revue la con- 
duite des fonctionnaires, prononce sur leur sort, distribue 
les récompenses et les châtiments. Le parti prépondérant 
à l'heure de la Paijnî est donc en droit et en état de faire 
table rase; il est libre de peupler exclusivement tous les 
emplois de ses seules créatures, et il ne s'en fait pas 
faute . 

Sous les premiers successeurs de Prithi Narayan, le 



ORGAÎSISATION POLITIQUE, JUDICIAIRE, ÉCONOMIQUE 289 

Grand Conseil, appelé Bharadar, comprenait douze mem- 
bres : un Chautra ou Chautariya, quatre KâjiSy quatre 
SirdarSy deux Khardars, un Kapardar. Le Chautra ou 
Chautariya était un parent du roi qui faisait fonction de 
premier ministre, et spécialement de contrôleur général. 
C'est à lui qu'étaient transmises toutes les communications, 
écrites ou verbales, touchant la conduite du personnel 
civil et militaire. Les quatre Kâjis n'avaient pas d'attribu- 
tion particulière ; ils recevaient une délégation générale 
du roi pour intervenir ou agir dans tous les cas où ils le 
jugeaient nécessaire, en guerre comme en paix. Comme 
emblème de leur puissance, ils gardaient le sceau royaL 
Les SirdarSy à la différence des Chautras et des Kâjis, 
pouvaient être choisis sans acception de naissance; ils 
exerçaient les grands commandements militaires. Les 
Khardars étaient les secrétaires d'État, chargés de la cor- 
respondance et de la chancellerie. Le Kapardar était le 
ministre de la maison du roi. 

Cette organisation du Bharadar a disparu depuis long- 
temps. Les pouvoirs successivement confiés à Damodar 
Panre, à Bhim Sen, à Jang Bahadur ont fait du premier 
ministre un dictateur. D'une pafijanî à l'autre, il est maître 
absolu. Depuis 1856, il a droit au titre de maharaja^ et 
c'est sous ce nom qu'il est communément désigné. Le 
maharaja est le chef d'un immense syndicat d'intérêts qui 
englobe sa famille, sa clientèle, ses protégés les plus 
humbles et les plus lointains. Il a tous les pouvoirs, civils 
et militaires ; il commande l'armée, il rend la justice; il 
distribue les emplois. Il lui faut tenir tête aux partis 
adverses, qui attendent toujours l'heure de la revanche, 
aux ambitions rivales qui se déchaînent même dans sa 
propre famille, enfin aux intrigues de harem engagées 
autour du roi, et qui ont pour enjeu le pouvoir suprême. 
Pour se prémunir contre tant d'ennemis, le maharaja 

19 



290 LE NÉPAL 

choisit les femmes du roi dans les familles les plus sûres, 
en particulier dans ses propres filles comme faisait Jang 
Balladur; et à chaque paîijant il n'appelle aux emplois 
publics que les serviteurs les plus dévoués. 

_ ê 

Chez les Gourkhas, le service de l'Etat se confond à 
peu près avec le service militaire. Le métier des armes est 
la seule profession digne d'un véritable Gourkha; arti- 
sans, commerçants, paysans sont le bétail humain qui 
sert à faire vivre l'armée. A part les Névars, toujours sus- 
pects et tenus à l'écart, l'armée est ouverte à toutes les 
castes. Aussi chaque année, à la pafijanl, les postulants 
ne manquent pas et le choix est aisé. En principe, tout 
sujet népalais doit un an de service militaire au roi ; mais 
le nombre d'hommes obtenu serait supérieur aux besoins; 
en outre, le système du recrutement au choix offre plus 
de garantie au pouvoir. Pendant son année de service, le 
soldat ou l'officier touche une solde qui n'est pas réglée en 
espèces, mais payée par une concession de terrain (jagir) ; 
un simple soldat de dernière classe reçoit un jagir de 
100 roupies ; un capitaine de première classe, un jagir 
de 4 000 roupies. Les grades supérieurs sont réservés aux 
parents du maharaja; ses frères, ses fils, ses neveux sont 
colonels, lieutenants généraux, généraux, commandants 
en chef, sans aucune considération d'âge ou de mérite ; 
ils touchent à ces titres des émoluments élevés, et de 
plus un cadeau régulier qui leur est dû par tous leurs 
subordonnés. 

Le nombre des hommes en service régulier est évalué à 
25000 ou 30000; mais il est facile, en cas de besoin, de 
doubler immédiatement ce chiffre par l'appel des hommes 
exercés mis en congé (ddkria) après une année de service. 
En 1854, le Népal mit sur pied pour la campagne du Tilict 
27 000 hommes de l'armée régulière, 29 000 coolies armés, 
et 390000 porteurs de bagages. 



ORGANISATION POLITIQUE, JUDICIAIRE, ÉCONOMIQUE 291 

Les hommes étaient autrefois versés pêle-mêle dans 
les régiments, sans distinction d'origine ; mais Jang Baha- 
dur a inauguré le système des bataillons homogènes, Raj- 
poutes, Gurungs, Magars, Kirâts, etc. Les régiments 
sont désignés par le nom d'une divinité ou d'un soldat 
illustre. La tenue de service consiste en général dans une 
tunique de coton bleue et un pyjama de la même couleur; 
la grande tenue, dans une tunique de drap rouge et un 
pantalon foncé avec une bande rouge. Comme coiffure, 
un bonnet collant qui emboîte le crâne ; on roule à l'entour 
un turban très serré qui porte, piquée à la manière de nos 
pompons, une plaque d'argent, circulaire, ovale, en crois- 
sant, selon les régiments ; les sous-officiers y ajoutent une 
chaînette, et les officiers des joyaux et des plumes selon 
leur rang. La coiffure du maharaja, tout ornée de perles 
en pendeloques, passe pour valoir plus de 300 000 francs. 
Les fusils sont des Enfield ou des Martini-Henry fabriqués 
dans les arsenaux népalais ou d'origine europénne, et 
introduits au Népal par contrebande. Tous les soldats sont 
en outre armés du couteau national, le Kukhr'i, L'artille- 
rie est nombreuse ; les canons sont fabriqués à la machine 
à l'arsenal de Katmandou. Cavenagh prétend que le Népal 
doit ses connaissances techniques en artillerie à des offi- 
ciers français engagés sous main par le gouvernement. 
Patan et Bhatgaon sont chacun le siège d'une division ; 
Bhatgaon possède un arsenal, comme Katmandou. La 
cavalerie se réduit à une poignée de Pathans (Afghans) au 
service du maharaja. 

Les auteurs anglais signalent comme les faiblesses 
essentielles de Tarmée gourkha l'absence d'intendance, la 
défectuosité des fusils et des canons, la mauvaise prépara- 
tion de la poudre, le caractère puéril des exercices, em- 
pruntés à l'armée anglaise, mais traités seulement comme 
une parade de revue, sans aucune application pratique, 



292 LE NÉPAL 

enfin et surtout la déplorable insuffisance du haut com- 
mandement. Mais tous rendent hommage à la vaillance 
des soldats, à leur endurance, à leur héroïsme, attestés par 
tant de combats; sur leur propre sol, bien commandés, 
ils seraient invincibles. Sans accumuler les témoignages 
rendus à leur valeur par les meilleurs juges, il suffit de 
constater que le gouvernement anglo-indien a tenu k 
s'assurer leurs services. L'armée de Tlnde compte actuel- 
lement 15 régiments de Gourkhas, qui forment un total de 
14 000 hommes. Hodgson dès 1832 signalait dans un rap- 
port célèbre quel parti le gouvernement de Tlnde pourrait 
tirer de ces précieuses recrues: confinées dans le Népal, 
sans emploi, sans profit, les tribus militaires ne pouvaient 
manquer de provoquer une explosion; admises dans 
l'armée indienne, sous la conduite d'officiers anglais, elles 
trouveraient aisément l'occasion de satisfaire leurs goûts 
belliqueux au profit de l'Angleterre. 

Il fallut dix-huit ans à Hodgson pour triompher des 
esprits timorés qui refusaient de croire au loyalisme des 
Gourkhas; en 1850, lord Dalhousie autorisa la formation 
de trois régiments. Et depuis « pendant un quart de siècle, 
partout où les troupes de l'Inde ont dû frapper un grand 
coup, partout où il y a eu de l'honneur à gagner, les régi- 
ments gourkhas ont paru en première ligne M » Tout 
récemment encore, le contingent gourkha a figuré bril- 
lamment parmi les troupes de l'expédition de Chine. 

Les fonctions civiles se réduisent à peu de chose : le 
gouvernement des provinces est attribué, naturellement, 
aux parents du maharaja qui exercent à la fois les pouvoirs 
civils et militaires. Les percepteurs d'impôts « soubahs » 
sont en général des fermiers généraux qui traitent directe- 

1. W. H. MuNTER, Life of B. H. Hodgson, p. 259 (où se trouve une 
note sur le développement des régiments gourkhas dans I*armée anglo- 
indienne^ établie d'après les données officielles). 



ORGANISATION POLITIQUE, JUDICIAIRE, ÉCONOMIQUE 293 

menl avec TÉtat. Les principales fondions civiles sont les 
fondions judiciaires. 

Le directeur spirituel du roi, \q Rdjya guru (Râjguni) 
connaît de toutes les infractions qui entraînent une impu- 
reté légale ou religieuse, prononce les peines et reçoit une 
partie des amendes, à titre de Dharmâdhikârî « Préfet de 
la Loi». Si l'affaire concerne des Çivaites ou des Hin- 
douistes, il se réfère au « Çâstra», c'est-à-dire aux ou- 
vrages de date tardive qui prétendent se fonder sur les 
codes anciens: Manu, Yâjnavalkya, etc.; s'il s'agit de 
Névars ou de Tibétains, il suit les coutumes établies au 
temps de JayaSthiti Malla(xv^ siècle). 

Quatre tribunaux jugent à Katmandou les affaires civiles 
et criminelles : le Kôt Linga exerce la plus haute juridic- 
tion. Des cours annexes tranchent les questions de solde 
militaire ou les procès d'immeubles. Chacune des cours 
est présidée par un ditha qui n'est pas un légiste de 
métier, mais qui se recommande par son honorabilité. Il 
est assifté de deux bicdris (vicdrin) qui sont censés au cou- 
rant des lois et des coutumes, et qui procèdent aux 
enquêtes, aux interrogatoires, à toutes les formalités néces- 
saires. Le ditha rend ensuite son verdict; mais le con- 
damné peut toujours en appeler au roi, c'est-à-dire en fait 
au maharaja, qui prononce en dernier ressort, ou qui 
désigne une commission spéciale chargée d'instruire 
l'affaire et de présenter un rapport. La justice a le grand 
mérite d'être expédilive. Il n'y a pas d'action publique. Le 
plaignant se présente au tribunal, porte sa plainte; des 
soldats vont ensuite quérir l'accusé à son domicile. Les 
parties discutent à leur aise en présence des juges, sans 
intervention d'avocats, citent leurs témoins, fournissent 
leurs preuves. L'aveu de l'accusé est nécessaire pour abou- 
tir à une condamnation ; si, malgré des charges écrasantes, 
il s'obstine à nier, les juges recourent à des menaces, et 



294 LE NÉPAL 

même à des violences positives : bastonnade, fouet, etc. 
Si tous les moyens échouent, le prisonnier resie confiné 
dans une sorte d'emprisonnement préventif à perpétuité. 

Sur la demande des parties, la cour peut transmettre 
l'affaire à une assemblée de simples particuliers choisis 
par le demandeur et le défendeur, et où TEtat peut se 
faire représenter; c'est le Pancayat. Le Pancayat est une 
juridiction de conciliation qui ne dispose d'aucun moyen 
de coercition et qui se contente de donner un avis à la 
cour; encore cet avis doit-il être exprimé à l'unanimité. 
Les membres du pancayat doivent être choisis dans 
cinq clans gourkhas ou cinq clans névars exactement spé- 
cifiés, selon que l'affaire concerne des Gourkhas ou des 
Névars. 

Enfin, si le procès présente des difficultés insolubles, ou 
si les parties en expriment le désir, avec l'assentiment 
préalable du roi, il est procédé à l'épreuve par l'eau. Les 
noms des parties respectives sont tracés sur deux mor- 
ceaux de papier qu'on roule en balles et qu'on adore fpûjd). 
Chacune des parties verse un droit d'une rouj)ie. Les 
balles sont alors attachées à des tiges de roseau. Nouveau 
versement de deux annas. Les tiges sont remises h deux 
sergents de la cour qui les portent h l'Etang de la Reine 
(jRdnî po/chrî); un bicâri, un brahmane et les parties les 
accompagnent, ainsi que deux individus de caste infime 
(Chamakallak ou Camdr). En arrivant à l'étang, le 
bicâri engage encore les parties à chercher d'autres 
moyens avant de recourir à l'ordaho. Si les parties s'obsti- 
nent à réclamer l'épreuve, les deux sergents, portant cha- 
cun une tige, vont Tun à l'Est, l'autre à l'Ouest de Tétang, 
et pénètrent dans l'eau jusqu'à mi-jambe. A leur tour, le 
brahmane, les parties, les Camârs entrent un peu dans 
l'eau ; le brahmane adore Varuna au nom des parties et 
récite un texte sacré qui fait appel à Sùrya (soleil), Can- 



ORGANISATION POLITIQUE, JUDICIAIRE, ÉCONOMIQUE 295 

dra (lune), Varuna (dieu des Eaux) et Yama (dieu des 
Morts), lesquels lisent la pensée des vivants. Le rite achevé, 
le brahmane marque au front les Camârs et leur dit : « Que 
le champion de la vérité triomphe, et que le champion de 
la fausseté perde ! » Alors le brahmane et les parties se 
retirent de l'eau, et les Camârs vont chacun séparément à 
la place où se dresse une des tiges ; ils entrent dans l'eau 
profonde, et à un signal plongent tous deux en même 
temps. Le premier qui sort, on détruit aussitôt la tige et 
la balle le plus proches de lui. On rapporte l'autre tige, 
on ouvre la balle, et on lit le nom ; c'est le nom du 
gagnant. Gagnant et perdant ont encore à payer l'un et 
l'autre une série de taxes \ 

Laprfitique des ordalies a été introduite ou du moins 
multipliée par lesGourkhas, amateurs de solutions nettes, 
et de plus superstitieux. L'ancienne jurisprudence se con- 
tentait de déférer le serment, sur le Harivamça pour les 
Hindous, sur la Panca-raksâ pour les Bouddhistes, ou 
plutôt sous ces livres, car on mettait le texte sacré sur la 
tête de la personne qui jurait. 

En dehors de Katmandou, à Bhatgaon, à Patan, dans 
les provinces siègent des juges de rang inférieur qui sont 
considérés comme les délégués des bicâris et des dithas 
de la capitale. Mais, quelle que soit leur compétence, il est 
cinq crimes qui leur échappent et qui appartiennent exclu- 
sivement h la juridiction immédiate du roi ; c'est ce qu'on 
appelle, d'un terme indo-arabe, les pafic khâty et ce que 
les inscriptions anciennes dénomment pancâparâdha : le 
meurtre d'un brahmane f^aA/wa/^a/yrfj; le meurtre d'une 



t . Surtout d'après Hodgson : Some account ofthe Systems of lato and 
police as recogniscd in Ihe state of Népal, paru d'abord dans les Sélec- 
tions from the Records of Bengal^n^ XI, republié dans les Miscella- 
neous Essays relating to Indian subjects, vol, II (Trûbner's Oriental 
Séries, 1880), p. 211-250. 



296 LE NÉPAL 

vache {go hatyâ) ; le meurtre d'une femme [strt hatyâ) ; le 
meurtre d'un enfant [bâla hatyâ); les fautes qui entraînent 
la perte de caste {pat/ci: anciennement, mahd pâtakay . 

L'ancienne liste des peines s'ouvrait par cinq grands 
châtiments : confiscation des biens, bannissement de la 
famille ; dégradation de la famille remise entre les mains 
des tribus les plus viles; mutilation; décapitation. Les 
Gourkhas y avaient ajouté la pendaison et l'écorchement à 
vif. Pour les femmes, on leur coupait communément le nez. 
L'auteur d'un vol important avait la main coupée ; en cas 
de récidive, on coupait l'autre. Jang Balladur a adouci ce 
code barbare: seuls le meurtre d'un homme ou d'une 
vache sont punis de la peine capitale. La plupart des 
crimes et délits sont punis de l'amende, au profit des juges 
et de l'État. 

Pour soutenir les lourdes charges d'un État militaire, le 
Népal dispose de revenus bien modestes. En 1792, Kirk- 
patrick évaluait les revenus à 25 ou 30 lakhs (centaines 
de mille) de roupies : 3 ou 4 lakhs fournis par les douanes, 
les droits sur le sel, le tabac, le poivre, la noix de bétel et 
la vente des éléphants du Téraï: 7 ou 8 lakhs, parle mon- 
nayage; 15 à 18 lakhs, par les monopoles (sel, salpêtre), 
les mines de cuivre et de fer, et les impôts fonciers. Avant 
l'invasion gourkha les revenus étaient supérieurs, car le 
cuivre du Népal n'était pas encore chassé des marchés de 
THindoustan parle cuivre d'Europe ; le Tibet exportait au 
Népal des quantités d'or et d'argent qui retournaient au 
Tibet en espèces monnayées, laissant aux Mallas un profit 

t. La liste de Kirkpatrick est différente: Gohatyâ; strîhatyâ ; 
dlma haiyâ, « mutilation personnelle avec intention nriagique » ; para 
hatyâ, « mutilation d'autrui » ; toona ou kool, « sorcellerie ». — Le 
munshi de Wright donne p. 189, n. 1, une liste pareille à Hodgson, 
mais disposée dans un ordre différent : brahma^, stîn^, bâla'^y sagoira^, 
go^. Le quatrième, meurtre d'une personne du même clan, tient la 
place du palki de Hodgson. 



T 
I 



ORGANISATION POLITIQUE, JUDICIAIRE, ÉCONOMIQUE 297 

considérable. En 1875, le Dr. Wright évalue les revenus à 
96 lakhs de roupies (environ 2 millions et demi de francs), 
fournis principalement par l'impôt foncier, les douanes, le 
produit des forêts de çâlas (bois de tek) du Téraï, et les 
monopoles d'Etal (sel, tabac, ivoire, bois de construction). 

Le système ingénieux des jagirs annuels permet aux 
Gourkhas de compenser l'insuffisance du numéraire. 
Comme la solde de l'armée, les traitements civils sont 
payés en concessions de terrains. Chaque année, à la 
panjant, le roi comme propriétaire absolu du sol octroie 
aux serviteurs qu'il engage ou qu'il maintient un fief dont 
la valeur et l'étendue varient naturellement avec l'impor- 
tance de la fonction; l'année écoulée, le fief retourne au 
roi qui en dispose de nouveau à son gré. Ces fiefs portent 
le nom persan à^jagirs, et les concessionnaires sont appe- 
lés /fl^frûfor^. Le gouvernement évite autant que possible 
de laisser plus d'un an le même jagirdar en possession de 
son fief, afin de mieux marquer le caractère provisoire de 
la concession, d'empêcher l'attachement de l'individu au 
sol et de rappeler la toute-puissance du roi. La plupart du 
temps, les traitements sont payés exclusivement en jagirs ; 
dans certains cas, le trésor verse un complément en numé- 
raire. Le jagir ne remplace pas seulement les traitements; 
il tient aussi lieu de pension. Les veuves, les orphelins des 
serviteurs de TEtat reçoivent des jagirs, répartis avec la 
plus sévère équité. Le jagir peut se bornera un champ, ou 
comprendre une ville entière. La ville de Sankou, au N.-E. 
de la vallée, est le jagir de la première reine [mahà rdnî) ; 
au temps d'Hamilton, le revenu en était estimé à 4000 
roupies. 

Au jagir peuvent encore s'ajouter des sources de revenus 
supplémentaires. Les officiers reçoivent une commission 
royale qui les autorise à administrer la justice et à infliger 
des amendes jusqu'à concurrence de 100 roupies aux 



298 LE NÉPAL 

paysans établis sur leurs terres ; la tentation est trop forte 
pour qu'elle ne fasse pas tort à la stricte justice. Mais les 
appels des victimes au maharaja provoquent de temps en 
temps des disgrâces éclatantes qui rappellent au devoir les 
cupidités surexcitées. Les juges, de même, touchent con- 
jointement avec rÉtat des droits fixes sur les affaires et 
sur les opérations judiciaires. D'après Kirkpatrick, le 
Chautra ou Chautariya (premier ministre) touchait, outre 
sonjagir, un droit de huit annas sur chaque champ de 
riz, les terres des Thargars et des soldats exceptées ; les 
Kâjis se partageaient un droit d'une roupie par champ ; les 
quatre Sirdars recevaient chacun deux annas par champ; 
les deux Khardars touchaient également deux annas cha- 
cun par champ ; le surintendant de la monnaie percevait 
pour son compte un droit énorme de 7 tolas d'or sur 
chaque marchand népalais établi au Tibet et qui rentrait 
au pays. Hamilton indique une autre répartition : le chef 
de rÉtat recevait les deux tiers du revenu ; le tiers restant 
était partagé entre les grands officiers ; le Chautariya en 
avait un cinquième ; autant, le Kâji ; autant, le fils aîné 
du roi ; autant, la première reine, si elle avait des enfants ; 
le dernier cinquième de cette tierce portion allait aux sir- 
dQVs,Q.u conseiller (;ethabudhdj,3.u secrétaire. Le dharmâ- 
dhikârt continue apercevoir les amendes qu'il prononce 
dans les questions de pureté légale. 
/La répartition des jagirs, pour être équitable, suppose 
.un cadastre bien établi. Et de fait les Mallas ont transmis 
aux Gourkhas « un admirable système de cadastre, qui 
pourrait faire honneur au gouvernement britannique de 
l'Inde* ». C'est à Jaya Sthiti Malla que la tradition attribue 
ce grand travail. Les terrains furent alors divisés en quatre 
classes, et leur valeur fut déterminée par le nombre de 

1. HoDGSON, Journ. Roy. As. Soc. Bengal XVII (1848), p. 229, n. 



ORGANISATION POLITIQUE, JUDICIAIRE, ÉCONOMIQUE 299 

Karkhas ou de ropnis qu'ils contenaient. Pour la quatrième 
classe, la ropnî était de 125 hâths (coudées) en circonfé- 
rence; pour la troisième classe, de 112 hâths; pour 
la seconde, de 109; pour la première 95. La lon- 
gueur du hdlh fut fixée à 24 fois la longueur de la pre- 
mière phalange du pouce. La perche d'arpenteur était 
auparavant longue de 10- hâths; Jaya Sthiti Malla la 
réduisit à 7 ^ hâths. On fit une opération analogue sur les 
terrains construits ou à construire ; on les divisa en trois 
classes, selon qu'ils étaient situés au centre de la ville, ou 
dans une rue, ou dans une ruelle. Le khâ fut adopté 
comme unité de mesure. Pour les terrains de première 
classe, le khâ avait 85 hâths en circonférence ; pour la 
seconde classe, 95 ; pour la troisième, 101 . Les arpenteurs 
de cultures formèrent la caste des Kseira kdras; les arpen- 
teurs de terrains à bâtir, la caste des Taksa kdî^as. 

Ainsi l'unité de mesure n'est pas une unité de superficie, 
mais une unité de valeur. En fait les prix assignés aux 
quatre catégories de terrains de culture variaient pour la 
même superficie, selon les classes, comme 1 : 0,87 : 0,83: 
0,76; pour les terrains bâtis ou à bâtir, comme 1 :0,89: 
0,84. La réduction de la perche d'arpentage de 104 cou- 
dées à 7 Y coudées prouve que depuis l'institution de cette 
mesure jusqu'à Jaya Sthiti Malla, la valeur des terrains 
avait augmenté du quart (10^^ 7y==1,4: 1 ). Vers 1792, 
Bahâdur Sâh, régent sous la minorité de Rana Bahâdur, 
donna l'ordre de dresser un nouveau cadastre ; on en tint 
les résultats secrets ; mais le peuple, à qui une opération 
de ce genre est toujours suspecte, ne manqua pas d'attri- 
buer la soudaine disgrâce du régent, en 1795, au péché 
qu'il avait commis « de vouloir mesurer les limites de la 
terre ». Bahâdur Sâh s'était contenté d'appliquer la 
méthode des Mallas ; la valeur des terrains étai t de même esti- 
mée en ropnîs ; vingt-cinq ropnîs en moyenne faisaient un 



300 LE NÉPAL 

champ ^/ch€i(/cseira)\ Dans les bons terrains, on faisait usage 
d'une perche longue de 7 4 coudées ; c'était la perche 
de Jaya Slhiti Malla; dans les mauvais terrains, la perche 
avait une longueur de 9 4 coudées. La même estimation, 
dans les terrains de la seconde catégorie, supposait donc 
une superficie d'un quart en plus. 

Le champ, khet, est l'unité de paiement en usage dans 
les concessions de jagirs. Un khet est un terrain de pre- 
mière qualité, bien arrosé par des sources ou des ruisseaux, 
avec un sol riche, et qui donne pour un travail moyen tous 
les grains de qualité supérieure. Les terrains à khet sont 
surtout situés dans les vallées ; mais il s'en trouve aussi sur 
les plateaux. La moyenne de rendement du khet, pris 
comme unité de valeur, est de 100 mwis de riz en balle 
(près de 7000 kilogrammes) estimés environ 150 roupies ; 
la superficie en varie naturellement avec la qualité de la 
terre . 

Le concessionnaire dujagir, le jagirdar, est libre d'ex- 
ploiter par lui-même le terrain qui lui est octroyé ; mais en 
général ses occupations et son goût Ten détournent égale- 
ment. Il le confie à un métayer qui lui paie la moitié du pro- 
duit, et qui lui verse de plus un droit de deux ou trois roupies 
par khet. Le jagir peut comprendre, outre des khets, des 
terrains de la catégorie kohrya ou ôarAî, c'est-à-dire qui ne 
sont arrosés ni par des sources ni par des cours d'eau. Un 
pareil terrain exige beaucoup de travail et rend peu ; on n'y 
peut faire venir que des grains médiocres, bons tout juste 
pour le fermier ou pour les basses castes. Le métayer du 
jagirdar ne lui paie sur ces terrains qu'un droit propor- 
tionnel au nombre des labours. 

En outre des jagirs annuels, certains terrains [birtâs] sont 



1. Réduit plus tard à 20 ropnts dans la vallée du Népal. Campbell, 
Notes..., p. 75. 



ORGANISATION POLITIQUE, JUDICIAIRE, ÉCONOMIQUE 301 

concédés en donation perpétuelle, mais rarement, et 
presque exclusivement à des brahmanes, soit que le roi 
veuille effacer par une œuvre pie un péché commis, soitqu'il 
veuille simplement récompenser un dévot ou un savant 
d'élite ; dans le premier cas, le terrain ne peut plus faire 
retour à la couronne, et s'il tombe en déshérence, il est 
attribué au temple de Paçupati ou de Changu Narayan ; 
dans le second cas, la couronne le reprend en l'absence 
d'héritiers. La cérémonie de donation est exactement con- 
forme au type traditionnel : on apporte au roi une motte 
de terre prise sur le terrain concédé, le roi l'arrose, y mêle 
de l'herbe sacrée (kuçd) et du sésame, tandis qu'un prêtre 
prononce des formules, et il la remet au donataire qui 
reçoit aussi le plus souvent une charte gravée sur cuivre 
[tdmra pâtira). Les terrains ainsi concédés sont nommés 
kaça-birtâs ; ils sont libres de charges, aliénables et hérédi- 
taires; mais certains crimes entraînent la déchéance. 11 
est des kuça-birtâs qui remontent au règne des Mallas et 
que les Gourkhas ont confirmés par l'apposition du sceau 
rouge, moyennant un droit proportionnel. Du reste le 
bénéficiaire d'un pareil don ne manque pas à l'occasion 
d'assurer à son litre de propriété une garantie de plus en 
offrant au roi un présent convenable ; la formalité est 
presque de règle à l'avènement d'un nouveau roi. Quelques 
Névars ont obtenu, par une faveur exceptionnelle des rois 
gourkhas, d'être confirmés dans la possession de terrains 
concédés par les Mallas aux mêmes conditions que les 
kuça-birtâs ; mais la confirmation doit en ce cas être 
renouvelée k chaque avènement, et contre le versement 
d'un droit élevé. 

Les domaines immédiats de la couronne, dispersés dans 
tout le royaume, sont les uns affermés à des métayers, 
les autres exploités directement; le travail est fourni 
par des réquisitions et des corvées imposées aux paysans 



302 LE NÉPAL 

des environs. Le produit du métayage sert à la consom- 
mation de la cour; le surplus est distribué aux religieux 
mendiants. 

L'agricullure', les métiers et le commerce du Népal 
sont tout entiers aux mains des Névars. Il n'y a pas de 
Gourkha qui cultive : il n'y a pas de Névar qui ne cultive 
pas. Outre la classe rurale des Jyâpus, les artisans et les 
marchands établis on ville ont tous un lopin de terre qu'ils 
exploitent personnellement. Le goût des Névars pour la 
culture, combiné avec les besoins d'une population prodi- 
gieusement dense, a su tirer un parti magnifique des res- 
sources naturelles de la vallée. Les indigènes répartissent 
les terrains de culture en deux catégories, tout à fait indé- 
pendantes de la richesse propre du sol : la première com- 
prend tous les terrains situés h proximité d'une rivière ou 
d'un cours d'eau, par conséquent sûrs d'être inondés à la 
saison des pluies et susceptibles d'être irrigués dans la sai- 
son sèche; la seconde comprend les terrains qui n'offrent 
pas par leur situation la même sécurité ni la même com- 
modité. Les ruisseaux qui descendent sur les flancs des 
montagnes sont captés à tous les étages de leur course, et 
contraints de partager leurs eaux entre les menus canaux 
d'irrigation. Grâce à ce système, la culture du ri/, qui est 
parexcellence laculture du pays, apu escaladerles pentes; 
les hauteurs qui encadrent le fond de la vallée présentent 
l'aspect d'un amphithéâtre énorme taillé en gradins 
réguhers. La patience et l'ingéniosité des habitants ont 



1. Sur ragricuUure au Népal, le document fondamental est toujours: 
A. Campbem., Notes on the Agriculture and Rural Economy ofthe 
Valley of Ncpaul. Compiled chiefty from. verbal information and 
Personal observation: access lo authantic docuinenis not being 
obtainable. CathmandUy January isl 1837. Publié dans les Transac- 
tions of the AgricuUural and Horlicultural Society of India,\o\. 
IV, Calcutta, 1839, p. 58-175. (Campbell était l'assistant de Hodgson, ce 
beau travail sort donc en quelque sorte de Técole de Hodgson. 



ORGANISATION POLITIQUE, JUDICIAIRE, ÉCONOMIQUE 303 

multiplié les terrasses bordées de petites levées en terre 
battue pour releoir les eaux précieuses. Dès les premiers 
siècles de Tliisloire népalaise, les inscriptions montrent le 
développement des canaux d'irrigation (tilamaka) régle- 
mentés par des chartes royales. Une inscription plus tar- 
dive et datée du xvii' siècle, sous le règne de Jitâmitra 
Malla, vaut d'être rapportée pour la précision des détails ; 
le texte en esl inséré dans la Vamçâvalî bouddhique : « Les 
inspecteurs du canal ne donnent pas honnêtement Feau 
au peuple, et c'est pourquoi le présent arrangement est 
pris. Au moment où on plante le riz, le peuple doit faire 
un canal d'irrigation, et quiconque y travaille doit après 
une journée de labeur venir réclamer une attestation 
royale, qui lui donnera droit à l'eau. Quiconque ne pourra 
pas produire cette attestation sera puni d'une amende 
maximum de 3 dâms ( 1 ^anna). Les inspecteurs ne de- 
vront pas prélever de droits pour laisser prendre l'eau du 
canal. Le rang des individus ne sera pas pris en considéra- 
tion dans la distribution de l'eau, mais chacun doit rece- 
voir sa part à son tour. Si les inspecteurs ne laissent pas 
chacun à son tour prendre Teau, l'inspecteur en chef sera 
condamné à six mohars d'amende. » Le procédé de répar- 
tition varie ; tantôt l'irrigation commence par le champ le 
plus rapproché du cours d'eau; tantôt, chacun à tour de 
rôle, a l'eau à sa disposition un nombre déterminé d'heures. 
Un roulement analogue s'établit pour les canaux 
disposés le long du même cours d'eau, à des altitudes 
différentes, si le débit ne suffît pas à alimenter simultané- 
ment un grand nombre de prises. 

L'abondance de l'eau ajoute encore à la richesse inépui- 
sable d'un sol formé d'alluvions et qui rend communément 
trois récoltes par an : orge, blé, ou moutarde en hiver; 
radis, ail ou pommes de terre au printemps, riz ou maïs à 
la saison des pluies. Et cependant le Névar ne dispose 



304 LE NÉPAL 

point de fumier (sauf les déjections humaines et certaines 
terres siliceuses) pour engraisser les champs. Les exigences 
de la culture tiennent le bétail en dehors de la vallée, soit 
dans les pâturages marécageux du Téraï, soit sur les alpes 
du haut pays. L'élevage se réduit aux canards que le Névar 
soigne avec tendresse, comme des auxiliaires et des pour- 
voyeurs ; chaque jour on les porte dans des paniers jus- 
qu'aux champs pour y extirper la vermine de la boue, et 
le soir on les rapporte à la maison. En outre, leurs œufs 
sont très appréciés des gourmets et valent presque le 
double des œufs de poule. Le seul bétail qui se rencontre 
couramment dans la vallée consiste dans les vaches sacrées 
mises en liberté par des Hindous pieux ; donner la liberté 
à une vache passe pour un acte infiniment méritoire et 
pour une source de bénédictions. La loi des Gourkhas inter- 
dit de tuer ces vaches, sous peine de mort, ou même de 
les frapper sous peine des plus graves châtiments. Elles 
vont par les champs, broutant où leur plaît, et les brah- 
manes enseignent que leur visite est une faveur insigne. 
Le pauvre Névar qui les redoute défend ses récoltes par 
des haies de roseaux qui opposent au divin maraudage une 
barrière bien frêle. 

Le matériel agricole des Névars est assez rudimentaire ; 
les éléments essentiels en sont une espèce de houe qui 
lient lieu de pioche, de bêche et même de charrue (car le 
Névar ne laboure pas, il fait à la main tous les travaux) ; — 
et le double panier suspendu aux extrémités d'une perche 
qui pose sur Tépaule comme les deux plateaux au fléau 
de la balance, et que le Névar utilise à toutes fins. 

Les principales cultures de la vallée sont: d'abord le riz, 
eu nombreuses variétés, depuis le riz transplanté jusqu'au 
riz des hauts plateaux qui n'a pas besoin de chaleur ni 
d'humidité ; le blé, cultivé surtout en vue de la distillation 
de l'alcool ; le maïs et le inurva (sorte de millet) que la 



306 LE NÉPAL 

cherté croissante de la vie a introduits dans Falimentalion 
courante ; les diverses espèces de farineux : urid, mas, etc. ; 
le phofur (blé noir) ; la moutarde, pour Thuile qu'on en 
tire, ainsi que le sésame, l'ail et le radis, qui sont le pain 
du Névar. Au Népal, Fair sent Tail ; on mange Tail cru, 
cuit, en assaisonnement, en conserve dans l'huile, le 
vinaigre, le sel. Le radis n'est pas moins indispensable, ni 
moins diversement traité ; un procédé spécial de conser- 
vation, par la fermentation dans le sol, le transforme en 
sinki, le régal le plus puant dont jouisse l'humanité. Enfin, 
la canne à sucre, et une délicieuse variété de fruits, depuis 
ceux de l'Inde: ananas, banane, jacquier, etc., jusqu'aux 
fruits de l'Europe : oranges, citrons, pommes, etc. L'année 
agricole se divise en cinq saisons : trois mois et demi d'hi- 
ver, à partir du 15 novembre ; deux mois de printemps à 
partir du 1" mars ; un mois et demi d'été à partir du 1 " mai ; 
3 mois de pluie, à partir du 15 juin ; 2 mois d'automne, à 
partir du 15 septembre. 

Comme ouvriers, les Névars excellent dans le travail du 
bois et du bronze et dans l'orfèvrerie. Les voyageurs chi- 
nois admiraient dès le vn* siècle les ciseleurs et les sculpteurs 
du pays. Les Mallas, artistes d'instinct et de tradition à la 
fois, bâtisseurs infatigables, encourageaient et mainte- 
naient les arts nationaux; les Gourkhas indifférents les 
laissent se perdre. Les darbars et les temples anciens, 
même les maisons des simples particuliers étalent aux yeux 
des merveilles de goût et de fantaisie, oti les influences 
multiples de l'Inde, du Tibet et de la Chine, se mêlent et 
se fondent dans une invention harmonieuse. La porte d'or 
du darbar de Bhatgaon, la porte de Changu Narayan sont 
de véritables chefs-d'œuvre. Les Névars sont également 
très habiles à fondre les cloches; on en montre une à Bhat- 
gaon qui a cinq pieds de diamètre. Katmandou aussi a sa 
cloche monumentale. Le Népal fabrique encore un 



ORGANISATION POLITIQUE, JUDICIAIRE, ÉCONOMIQUE 307 

grand nombre d'idoles* tant bouddhiques que brahma- 
niques, qui se répandent au Nord et au Sud de T Himalaya. 
A cause de leur adresse au travail des métaux, les ouvriers 
népalais sont très recherchés dans le monde tibétain. Le 
P. d'Andrada trouva en 1626 des orfèvres népalais au ser- 
vice du roi de Chaparangue, dans le Tibet*. Au milieu du 
XIX® siècle, le P. Hue trouva établis à Lhasa un grand 
nombre de Névars. Il les décrit sous le nom de Pé-boun 
qui s'applique mieux aux gens du Bhoutan ; mais le portrait 
qu'il en trace, étincelant de verve et de vie, ne permet pas 
d'hésitation ^ La peinture a été cultivée avec succès au 

1. V. sup., p. 79. 

2. Hue, \\y 262 sqq. « Parmi les étrangers qui constituent la population 
fixe de Lha-Ssa, les Pé-boun sont les plus nombreux. Ce sont des Indiens 
venus du côté du Boutan par-delà les monts Himalaya, lis sont petits, 
vigoureux, et d'une allure pleine de vivacité ; ils ont la figure plus 
arrondie que les Thibétains; leur teint est fortement basané, leurs 
yeux sont petits, noirs et malins; ils portent au front une tache de 
ix)uge ponceau qu'ils renouvellent tous les matins. Ils sont toujoure 
vêtus d'une robe exipoulou violet et coiffés d'un petit bonnet en feutre, 
de la même couleur, mais un peu plus foncée. Quand ils sortent, ils 
ajoutent à leur costume une longue écharpe rouge qui fait deux fois le 
tour du cou, comme un grand collier, et dont les deux extrémités sont 
rejetées par-dessus les épaules. 

Les Pé-boun sont les seuls ouvrière métallurgistes de Lha-Ssa. C'est 
dans leur quartier qu'il faut aller chercher les forgerons, les chaudron- 
nière, les plombiere, les étameurs, les fondeure, les orfèvres, les bijou- 
tiers, les mécaniciens, même les physiciens et les chimistes. Leure 
ateliers et leure laboratoires sont un peu souterrains. On y entre par 
une ouverture basse et étroite, et avant d'y arriver il faut descendre 
trois ou quatre marches. Sur toutes les portes de leure maisons, on voit 
une peinture représentant un globe rouge, et au-dessous un croissant 
blanc. Évidemment cela signifie le soleil et la lune. Mais à quoi cela 
fait-il encore allusion? C'est ce dont nous avons oublié de nous inlbrmer. 

On rencontre, parmi les Pé-boun, des artistes très distingués en fait 
de métallurgie. Ils fabriquent des vases en or et en argent pour l'usage 
des lamaseries, et des bijoux de tout genre qui certainement ne feraient 
pas déshonneur à des artistes européens. Ce sont eux qui font aux 
temples bouddhiques ces belles toitures en lames dorées qui résistent à 
toutes les intempéries des saisons, et conservent toujours une fraîcheur 
et un éclat merveilleux, ils sont si habiles en ce genre d'ouvrages qu'on 
vient les chercher du fond de la Tartarie pour orner les grandes lama- 
series. Les Pé-boun sont encore les teinturière de Lha-Ssa. Leurs cou- 



308 LE NÉPAL 

Népal. Târanâtha, dans sa classification des écoles hin- 
doues, distingue une école népalaise de peinture et de fon- 
derie. L'ancienne école se rattachait à l'art du Nord-Ouest 
de rinde ; l'école suivante ressemblait plutôt à l'école de 
l'Est. Les écoles postérieures n'ont pas de caractère spé- 
cial*. M. Foucher a confirmé par l'analyse délicate des 
miniatures de deux manuscrits népalais la justesse des 
appréciations de Târanâtha*. 

Le papier qui porte le nom de népalais, et qui a pour 
principal marché Katmandou, n'est pas une production 
de la vallée même ; il se fabrique dans la région plus sep- 
tentrionale du royaume, au milieu des forêts où se ren- 
contrent les arbustes (daphne) dont l'écorce sert à sa ma- 
nufacture \ 

Le commerce du Népal ne doit pas son importance au 
marché local, très restreint, mais à la situation géogra- 
phique du pays qui se trouve sur la seule voie directe des 
échanges entre l'Inde d'une part, le Tibet et la Chine de 



leurs sont vives et persistantes, leurs étoffes peuvent s'user, mais jamais 
se décolorer, il ne leur est permis de teindre que le^poulou. Les étoffes 
qui viennent des pays étrangers doivent être employées telles qu'elles 
sont; le gouvernement s'oppose absolument à ce que les teinturiers 
exercent sur elles leur industrie. 11 est probable que cette prohibition a 
pour but de favoriser le débit des étoffes fabriquées à Lha-Ssa. 

Les Pé-boun ont le caractère extrêmement jovial et enfantin; aux 
moments de repos, on les voit toujours rire et folâtrer; pendant les 
heures de travail ils ne cessent jamais de chanter. Leur religion est 
le bouddhisme indien. Quoiqu'ils ne suivent pas la réforme de Tsong- 
Kaba, ils sont pleins de respect pour les cérémonies et les pratiques 
lamanesques. Ils ne manquent jamais, aux jours de grande solennité, 
d'aller se prosterner aux pieds du Bouddha-La et d'offrir leurs adorations 
au Talé-Lama. » 

1. TARANATHA, p. 280. 

2. Foucher, Iconographie bouddhique, 3439, 182, 184. 

3. HoDGsoN a décrit le procédé de fabrication dans un court article : 
On the Native method of making the paper dcnominated in Hindu- 
stan NepalesCy dans Journ. As. Soc. Bengale 1 ; Trans. Agric. Soc. 
India, V, réimprimé dans le recueil des Miscellaneous Essays rela- 
ting ta Indian subjects, vol. II, p. 251-254. 



ORGANISATION POLITIQUE, JUDICIAIRE, ÉCONOMIQUE 309 

l'autre. Dès le vu* siècle, au temps du roi Srong-tsangam- 
po et de ses premiers successeurs, les pèlerins et les 
ambassadeurs chinois avaient reconnu et exploré la route. 
L'anarchie persistante au Népal et au Tibet la tint ensuite 
longtemps fermée. Au milieu du xvi* siècle, le roi Mahen- 
dra Mallade Katmandou semble avoir renoué les relations 
entre les deux pays ; il obtint le privilège de fournir au 
Tibet l'argent monnayé. Au début du xvif siècle, le 
ministre du roi Laksmî Nara simha Malla, BhtmaMallaétablit 
un trafic régulier ; il alla en personne à Lhasa et y installa 
une colonie névare. Les Mallas encouragèrent ces échanges 
qui profilaient à leur trésor* ; mais les temps troublés qui 
précédèrent l'occupation Gourkha et la méfiance brutale 
des nouveaux maîtres du Népal arrêtèrent le commerce. 
Les trafiquants qui résidaient dans les trois capitales s'em- 
pressèrent de déguerpir. Prithi Narayan essaya en vain de 
la diplomatie et de l'intimidation pour conserver à sa 
monnaie la clientèle du Tibet*. Les négociations, traînées 
en longueur, aboutirent en 1792, pendant la minorité de 
Rana Bahâdur, à la guerre avec le Tibet et avec la Chine. 
Déjà les Anglais entraient en lice. La Compagnie, maî- 
tresse incontestée du commerce de l'Hindoustan depuis 
l'écrasement de la concurrence française, commençait à se 
préoccuper des vastes régions presque inexplorées qui 
s'étendaient au Nord de l'Himalaya, et se préparait à les 
disputer aux trafiquants russes. La mission de Kirkpatrick, 
en 1792, avait pour objet essentiel l'ouverture de rapports 
commerciaux entre Tlnde britannique et le Tibet par la 
voie du Népal, et Kirkpatrick, avec sa conscience et son 
exactitude habituelles, dressa un tableau détaillé des 
articles importés ou exportés de part et d'autre. Mais la 



1. V. sup. p. 172. 

2. V. sup. p. 175. 



310 LE NÉPAL 

méfiance obstinée des Gourkhas condamna cette œuvre 
de statistique à demeurer stérile. Dix ans plus lard, Hamil- 
ton constatait la décadence lamentable du commerce 
népalais due aux défauts du gouvernement, au manque 
absolu de crédit, à la faiblesse de la loi et à la fausseté du 
peuple ; il dressait à son tour une liste des articles d'échange 
qui se rapportait seulement au passé. La longue dictature 
de Bhim Sen rendit au Népal Tordre et la prospérité. De 
1816 à 1831 , au témoignage des marchands indigènes, le 
commerce népalais avait triplé*. L'enchérissement du prix 
de la vie au Népal dans la même période confirme lenri- 
chissement du pays. Entre 1792 et 1816, on avait pour une 
roupie 25 pattis (84 kilogrammes) de riz; de 1832 à 1835, 
5 pattis seulement (17 kilogrammes); la valeur du riz avait 
quintuplé dans ce court espace de temps. I^a valeur des 
graines communes : maïs, millet, avait presque décuplé : 
1 roupie les 4 mûris (290 kilogrammes) de maïs en 1792- 
1816; 1 roupie les 9 pattis (30 kilogrammes) en 1832-35. 
La valeur de Targent, comparée à celle du cuivre, montre 
une diminution de 10 0/0 entre 1816 et 1832'. 

A ce moment-là môme, Hodgson multipliait ses efforts 
pour augmenter le mouvement commercial entre Tlnde, le 
Népal et le Tibet ; il servait en même temps par là les inté- 
rêts de la patrie britannique et les intérêts du Népal qu'il 
aimait comme une autre patrie. Il espérait que le Népal, 
enrichi par son commerce, renoncerait à ses ambitions de 
conquête brutale et reprendrait les traditions paisibles et 
prospères des Mallas. Du même coup, le marchand russe 
serait écarté des régions où son influence constituait 
un danger et une menace. Hodgson condensa les infor- 
mations qu'il avait recueillies officieusement auprès des 



1. Hodgson, Tfie Commerce of Népal, p. 92. 

2. Campbell, AgincultU7^e^ p. 107-109. 



ORGANISATION POLITIQUE, JUDIQAIRB, ÉCONOMIQUE 311 

marchands de Katmandou dans un rapport adressé au 
Political Secretary en 1831 et qui fut publié en 1857 *. Pour 
en rendre la lecture possible et même aisée aux marchands 
indigènes de Calcutta, qu'il voulait entraîner à des rapports 
commerciaux avec le Népal, Hodgson avait de propos déli- 
béré donné à son mémoire une tournure pratique et popu- 
laire ; il souhaitait de le publier dans une grande revue 
pour communiquer au public sa confiance personnelle dans 
l'avenir du commerce népalais. Il y dressait une compa- 
raison méthodique entre l'itinéraire suivi par les marchan- 
dises russes et le nouvel itinéraire qui s'offrait aux 
marchandises de l'Angleterre et de l'Inde, indiquait les 
précautions à prendre, la nature et la qualité des articles à 
offrir en vente, et surtout leur répartition en colis d'un 
poids fixe, susceptibles d'être transportés directement à 
travers les rudes passes de l'Himalaya sur le dos vigoureux 
des porteurs tibétains. Enfin, il y avait joint un tableau 
complet des marchandises qui avaient passé par le Népal 
en 1830-1831, dans les deux sens du trafic, avec les prix 
d'achat et de vente. Pour apprécier l'importance et le 
mérite de ce travail, il faut se rappeler que Hodgson avait 
dû procéder à cette enquête par ses seuls moyens, sans le 
concours du gouvernement népalais. Les résultats furent 
magnifiques. En 1831, le total des importations et des 
exportalious du Népal s'élevait à 3 millions de roupies ; en 
1891 , le commerce du Népal avec l'Inde britannique seule, 
à l'exclusion du Tibet, atteignait 33 millions de roupies. 

Le commerce avec l'Inde se fait à des marchés situés 
tout le long de la frontière. Le gouvernement népalais, indif- 
férent aux questions économiques de libre-échange ou de 
protection, ne demande aux douanes qu'un aliment pour 

1. Dans les Sélections from the Records of the Government ofBen- 
gal, n" XX Vil, 1857. Réimprimé dans les Essays on the Languages, 
etc.. London, 1874, part U, p. 91-121 : The commerce of Népal. 



312 LE NÉPAL 

le Trésor ; il perçoit donc sur tous les articles des droits 
en rapport avec leur valeur pratique; les objets de luxe 
paient cher, les objets de première nécessité paient peu. 

A chaque marché et sur chacune des routes ouvertes au 
commerce est établi un poste de douane. Parfois les 
douanes sont affermées à Tenchère. Les droits perçus 
varient de marché à marché, mais en vertu d'un tarif connu 
et authentique. Sur la route de Katmandou, un certain 
nombre d'articles paient un droit 0/0 ad valorem ; mais en 
général, les marchandises paient en raison du poids, de la 
charge ou du nombre, selon leur caractère. 

Les principaux articles d'exportation du Népal sont : le 
riz, les grains communs (millet, etc.), les graines oléagi- 
neuses, le ^A? (beurre clarifié), les poneys, le bétail, les 
faucons de chasse, les mainas de volière, le bois de char- 
pente, l'opium, le musc, le borax, la térébenthine, le caté- 
chou, le jute, les peaux et fourrures, le gingembre séché, 
la cannelle, le piment, le safran, les chauris (émouchoirs 
en queue d'yak). 

Les principaux articles d'importation sont: le coton 
brut, le coton tissé, les cotonnades, les lainages, les châles 
et couvertures, la flanelle, la soie, le brocart, la broderie, 
le sucre, les épices, Tindigo, le tabac, la noix d'arec, le 
vermillon, la laque, les huiles, le sel, les buffles, les mou- 
tons, les boucs, le cuivre, la verroterie, les glaces, les 
pierres précieuses, les fusils et la poudre de chasse*. 

Dans ce mouvement de marchandises, la part des impor- 
tations et des exportations tibétaines ne peut être précisée, 
si considérable qu'on doive la supposer. Rien n'est venu 
s'ajouter depuis 70 ans aux indications réunies par 
Hodgson ; et cependant le commerce entre le Népal et le 
Tibet a dû s'accroître considérablement depuis que le traité 

1. Ces trois paragraphes sur le commerce avec Tlnde sont à peu près 
traduits de Hunter, Impérial GazeUeer of Indiaf &rL Népal, p. 281 sqq. 



ORGANISATION POLITIQUE, JUDICIAIRE, ÉCONOMIQUE 313 

de 1856 a donné au Népal le droit d'entretenir un résident 
{vakil) à Lhasa et a défini la situation légale des commerçants 
népalais au Tibet. En 1875, d'après Wright, Lhasa, sur une 
population totale de 15000 âmes environ, comptait 3000 
Népalais. Les droits de douane sur les marchandises à desti- 
nation ou en provenance du Tibet sont perçus directement 
par le gouvernement, et non pas affermés. Chaque charge 
de porteur, quelle qu'en soit la nature, est soumise à un 
droit fixe d'une roupie, perçu à la Monnaie de Katmandou ; 
le porteur reçoit en échange un passeport qui le tient 
quitte de tout droit jusqu'à la frontière tibétaine. 

Les principales exportations du Népal au Tibet sont : les 
tissus d'Europe, la coutellerie, les perles, le corail, le dia- 
mant, l'émeraude, l'indigo et l'opium. Les principales im- 
portations du Tibet au Népal sont: les métaux précieux, le 
musc, les chauris (queues d'yak), les soies de Chine, les 
fourrures, le borax, le thé, les drogues. 

Le principal profit que le gouvernement népalais tire 
du commerce avec le Tibet vient des métaux précieux. 
L'or ou l'argent en arrivant à la frontière est pesé ; le poids 
dûment enregistré est Communiqué aux autorités de la 
capitale. Le marchand doit alors porter son chargement à 
la monnaie, où il est estimé d'après le tarif officiel et payé 
à l'importateur en roupies népalaises. L'or est ensuite 
revendu par l'administration à un prix presque double de 
l'achat. Quant à l'argent, il ne peut sortir du Népal que 
monnayé, en espèces ; cette conversion obligatoire assure 
au gouvernement un profit régulier et considérable. Les 
roupies anglo-indiennes introduites au Népal ne peuvent 
plus en sortir, malgré les représentations fréquentes du 
gouvernement du Vice-Roi. Elles se convertissent en rou- 
pies népalaises; c'est-à-dire qu'au lieu de valoir 16 annas 
elles ne valent plus au change que 13 annas. 

La roupie népalaise n'est, au reste, qu'une unité de cal- 



314 



LE NÉPAL 



cul ; la Monnaie ne frappe que des demi-roupies (mohar) 
valant 6 annas -+- 8 pais de la monnaie anglo-indienne. Les 
subdivisions de la roupie sont au Népal Tanna, ^ du double- 
mohar; le pais, 4 d'anna ; le dam, 1 de pais. 

La monnaie de cuivre varie avec les régions : le pais de 
Butwal ou de Gorakhpur vaut 4 de roupie anglo-indienne; 
le pais Lohiya n'en vaut que le -^^ Tun et l'autre sont carrés, 
grossièrement taillés. Le pais de Katmandou est rond, fait 
à la machine, bien frappé au coin, et vaut -^ de roupie 
anglo-indienne*. 



1. Pourdélerminer la valeur absolue de l'argent et le prix de la vie 
au Népal, il peut être utile de mettre en regaixi des iadications données 
dans mes lettres (inf. vol. Il, fm) les informations de date antérieure; 
on pourra ainsi se rendre compte, au moins approximativement, des 
changements qui se sont produits au cours d'un siècle. 

D'après Hahilton (p. 233), en 1802 « à Katmandou le salaire commun 
d'un journalier est de 2 annas. Les marchands paient 3 mohars pour 
chaque porteur de charge depuis Helaura, et 5 mohars depuis Gar 
Pasara. Le porteur met trois jours de Iletaura, et cinq de Gar Pasara ; 
mais il doit s'en retourner sans charge; ainsi le salaire est de 4 annas 
par jour. Pour une dandi (chaise de montagne) de Katmandou à Gar 
Pasara, les marchands paient 24 mohars. Les charpentiers et les forge- 
rons reçoivent 3 annas par jour, les briquetiers 2 annas — ; les orfèvres 

ont droit à 4 annas pour deux mohars (poids) d'or travaillé ; pour l'ar- 
gent, ils reçoivent le —7 de la valeur du métal. Pour le cuivre on donne 

16 

de 1 à 2 mohars par dharni selon le travail ». 

Campbell a donné dans ses « Notes sur l'agriculture » le tableau de 
quelques salaires et d'un certain nombre d'articles vers 1837. 

Par mois de 30 jours, en roupies anglo-indiennes (au cours de 
2 fr. 50) : 

2 a. 2 -1 p. 

1 
8 a. 6 , p. 
4 

i 
4 r. 11 a. 6 — p. 

2 ^ 



4 r. 2 a. 



Charpenliers. .< 3 r. 



Plâtriers. 



2|P- 

8 a. 6 j p. 

i 

2 r. 3 a. 5 — p. 

2 ^ 

4 r. 2 a. 2 -i p. 

3 r. 8 a. 6 -- p. 

4 



Briquetiers. 



y- 

h r. 



Argentiers. 



4 r. 2 a. 2 ^ p. 

3 r. 8 a. 6 4 p. 
4 



ORGANISATION POLITIQUE, JUDICIAIRE, ÉCONOMIQUE 315 



Forgerons 



4 r. 2 a. 2 -^ p. 

J 3 r. 8 a. 6 — p 

4 

1 
2 r. 3 a. 5 — p. 



Tailleurs.. 



4 r. 2 a. 2 — p. 

i 

./ 3 r. 8 a. 6 — p. 

4 

1 
2 r. 3 a. 5 — p. 



Peintres. . 



4 r. il a. 6 — p. 

. .^ 4 r. 2 a. 2 — p. 

3 r. 8 a. 6 — p. 
2 



4 r. 2 a. 2 



Ouvriers 



1 



des champs. . .^ 3 r. 8 a. 6 — p. 

4 

1 



2 r. 3 a. 5 — p 



L'échelle des prix correspond à la qualité du travail. 

Domestiques: Khîdmatgar (intendant) 3 r. 4 a. 7— p. — Jardinier 

principal : 2 r. 3 a. 8 p. ; aide : 1 r. 15 a. 9 p. ; balayeur : 2 roupies. 

Denrées et divers articles domestiques: poulets, 1 roupie les 6; 
canards, 1 roupie les 3; œufs de poule, 1 roupie les 100; œufs de canard, 
1 roupie les 60. Mouton : de 1 à 3 roupies pièce; boucs, de 1 à 12 rou- 
pies pièce; buffles, de 4 à 36 roupies pièce; vaches, de 6 à 12 roupies 
pièce; taureaux^ de 4 à 10 roupies pièce. Esclaves mâles, adultes, 80 rou- 
pies ; enfants, 40 roupies. Esclaves femmes, adultes, 100 roupies ; 
enfants, 50 roupies. 

J'ai donné plus haut (p. 310) le prix de quelques céréales. 



LES DIVINITÉS LOCALES 



La vallée du Népal, dessinée en ellipse régulière, met 
ses deux foyers au service de ses deux cultes. Vers 
rOuest, la colline de Syambiinath {Svayambhû Nâtha)^ 
consacrée au Bouddha primordial {Âdi-Buddha) porte 
l'empreinte des Bouddhas historiques et légendaires; 
son sanctuaire antique, auquel la tradition associe le sou- 
venir du grand monarque Açoka, fascine la piété des 
Névars, et des Tibétains voisins, et des Mongols, et des 
Kalmouks, et des Kirghizes, et des Bouriates, et des 
Mandchous, et des Chinois. Vers l'Est, le plateau de TAnti- 
lope (Mrgasthali) mire dans les eaux vives de la Bagmati 
un monde de chapelles et de temples, dressés, enrichis, 
restaurés, installés à Tenvi par tous les rois du Népal, et 
consacrés à la gloire de Çiva sous le vocable de Paçupati. 
Le dieu, servi par des brahmanes, reçoit chaque année les 
hommages empressés des pèlerins accourus de Tlnde 
orthodoxe, mêmes des régions lointaines du Sud. Entre 
Paçupati et le Bouddha se déroule une innombrable variété 
de cultes, d'autels, de dieux, de saints, de légendes et de 
traditions qui relient graduellement le brahmane au bonze. 

C'est là le trait capital, et qui déroute si souvent l'Euro- 



LES DIVINITÉS LOCALES 317 

péen. Héritiers de la logique grecque et du monothéisme 
juif, nous appliquons d'instinct aux croyances religieuses 
le principe de contradiction ; dieux et dévots se classent à 
nosyeux en groupes fermés, exclusifsjusqu'àTantagonisme. 
Des statisticiens, sérieux à en mourir de rire, calculent le 
total des Bouddhistes, des Confucéens, des Shintoistes. 
Un Hindou, un Chinois, un Japonais n'arriveraient pas aies 
comprendre ; cette rigueur des rubriques ne répond à rien 
dansVExtrême-Orient. L'homme, en présence de la nature, 
y sent confusément une multitude infinie de forces prêtes 
à s'exercer aux dépens de sa faiblesse; son panthéon, 
toujours ouvert, a toujours place pour de nouveaux hôtes. 
Le prêtre n'est pas un médecin d'âmes, c'est un spécia- 
liste de rites ; comme le dieu qu'il sert, il a son ressort de 
compétence où il excelle, et laisse volontiers le champ libre 
aux voisins. Le culte des saints de l'Église catholique 
offre en Occident un phénomène du même genre, 
mais inférieur de degré. Et comme l'Église peut s'enrichir 
indéfiniment de nouveaux saints, l'Inde peut s'enrichir de 
nouveaux dieux. La doctrine des aî;a/ff;'5 permet d'intro- 
duire un peu d'ordre dans la confusion de ce polythéisme 
luxuriant. Le Bouddha, qui passa longtemps pour une sorte 
d'Antéchrist brahmanique, a fini cependant par prendre 
rang dans les dix avatars totaux de Visnu. Obligé de céder 
aux exigences de l'opinion, le brahmane se vengea par 
l'exégèse ; il enseigna que Visnu avait pris la forme du Boud- 
dha pour éprouver les vrais fidèles en prêchant l'erreur ! 
D'autres docteurs, plus loyaux ou moins malveillants, 
assignèrent à l'avatar une raison plus respectable, et plus 
conforme à l'histoire: Visnu, sous l'avatar du Bouddha, 
serait venu prêcher l'horreur des sacrifices sanglants, 
recommandés par le rituel védique. 

La controverse entre les deux interprétations s'est depuis 
longtemps déjà éteinte dans l'Inde, où le Bouddha n'a plus 



318 LE NÉPAL 

de dévots. Au Népal où le bouddhisme survit encore, le 
brahmane a dû pactiser, comme il avait fait jadis sur le 
domaine hindou. 

Le Nepdla-mâhâtmyay guide du pèlerin brahmanique au 
Népal, enseigne par la bouche de Pârvatl, Tépouse de 
Çiva, que « dans ce pays incomparable, adorer le Bouddha, 
c'est adorer Çiva » et il prescrit expressément des rites en 
rhonneur du Bouddha « qui est une forme de Visnu ». Cela 
n'est point une simple manœuvre de politique ou d'intérêt 
sacerdotal. Le Bouddha, si odieux qu'il puisse être, reste 
aménager comme un pouvoir efficace. Un pandit de Béna- 
rès, à qui je montrais avec surprise ce passage du Népâla- 
mâhâtmya, se contenta de me répondre: « C'est que le 
Bouddha est puissant là-bas ! (taira Buddhah prabhavatî) >*. 
Un pandit d'origine bengalie, établi au Népal et pen- 
sionné par le maharaja, m'annonçait en ces termes 
l'envoi d'un manuscrit bouddhique que je demandais : 
« Par la faveur du Bouddha vous vous êtes adressé à moi ; 
par la faveur de Paçupati, j'ai trouvé {yad bhavatàm 
Buddhaprasâdâd abhistarn, tan maya Paçupatiprasâdâl lab- 
dham). » Hamilton rapporte* qu'à Syambunath, lors de sa 
première visite, les cipayes hindous qui l'escortaient 
allèrent dévotement offrir des fleurs et de l'eau consacrée 
aux nombreuses images qui décorent la colline. Un brah- 
mane plus instruit, qui servait de secrétaire à Hamilton, 
les avertit de leur méprise ; c'était le Bouddha qu'ils ado- 
raient, le Bouddha dont ils avaient appris à détester le 
nom. Tous se sentirent accablés de honte. Mais un vieux 
havildar (sergent) qui les commandait se rappela par bon- 
heur que dans une de ses campagnes, en marchant sur Bom- 
bay, son régiment avait souvent rencontré le même dieu, 
l'avait pieusement adoré, et ces dévotions avaient abouti à 

1. Hamilton, p. 34. 



LES DIVINITÉS LOCALES 3^9 

une victoire. Les cîpayes, tout brahmanes qu'ils étaient, 
ne regrettèrent plus leur pûjâ (culte) ; le Bouddha était 
décidément un personnage d'importance. 

11 serait aisé de multiplier les exemples de celte tendance 
à l'adoration sans frein, libre de système et de théorie ; il 
suffit d'en avoir averti avant de passer à l'examen des 
cultes népalais. Une classification rigide qui répartirait les 
divinités sous les rubriques simplistes de Bouddhisme, de 
Çivaïsme, de Vichnouisme, serait un pur non-sens ; les 
mêmes dieux, à des titres et des rangs différents, appar- 
tiennent la plupart en commun aux diverses églises : telle 
cette idole, adorée dans un temple le long du Tundi 
Khel, que les Gourkhas vénèrent comme Mahâkâla, tandis 
que les Bouddhistes y saluent Padmapâni qui porte sur sa 
tiare l'image d'Amilâbha'. 

Cependant, sur le domaine religieux aussi, la conquête 
gourkha tend à rompre au profit du brahmanisme l'équi- 
libre longtemps maintenu. Les rois Névars, et même les 
descendants de Harisimha deva, partageaient leurs faveurs 
entre les temples, les dieux, les prêtres des Bouddhistes et 
des Hindouistes. Les plus pieux, comme Siddhî Narasi- 
mha de Patan, qui disparut mystérieusement en odeur de 
sainteté brahmanique, confondaient dans un même zèle les 
deux croyances. Le Gourkha, imbu des préjugés de la 
plaine ou qui affecte de Têtre, lient le bouddhisme àl'écart; 
par prudence pohtique autant que par méfiance supersti- 
tieuse, il se garde de violences et de brutalités. Il permet 
à la dévotion des lamas d'entretenir et de restaurer les 
vieux temples de Budhnath et de Syambunath; mais il 
réserve ses dons et ses subventions aux temples, aux céré- 
monies, aux fêtes des brahmanes. Sous l'influence des 
nouveaux maîtres, le vieil hindouisme népalais se sépare 

1. Cf. Oldfield, I, 110 et II, 285; et voir ci-dessus, p. 305. 



320 LE NÉPAL 

rapidement des éléments bouddhiques ; le bouddhisme dis- 
gracié, affaibli, multiplie ses emprunts à l'hindouisme pour 
renouer et resserrer les liens qui se relâchent, et se laisse 
glisser dans l'hindouisme par crainte d'en être rejeté. Un 
siècle et demi du régime gourkha porte déjà ses fruits. 

Et cependant, à la veille même de la conquête, la dis- 
tinction des deux églises, si tranchée aujourd'hui, échap- 
pait encore au regard intéressé des missionnaires capucins. 
Les informateurs de Georgi marquaient bien que les 
bouddhistes dominaient à Patan, et les brahmanes à Bhat- 
gaon; mais leur appréciation n'avait trait qu'au choix des 
prêtres, Brahmanes ou Banras^ selon le cas. L'auteur des 
Notizie Laconiche, Constantin d'Ascoli, décrit tout le pau- 
Ihéon du Népal en un seul bloc : Manjuçrî (Bissôchtma), 
les Huit Mères, Brahma, Visnu, Çiva, Ganeça, Bhavânî, 
Nârâyana, Garuda, Hanumat, Agni, Bhagavatî, Nîlakantha, 
Matsyendra Nâtha (Bogha), Buddha, Bhaîrava,Mahâdeva, 
Bhrngin, les formes de KâU, Bhîmasena, Laksmî, dieux et 
personnages venus de tous les points de l'horizon religieux 
s'y coudoient pêle-mêle, dans une confusion qui exprime 
fidèlement la réalité. 

Les Nâgas. — Les doyens du personnel religieux au 
Népal sont probablement les Nâgas, les serpents divinisés 
qui vivent dans les profondeurs de la terre, gardiens des 
trésors quele sol recèle, et qui seuls connaissent le berceau 
mystérieux des eaux, purifiantes et fécondantes, des eaux 
du ciel comme deseaux souterraines. Les Tibétains donnent 
encore au Népal le nom de Nâga-dvîpa {Bin-po-c/iei glin) 
<( le Pays des Joyaux ». Les traditions locales sont unanimes 
à rapporter qu'un étang occupait jadis la place de la vallée : 
c'était l'Étang des Nâgas, Nâga-hrada, ou Thabitat des 
Nâgas, Nâga-vâsa. Mais une intervention miraculeuse 
(Manjuçrî, ou Visnu, ou l'un et l'autre) ouvrit entre les 
montagnes du Sud une brèche, et l'eau s'écoula entraînant 



LES DIVINITÉS LOCALES 32l 

les Nâgas. Un seul d'entre eux, Karkotaka, consentit à res- 
ter ; il accepta de résider dans un étang situé vers Textré- 
mité S.-O. de la vallée, passé Chaubahal, et qui reçut le 
nom de Tau-dahân ou ïau-dah, le Grand Etang (en 
sanscrit Âdhâra) ; c'est là qu'en vertu d'un pacte conclu 
plus tard avec Indra, il a mis de côté et garde en dépôt le 
quart des richesse reconquises sur Dânâsura, le démon 
puissant qui les avait dérobées jadis au maître du ciel. La 
légende n'est pas un vain conte ; tout le Népal y croit 
encore, comme à toutes les histoires de trésors cachés, et 
le sceptique Jang Bahadur lui-même entreprit des travaux 
d'assèchement, dans l'espoir de mettre la main sur ces 
richesses fabuleuses. 

Le Népal ne change guère. Déjà vers 650 l'ambassa- 
deur chinois Wang Hiuen-ts'e, traversant le pays, enten- 
dait conter par le roi Narendra de va en personne, une 
tentative identique : on avait vu paraître au fond d'un 
étang un coffret d'or ; on travailla à le hâler hors de la 
bourbe, mais sans réussir; et danslanuit une voix surna- 
turelle dit: « Ici est le diadème de Maitreya Bouddha; les 
créatures ne peuvent assurément pas l'obtenir, car le Nâga 
du feu le garde' ». Comment douter, au reste, de l'exis- 
tence du trésor, puisqu'un témoin oculaire, et même 
un oculiste, l'a constatée de visu il y a cinq siècles seule- 
ment. Sous le règne de Harisimha deva, Karkotaka, tra- 
vesti en brahmane, aborda poliment un vaidya (médecin) 
qui allait faire ses ablutions et le pria de visiter sa femme 
malade. Le vaidya accepte; le faux brahmane l'emmène 
au bord du Tau-dah, l'invite à fermer les yeux et à sauter; 
l'eau se referme sur eux ; les voilà dans le palais souter- 
rain du Nâga. « Les murs étaient d'or, les fenêtres de dia- 
mant, la charpente de saphirs, les pihers de topazes enri- 

1. Missions de Wang Hiuen-ts'e, fragm. IV et note afférente, p. 85. 

21 



322 LE NÉPAL 

chies de rubis ; les joyaux incrustés sur la tête des Nâgas 
répandaient une lumière éclatante. L'épouse de Karko- 
taka était assise sur un trône de joyaux, abritée sous un 
triple parasol de diamants. » Le vaidya, heureusement, 
portait sur lui ses drogues ; il examina les yeux de la reine, 
y appliqua un collyre et le mal fut aussitôt guéri. Hari- 
simha deva combla d'honneurs le médecin qui s'était distin- 
gué par cette cure merveilleuse ^ . 

Depuis longtemps, Karkotaka a cessé d'être le seul 
Nâga du Népal ; ses confrères expulsés sont revenus suc- 
cessivement, à la faveur des circonstances, Ty rejoindre. 
Leur légende et leur culte sont étroitement associés à la 
légende et au culte de Matsyendra Nâtha, le dieu le plus 
populaire du Népal. C'est eux qu'on invoque dans les 
années de sécheresse conformément aux rites enseignés 
jadis au roi Gunakâma deva par le maître des mystères 
Çântikara Acârya. La légende distingue ce Gunakâma deva 
des rois du même nom qui appartiennent à la dynastie 
SûryavaiBçi et à la dynastie Thâkuri. Elle le reporte aux 
temps fabuleux, dans l'âge Dvâpara qui a précédé l'âge 
actuel. Cependant tout porte à croire qu'il s'agit en fait de 
Gunakâma deva II, qui joue un grand rôle dans l'organi- 
sation de la religion népalaise, et qui portait une dévotion 
particuhère au Nâga Vâsuki. 

Le Népal souffrait depuis sept ans de la sécheresse, et 
toutes les prières demeuraient sans effet. Le roi eut recours 
à Çântikara, qui traça avec un accompagnement de rites 
magiques un lotus à huit pétales, où il versa l'or et les 
perles en poudre; il y représenta l'image des neuf grands 
Nâgas et les invita par des charmes efficacesàs'y installer. 
Varuna, le dieu védique des eaux, converti en Nâga, vint 
s'asseoir au centre, tout blanc, avec sept chaperons de 

1. Vaniç,, p. 178 sqq. 



L\L^ DIVINITÉS LOCALES 32,*^ 

pierreries, un lotus et un joyau dans les mains ; à TEst, 
Ananta, bleu sombre ; au Sud, Padmaka, couleur tige de 
lotus, avec cinq chaperons; à TOuest, Taksaka, au teint de 
safran, avec neuf chaperons; au Nord, Vâsuki, verdâtre, 
avec sept chaperons ; au Sud-Ouest, Çankhapâla, jaunâtre ; 
au Nord-Ouest, Kulika, blanc, avec trente chaperons; au 
Nord-Est, Mahâpadma, couleur d'or. Seule, l'image du 
Sud-Est, bleue, avec un buste d'homme et une queue de 
serpent, restait inanimée : Karkotaka, honteux de sa diffor- 
mité, se dérobait à Taction menaçante des charmes et pré- 
férait encourir une mort certaine plutôt que de paraître en 
personne. 

Sur les conseils de Çântikara, le roi Gunakâma s'en alla 
le relancer dans sa retraite, et devant ses refus opiniâtres, 
l'emmena de force en le traînant par les cheveux. Les 
neuf Nâgas réunis, Çântikara les célèbre et les implore, 
et les Nâgas lui révèlent la recette triomphante contre la 
sécheresse ; il faut, avec le sang des Nâgas, peindre leur 
image sur une toile. Et ils lui offrent leur propre sang pour 
servir de couleur. L'enchanteur suit leurs indications. 
Aussitôt le ciel s'assombrit, se charge de nuages, et la 
pluie se met à tomber par la vertu du rite Nâga-sâdhana. 
C'est encore à cet enchantement que Visnu Malla, roi de 
Patan, eut recours pour combattre la sécheresse vers 1730, 
quand les Capucins étaient au Népal. « Sarvânanda Pandita 
célébra le Nâga-sâdhana, et ensuite la pluie tomba. » Et 
le remède n'a rien perdu de son crédit ; il s'emploie encore 
aujourd'hui. 

Après Karkotaka, Vâsuki est le plus populaire des Nâgas 
au Népal. Son culte est particulièrement associé à celui de 
Paçupati, qu'il est chargé de défendre. Sous Prâtapa Malla 
de Katmandou (xvu* siècle), un Nàga de Chaubahal 
remonta la Bagmali jusqu'au temple de Paçupati, gonfla 
les eaux, pénétra par une rigole dans l'intérieur du temple 



324 LE NÉPAL 

et poussa l'insolence jusqu'à dérober le grain merveilleux 
de rudrâksa qu'un Sâlmî (huilier) de Banepa avait offert à 
Paçupati en 1502. Mais le Nâga avait compté sans Vâsuki, 
son souverain ; Vâsuki sauta dans la rivière, tua le Nâga 
et rapporta le grain de rudrâksa. Pour récompenser le 
puissant Nâga qui avait si bien réparé les dommages de 
l'inondation, le roi, sur les conseils de son directeur brah- 
manique, réédifîa le temple de Vâsuki avec une toiture 
neuve; « et depuis ce temps-là, par la faveur de Vâsuki, les 
Nâgas n'ont plus fait d'acte de violence ». C'est également 
à la protection de Vâsuki que Katmandu doit un double 
privilège : jamais de vols; jamais de morsures de serpent. 
Le dernier des Thâkuris, Jayakâma deva a obtenu ce 
résultat merveilleux en « restaurant » le culte de Vâsuki et 
en lui offrant des instruments de musique. 

La légende du Nâga Taksaka, imaginée sans doute pour 
expliquer l'image adorée à Changu Narayan sous le nom de 
Hari-hari-vâhana, semble placer les Nâgas sous le patro- 
nage des dieux bouddhiques, et déprécier à leur profit les 
divinités de l'hindouisme. Taksaka, venu pour faire péni- 
tence à Gokarna, près de Paçupati, est attaqué par Garuda, 
la monture de Visnu ; cet implacable ennemi des Nâgas 
veut profiter de la faiblesse où les austérités ont réduit son 
adversaire. Taksaka, cependant, a le dessus ; Visnu accourt 
à l'aide de son oiseau, brandit contre le Nâga son disque 
terrible, quand Avalokiteçvara s'empresse de secourir le 
Nâga et bondit de Sukhavatî sur les épaules de Visnu ; la 
paix est conclue entre les deux parties, et Taksaka s'en- 
roule amicalement au col de Garuda. L'image de Changu 
Narayan montre en effet Lokeçvara porté sur Visnu 
(Hari), monture (Vâhana) ordinaire de Lokeçvara'. Mais 
Changu Narayan évoque aussi des relations moins cordiales 

1. Vamç.y 95. 



LES DIVINITÉS LOCALES 325 

entre les Nâgas et le panthéon bouddhique. La colline que 
couronne le temple est une métamorphose du Bodhisattva 
Samanta-Bhadra ; le divin personnage a, sur l'ordre de 
Lokeçvara, pris cette forme pour maintenir sous la masse 
des roches le Nâga Kulika, qui manquait de respect aux 
lieux saints du Népal*. 

En réalité, les Nâgas n'appartiennent ni au bouddhisme, 
ni à aucune des branches de l'hindouisme ; ils sont nés 
avant tous les dieux de ces panthéons, avant l'arrivée du 
premier brahmane dans Tlnde, de la terreur supersti- 
tieuse qu'inspirait le reptile à Taborigène ; leur puissance 
évidente, manifestée par d'innombrables victimes, les im- 
posa à l'adoration des conquérants aryens. Le vieux brah- 
manisme et tous ses rejetons, reconnus ou désavoués, orga- 
nisèrent un rituel en l'honneur des Nâgas. Le bouddhisme 
du Grand Véhicule, qui absorba les cultes populaires de 
l'Inde et des barbares voisins, accorde aux Nâgas un rang 
éminent; ses textes sacrés rappellent et glorifient fré- 
quemment les Nâgas, et la pieuse énumération des plus 
puissants d'entre eux remplit souvent de longues pages. 
L'hindouisme contemporain n'est pas moins anxieux de 
désarmer et d'apaiser, par des prières et des cérémonies 
régulières, la sourde hostilité des serpents divins.* 

Les Tirthas. Le culte des Tirthas, des gués sacrés, 
adopté par toutes les religions de l'Inde, est encore un 
hommage rendu aux serpents : c'est le serpent caché sous 
les eaux qu'on adore; c'est lui qui dispense les faveurs 
spéciales attachées à chacun des Tîrlhas. Le Népal, situé 
au cœur des montagnes, est plein de Tîrthas ; il n'est pas 
de rivière, de ruisseau, de source, d'humble filet d'eau qui 



1. Vantç., 94. 

2. V. en particulier James Fergusson : Tree and setyent worship... 
in India, London, 1873 (2® éd.) et Winternitz, Der Sarpabali, ein 
altindischer SchlangencuU, Wien, 1888. 



^ 



326 LE NÉPAL 

n'ait sa légende, son Nâga et ses avantages propres. Mais 
les meilleurs des Tîrthas sont situés aux confluents des 
rivières, au point où deux cours d'eau unissent leurs vertus 
spéciales. Le confluent, au reste, n'a pas besoin d'être 
apparent. L'Hindou ne se soucie pas de vérifier par les sens 
les données du raisonnement ou delà foi; comme il admet, 
en dépit de l'évidence, les éclipses imaginaires qui naissent 
d'une astronomie erronée, il admet aussi sans sourcillerdes 
communications souterraines entre les cours d'eau les 
plus éloignés. Le Svayambhû-purâna des Bouddhistes, le 
Paçupati-purâna des Çivaïtes et le Nepâla-mâhâtmya des 
hindouistes donnent une nomenclature à peu près iden- 
tique des grands tîrthas ; seuls les récits merveilleux desti- 
nés à en attester l'efficacité varient des uns aux autres. Ce 
sont: Le Punya-tîrtha, au confluent de la Vâgmatî (Bag- 
mati) et de son premier affluent dans la vallée, auprès du 
sanctuaire de Gokarna. Le Nâga Raktânga y réside. — 
Le Çânta-tirtha, au confluent de la Vâgmatî et du Mâra- 
dâraka, un mince ruisselet, auprès de Paçupati, guérit les 
maladies. — Le Çamkara-tîrtha (ou Kalyâna**)au confluent 
de la Vâgmatî et de laManimatî (Mani-rohint, Rohinî, Mano- 
harâ), donne la santé et la paix (Le Paç. p. l'appelle Indra- 
mârga ou Çakra-mârga parce qu'il fait arriver au monde 
d'Indra). — Le Râja-tîrtha, au confluent de la Vâgmatî et 
de Ja Rudramatî (Rudradhârâ ou Râja-manjarî) donne la 
santé et le pouvoir royal. — Le Manoratha-tîrtha, au con- 
fluent de la Visnumatî (Visnupadî, Paç. p. ; Keçavatî, Sv. 
p.) et d'un sous-affluent, laVimalâvatî; le grand Nâga Kar- 
bura-kuliça y réside ; il donne de riches vêtements. — Le 
Nirmala-tîrtha, au confluent de la Visnumatî et d'un sous- 
affluent, la Bhadrâ (Bhadramatt), au pied de Syambunath; 
le Nâga Upanâlaka y réside ; il détruit les péchés. — Le Nidhi- 
tîrtha (Nidhâna"") au confluent delà Visnumatî et d'un autre 
sous-affluent, la Suvarnavatî, tout près du Manoratha- 



LES DIVINITÉS LOCALES 327 

Urlha;les deux Nâgas inséparables, Nanda et Upananda, 
y résident ; ils donnent la richesse et les moissons abon- 
dantes. — Le Jfiâna-tîrtha, au confluent de la Visnumall 
et d'un sous-affluent, la Pâpa-nâçinî ; le Nâga Çvetaçubhra 
y réside ; il donne le bonheur. — Le Cinlâmani-tîrtha, au 
confluent de la Vâgmatî et de la Visi^umatî, est le plus 
excellent de tous ; outre ces deux rivières, la Trinité des 
eaux sacrées: Gangâ, Yamunâ, Sarasvatl se rend au même 
confluent par des voies souterraines, qu'ont reconnues les 
dévots inspirés; aussi ce tîrfha porte-t-illenom magniflque 
de Panca-nadî,les cinq rivières. C'est Varuna lui-même qui 
y réside ; il donne Faccomplissement de tous les désirs. — 
Le Pramodaka-tîrtha, au confluent de la Vâgmatî et de la 
Hatnavatî ; le Nàga Padma y réside ; il donne Tamour et la 
jouissance. — Le Sulaksana-tîrtha, au confluent de la 

V 

Vâgmatî et de la Cârumatî ; il donne la fortune. — Le 
Jaya-tîrtha, au confluent de la Vâgmatî et de la Prabhâvalî, 
donne la richesse, la beauté et Tanéautissement des 
ennemis. 

La liste déjà longue des grands tîrthas comporte un 
appendice presque inépuisable de tîrthas secondaires 
qui ne sont guère moins avantageux, mais à condition 
de choisir le bon moment. Telle la passe de la Vâgmatî 
(Dvâraou Darî), par où la rivière pénètre dans la vallée; 
c'est une femelle de Nâga, Sundarî, qui y préside, et elle 
comble tous les vœux. Tel encore l'Ananta-lîrtha, qui le 
jour de la Kumbha-Samkrânti (entrée du soleil dans le 
signe du Verseau) enrichit ses adorateurs. Tel le Mâtâ- 
tîrtha qui, le 15 du mois vaiçâkha, fait arriver directement 
aux morts les offrandes des vivants ; témoin l'aventure 
du berger qui jadis, accablé de chagrin après la perte de 
sa mère, lança dans l'étang au jour prescrit une boulette 
de riz, et qui vit à travers l'eau sa mère étendre les bras 
pour l'attraper. Le tîrthade Vâgîçvara mérite encore d'être 



328 LE NÉPAL 

signalé pour les souvenirs qui s'y rallachenL Les Boud- 
dhistes le placent sous le patronage de Manjuçrî qui porte 
souvent en effet le nom de Vâgîçvara « Seigneur de la 
voix ». Mais Thindouisme a une autre légende pour inter- 
préter ce nom : Vâlmîki vivait sur les bords de la Tamasâ 
(Tons), affluent méridional du Gange, quand il eut la révé- 
lation de la poésie; avant de commencer à chanter le 
Râmâyana, il s'adressa à Nârada, messager officiel entre 
le ciel et la terre, pour connaître Tendroit sacré digne 
d'être le berceau d'un poème aussi pur. Nârada lui indiqua, 
au Nord de la colline de Changu-Narayan (Dolâ-giri) le 
confluent des deux bras de la Vîrabhadrâ. Vâlmîki s'y 
rendit, chanta son œuvre, et pria la Tamasâ de lui apporter 
aussi par un chemin caché ses eaux familières. La Tamasâ 
répondit à l'appel du saint, et depuis elle continue à suivre 
la même voie. Quant à Vâlmîki, le Râmâyana terminé, il 
offrit le sacrifice du vâjapeya, monta sur le Navanâdî maya 
pour y ériger un linga commémoratif, puis il retourna à 
son ermitage de THindoustan [Nep. mdh, III). 

Au Sud-Est de la vaUée, au pied du mont Phulchôk, c'est 
la Godâvarî, la rivière du Dekkhan, qui vient sanctifier le 
Népal de ses eaux lointaines. La déesse Vasundharâ, la 
Terre-aux-Trésors, révéla elle-même ce mysière dès les 
âges lointains ; une démonstration éclatanle, irréfutable, 
en fut donnée sous le règne de Nimisa, le premier des Soma- 
vamçis. Un yogi qui avait eu tout son attirail religieux em- 
porté parles flots de la Godâvarî, dans le Dekkhan, retrouva 
son chapelet, son bâton, son sac, sa gourde, sa peau de 
tigre et sa balle de cendres intacts au tîrtha du Népal. 

Au Nord-Ouest de la vallée, dans un site symétrique à 
Godâvarî, au pied du mont Nagarjun, c'est la Triçûla-Gan- 
dakî (Tirsul Gandak) voisine qui s'est manifestée par delà la 
montagne. LaTirsul Gandak n'est pas une rivière banale ; elle 
est fille du trident de Çiva. Jadis le dieu, le gosier brûlant 



i ■ 



LES DIVINITÉS LOCALES 329 

d'avoir avalé le poison qui menaçait de détruire Tunivers, 
alla sur THimalaya se plonger dans les eaux glaciales d'un 
lac ; c'est là que ses dévots vont Tadorer de loin, à travers 
Fonde, dans une image miraculeuse, et c'est là que laTir- 
sul Gandak jaillit en trois cascades. Séparée par une rangée 
de collines du Népal sacré, elle détourne du moins une 
partie de ses eaux pour y alimenter les fontaines de 
Bâlajî. 

Les rivières. — Les rivières du Népal sont dignes 
de frayer en si glorieuse compagnie. La Vâgmatî ou Vâg- 
vatî (Bagmati) ne doit pas son nom, comme on pourrait le 
croire, au murmure de ses eaux: Elle est née, blanche 
comme le rire, de la bouche même (vacana) de Çiva, au 
moment où il contemplait les pénitences de Prahlâda, fils 
d'un démon [Nep. mâh. Vil ; Paç. p. I); d'après un autre 
récit, quand Çiva s'était transformé en antilope pour dépis- 
ter les dieux, la Vâgmatî sortit d'une des cornes de l'ani- 
mal divin [Nep, màk. I). Pour les Bouddhistes, c'est l'eau 
même du Gange qui jaillit du rocher frappé par le Boud- 
dha Krakucchanda, quand il cherchait une source afin de 
baptiser de nouveaux moines {Varnç. 80), ou bien encore 
ses premières gouttes sont tombées des doigts des 
Tathâgatas, par le pouvoir surhumain de Vajrasattva 
{Sv. p. IV). Son principal affluent, la Visnumatî (Bitsnu- 
mati) doit s'appeler plus correctement la Visnu-padî (Paç, 
p. XX) ^ car elle naît comme le Gange du pied de Visnu. 
Les Bouddhistes l'appellent Keçavatî, parce qu'elle a tiré 
son origine des chevelures rasées, quand Krakucchanda 
ordonna les moines népalais [Sv, p. IV; Vamç. 81). La 
Manimatî (Mani-rohinî, Manoharâ, Manhaura), descendue 
du mont Manicûda (Manichur) est en rapport d'origine avec 
le fameux prince Manicûda: ce héros de la charité boud- 
dhique n'hésita pas, par esprit de sacrifice, à arracher de 
sa tête un joyau sans pareil que la nature y avait incrusté ; 



330 LE NÉPAL 

la rivière jaillit soil sur la scène d'un si haut fait, soit de 
la pierrerie mèïne{Sv. p. IV). La légende est si popu- 
laire que riiindouisme Ta respectée ; le Nepâla-mâhâtmya 
brahmanique donne encore le Bouddha pour parrain 
au ruisseau : Quand il apprit la sainte métamorphose de 
Çiva en antilope, Janàrdana (Visnu) sous la forme du Boud- 
dha arriva du pays de Saurâstra (Kathiavar) et pratiqua 
des mortifications sur le mont Mani-dhâtu (mine de pier- 
reries) ; comme il y pratiquait avec ferveur la pénitence 
brûlante des cinq feux (quatre aux points cardinaux, et le 
soleil au zénith), la rivière Manivalî sortit de sa sueur 
ascétique [Nep, mdh. I), La Hanumatt rappelle le singe 
épique Hanumat, allié de Kâma, qui vint chercher dans 
THimalaya des plantes magiques destinées à ranimer le 
héros évanoui; Hanumat, pressé, prit la montagne avec les 
plantes qu'elle portait et s'arrêta un instant pour reprendre 
haleine, avant de continuer sa course vers le Sud, sur les 
bords de la petite rivière {Nep. mdh. III). La Ratnâvatt 
(Balku) fut créée par le Nâga Karkotaka pour écouler les 
trésors d'Indra reconquis sur l'Asura Dâna. La Prabhâvatî 
porte le nom d'une héroïne de la légende amoureuse, 
associée au culte de Visnu-Krsna. 

Les divinités bouddhiques. — Le bouddhisme du 
Népal admet le panthéon et le pandémonium communs aux 
écoles du Grand Véhicule, grossis encore des créations 
monstrueuses dues à la secte des Tantras, et d'emprunts 
directs à l'hindouisme. Deux personnages toutefois donnent 
au culte de la vallée une physionomie locale : Maîijuçrî et 
Matsyendra Nâtha. 

ManjuçrÎ. — Manjuçrî est le véritable créateur du Né- 
pal. Avant lui, un lac remplissait et couvrait la vallée 
entière. Le Bouddha Vipaçyiu, qui en avait prévu les ma- 
gnifiques destinées, s'était rendu en pèlerin au bord du 
lac et avait lancé dans les eaux une graine de lotus. Au 



LES DIVINITÉS LOCALES 



331 



cours des temps, la graine germa ; il en sortit une fleur de 
lolus merveilleuse, qui s'épanouit au milieu du lac, grande 
comme une roue de char, avec dix mille pétales d'or, et 
des diamants dessus, et des perles dessous, et des rubis 
au milieu; le pollen était de pierreries, les étamines d'or, 




Un des quatre alûpas il'Açoka à Palan (»tûpa an Nord). 



ei les pistils de lapis-lazuli ; une flamme s'élevait de la 
corolle, plus pure et plus spendide que les rayons du 
soleil; c'était Adi-Buddha, le Bouddha primordial, qui se 
manifestait immédiatement, sans symbole ni emblème, 
dans son essence même. Le Bodhisaltva Manjuçr), qui 
possède la perfection de la science, connut qu'un Svayam- 



332 LE NÉPAL 

bhû^, une manifestation spontanée de la divinité, s'était pro- 
duit au Népal ; il demeurait alors au delà du pays de Cîna, 
dans la contrée delà Grande-Chine (MahâCîna) qu'entoure 
une septuple muraille^; surla montagne des Cinq-Sommets 
(l^anca-çîrsa parvata). Cette montagne merveilleuse avait 
un sommet de diamant, un de saphir, un d'émeraude, un 
de rubis, un de lapis-Iazuli. Manjuçrî se mit en route, 
accompagné de ses deux épouses (Keçinî et Upakeçinî, ou 
Varadâ et Moksadâ, ou encore Laksmî et Sarasvatî) et 
d'une multitude de disciples dévots. Il pénétra par le Nord- 
Est dans le cirque de montagnes qui emprisonnait le lac, 
s'arrêta trois nuits en contemplation sur le Mahâ-mandapa 
(une avancée du mont Mahadeo-Pokhri), installa sa pre- 



1. Le Cachemire aussi possède un Svayambhû, où la divinité se mani- 
feste par la flamme : 

Svayambhûr yatra hutabhug bhuvo garbhât samunmisan 

Râja-tar. I, v. 34. 

La localité, désignée dans l'usage courant sous le nom de Sayam, est 
le théâtre de phénomènes volcaniques qui se produisent par intervalles. 
En certaines années, le sol laisse échapper d'une cavité rougeâtre des 
vapeurs qui sont assez chaudes pour bouillir les offrandes funéraires 
que les pèlerins y placent (Stein, trad. de la Râj. tar., note sur 1, 34.) 

L'auteur du Svayambhû-P. rapproche lui-môme les deux pays : 

Kâçmîre ca yathâ santi tathâ c^ tatra mandale. 

Sv. P. IV, p. 248. 

2. Le Svayambhû-P. décrit deux fois la Chine (éd. Bxhl. Ind.^ !!!, 
p. 148 et IV, p. 248), en traits bien vagues sans doute, mais qui mon- 
trent du moins à quel point la Chine éblouissait ses lointains 
vassaux. « Le pays de Clna est entouré par TOcéan ; c'est un océan peu 
profond qui l'entoure... Il est aux confins du Népal {cor.: Nepâlâbhyan- 
tare sthàne), il y a beaucoup de montagnes, et des villages, et des pro- 
vinces, et des royaumes de toute sorte, et des villes, et des cités, et des 
champs, et des marchés; là est la capitale impériale de tous les royau- 
mes », U(, p. 148. Et dans l'autre passage, le Népal est comparé à la 
Chine. 

yathâ Cîna eva deçe (à corr. ainsi) tathâ Nepàlamaodalam 

« parce qu'on y cultive toutes los sciences et toutes les connaissances, 
fju'il s'y trouve des laboureurs et des marchands de toute profession ». 



LES DIVINITÉS LOCALES 333 

mière épouse sur le Phûloccha (Phulchok, au S.-E.), la 
seconde au Dhyânoccha (Champade vi , contrefort du Chan- 
dragiri, au S.), el accomplit respectueusement le tour du 
lac en présentant le flanc droit à Svayambhû. Une révéla- 
tion lui apprit alors la tâche qui lui était réservée. Il devait 
d'un coup de son glaive irrésistible qui brille dans sa main 
comme un sourire de la lune [Candra-hâsa) tailler une 
brèche dans la barrière montagneuse, ouvrir un écoule- 
ment aux eaux et frayer un chemin vers Svayambhû. 11 
exécuta les ordres divins, el par la Brèche-du-Sabre (Kot- 
var) la Bagmati affranchie entraîna les eaux du lac, avec 
les Nâgas et les monstres qui le peuplaient. Sur le fond 
du lac, apparent désormais, rampait la tige du lotus qui 
portait Svayambhû sur sa fleur précieuse ; Maftjuçrî s'ap- 
procha pieusement de la racine, entendit à Tentour le 
murmure mystérieux d'une source, s'inclina, adora, el 
Guhyeçvarî, la Maîtresse des Arcanes, se manifesta devant 
lui. Il éleva deux sanctuaires à la gloire des deux divinités 
souveraines, et s'établit à côté de Svayambhû, sur une selle 
de terrain où les Névars vénèrent encore l'empreinte de 
ses pieds sacrés, reconnaissable aux yeux qui la décorent. 
Il bâtit une ville entre la Bagmati et la Bitsnumati, sur 
l'emplacement que couvre en partie Katmandou ; du reste, 
riiéritière moderne de Mafiju-Pallana, la capitale de 
Manjuçrî, se glorifie de reproduire dans ses grandes lignes 
le glaive de Manjuçrî. Puis, son œuvre achevée, il retourna 
vers sa montagne de Chine ; mais beaucoup de ses dis- 
ciples séduits par le Népal « qui ressemble tant à la Chine » 
{Svat/. Purâna, éd. Calcutta, p. 248-9) préférèrent rester ; 
il leur donna pour roi un roi de la Grande-Chine (Mahâ- 
Cîna), le vertueux Dharmâkara, qui s'élaitjoinl à son cor- 
tège. 

Maûjuçrî parut encore une fois au Népal, du temps de 
Kâçyapa, Favant-dernier des Bouddhas qui précédèrent 



334 LE NÉPAL 

Çâkyamuni. Un Pandit de Bénarès, Dharma-çrî Mitra, qui 
résidait dans le monastère de Vikrama-çîla, instruit dans 
les profondeurs de la doctrine, se butait cependant au 
sens énigmalique de la formule sacrée : a a i î u û e ai o 
au am ah. Seul, Manjuçrî possédait l'interprétation des 
douze lettres, et pour le joindre il fallait entreprendre un 
voyage d'une année au Nord de THimalaya. Le religieux 
n'hésita pas; il prit la voie du Népal. Arrivé au Nord de 
Syambunatli, il rencontra un paysan qui labourait avec un 
lion et un tigre attelés ; il interpella cet étrange laboureur 
pour lui demander le chemin de la Chine. « Il est trop lard 
aujourd'hui pour vous mettre en route : passez la nuit chez 
moi », répondit le paysan. Dharma-çrî le suivit: soudain Tat- 
lelage disparaît, un bon couvent s'élève par enchantement 
pour héberger l'hôte. La nuit, Dharma-çrî devine à de nou- 
veaux indices quel dieu lui donne asile, et dès l'aube il 
sollicite l'explication souhaitée. Manjuçrî lui expose les 
mystères des douze lettres et lui commente la Nâma-Sam- 
gîti « la Cantilène des noms sacrés » qui naisseni de leur 
combinaison. Encore à présent, en souvenir de cette aven- 
ture, le champ qu'a labouré jadis Manjuçrî est le premier 
où l'on plante solennellement le riz chaque année ; c'est le 
Bhayavat'ksetra (Bhagvan-khet), qui touche presque à 
l'extrémité Sud-Ouest de la résidence. 

La légende qui donne à la civilisation népalaise une ori- 
gine chinoise ou tartare est faite pour surprendre, par sa 
vraisemblance même. Les Bouddhistes névars, si proches 
voisins du Téraïqui vitéclore plusieurs Bouddhas, devaient 
être tentés plutôt de chercher leur berceau sur ce sol con- 
sacré, à l'entrée des plaines glorieuses de l'Inde. Le nom 
de Manjuçrî, si la tradition l'imposait, n'aurai! pas fait 
obstacle à cette tendance, car Manjuçrî appartient au boud- 
dhisme de l'Inde. La légende aurait-elle pris naissance à 
une date tardive, quand le bouddhisme mort, ou moribond 



LES DIVINITÉS LOCALES 33S 

dans son pays natal, jetait un nouvel éclat chez les peu- 
ples tartares, à Tun des moments où le Népal entrait en 
relations directes avec la Chine et se glorifiait d'un vasse- 
lage qui l'incorporait à l'Empire du xMilieu? Le Svayambhû- 
Purâna, qui la raconte (sans parler de la Vamçâvalî qui le 
résume), est d'une date trop incertaine pour aider à ré- 
soudre ce problème. 

Mais rien n'empêche de donner à cette légende une ori- 
gine ancienne *. Mafijuçrî est, depuis de longs siècles, tenu 
particulièrement en honneur chez les Tarlares ; la mon- 
tagne des cinq sommets (Panca-çlrsa), d'où il partit en 
pèlerinage au Népal, est célèbre dans toute l'étendue de 
l'Empire chinois. La désignation sanscrite de Panéa-çirsa 
parvata correspond littéralement à l'appellation chinoise : 
Ou (cinq) t'ai (terrasse) chan (montagne). Le mont Ou-t'ai- 
chan est situé à l'E.-S.-O. de Pékin ; on y accède de la 
capitale parla voie de Kalgan, Chi-pa-r-tai, et Ta-toung, 
d'où cinq jours de marche vers le Sud mènent à la vallée 
d'Ou-f ai. Le plus ancien des temples de l'Ou-t'ai-chan re- 
monte, dit-on, à Açoka; c'est un slûpa à la manière de 
Syambunath, construit en briques, revêtu de stuc et cou- 
ronné d'unï doré, qui porte son faite à vingt-cinq mètres; 
il passe pour contenir des reliques du Bouddha. Il est cer- 
tain que le principal temple, le Hien-foung-seu, fut bâti 
entre 471 et 500 de J.-C. par un souverain de la dynastie 
des Wei postérieurs ; on y accède par un escalier de cent 
trente marches de marbre, jonchées de cheveux offerts 



1. Toujours est-il que dès le vu'* siècle une légende analogue avait 
cours au royaume de Kâmarûpa, tout à cùté du Népal. Quand l'envoyé 
Li Yi-piao visita le pays de Kàmarûpa entre 643 et 6'»5, le roi Kumàra 
lui raconta que « le pouvoir se transmettait depuis quatre mille ans dans 
la famille royale : le premier avait été un esprit saint venu de la Chine 
{Han-tï) en volant. » (Cheu-kia fang-tchi (compilé en 650), dans Téd. 
japonaise du Tripitaka, XXXV, 1, 94*»; et cf. Hiouen-ts^ang , 111. 77 et 
79.) 



336 LE NÉPAL 

pour mériter le paradis. La statue de Maôjuçrî trône au 
milieu du temple, toute décorée d'écharpes en soie [ka- 
sdyas) déposées en offrande par les fidèles. Depuis le 
VI* siècle, toutes les dynasties ont rivalisé de zèle à honorer 
le sanctuaire. Dès le règne de Kai-hoang, des Souei (581- 
601), des temples furent élevés sur chacun des cinq som- 
mets. L*empereur Young-lo, des Ming, qui entretint des 
relations diplomatiques avec le Népal, y lit déposer, au 
PoU'Sa-Cing, le premier exemplaire des textes bouddhiques 
en langue indienne [fan) qu'il avait fait graver et tirer sur 
cuivre d'après les originaux rapportés de TOccident par 
une mission spéciale \ 

La réputation du mont aux Cinq-Sommets s'étendit de 
bonne heure au loin. En 824, un envoyé des Tibétains 
{Tou'fan) vint demander à la cour impériale une image 
peinte de ^Ou-t'ai-chan^ Un manuscrit népalais de TAsta- 
sâhasrik& Prajnà-pâramitâ, daté de samvat 135, sous le 
règne de Bhoja deva et Laksmtkâma deva représente dans 
une des curieuses miniatures qui ornent le texte une 
image de Mafijuçrî avec cette légende : <( Pafiia-çikha-par- 
vate VcKjiruttah (sic) « Vâgîçvara (autre nom de Manjuçrî) 
sur la montagne aux Cinq-Sommets. » Le Bodhisatva y est 
peint, comme il convient, en jaune, assis à l'indienne, la 
jambe gauche pendante sur un lion, les mains réunies 
dans le geste de l'enseignement, tenant un lotus bleu [ut- 
pala, en forme de pinceau). A gauche, un personnage su- 
balterne, l'air terrible, armé d'une massue. Le décor est 
formé d'un temple creusé en souterrain dans la montagne, 
avec un arbre et des ascètes. Et, comme pour écarter 
tout soupçon et pour confirmer ce témoignage, un autre 



1. RocKiiiLL, A Pilgrimage lo the Gréai Buddhist Sanctuary of 
Norlh-China^ dans Atlantic Monthli/y juin 1895. 

2. BusHELL^ Early Histoj^ of Tibet, dans Journ, Roy, Asiat, 
Soc, n. ser. XII, p. 522. 



LES DIVINITÉS LOCALES 337 

manuscrit de date voisine (samvat 191, sous Çamkara 
deva) présente parmi ses illustrations une image presque 
identique, accompagnée de cette légende : Mahâ-Cina 
Mafijughosa, « Manju-ghosa (ou Manju-çrî) de la Grande- 
Chine. » Ici encore le Bodhisattva, de couleur jaune, est 
assis à rindienne, la jambe droite pendante sur un lion 
bleu à gueule rouge, les mains réunies dans le geste de 
renseignement; sous le bras gauche passe un lotus bleu. 
Deux subalternes du sexe féminin se tiennent, Tune, 
jaune, à droite, l'autre, bleue, à gauche; comme décor un 
temple souterrain dans la montagne avec des arbres. 

La fantaisie des miniaturistes népalais ne semble pas 
avoir altéré les traits essentiels de l'image chinoise ; Man- 
juçrî en effet a pour attributs d'ordinaire le livre et le 
glaive qu'il tient en ses mains, comme les emblèmes de 
son éloquence et de sa vigueur dialectique, et c'est jus- 
tement ainsi qu'il est figuré, dans l'un des deux manus- 
crits népalais, sur une image sans légende; le fidèle n'avait 
pas besoin d'explication pour y reconnaître la divinité. De 
couleur jaune, assis à l'indienne, il brandit une épée dans 
sa main droite, temdis que la main gauche repUée tient le 
livre ; un lotus bleu passe sous le bras. Même décor qu'aux 
deux autres miniatures : un temple souterrain dans la mon- 
tagne, et des arbres*. On s'explique aisément qu'une 
image du Mafijuçrî d'Ou-t'ai-chan ait été connue de bonne 
heure au Népal; il n'avait pas manqué d'occasion pour 
l'y faire pénétrer: une des missions diplomatiques chi- 
noises envoyées au Népal, ou par le Népal, entre 646 et 
660, avait pu l'offrir en présent au pieux roi Narendra 
deva, ou encore un des religieux chinois passés en pè- 
lerins par la voie du Népal avait pu en faire don à quelque 



1. FoucHER, Études d'iconographie bouddhique, Paris, 1900, 
p. 114 sqq. 

22 



338 LE NÉPAL 

couvent du pays; justement plusieurs de ces pèlerins 
venaient du district même de rOu-t'ai-chan (l'arrondisse- 
ment de Ping)* et certains d'entre eux restèrent fixés au 
Népal ou y moururent, laissant leurs menus objets de sain- 
teté en héritage à leurs confrères népalais. 

Enfin la rencontre à la cour du roi tibétain Srong-tsan 
Gam-po, de deux reines également dévotes, Tune népa- 
laise, l'autre chinoise d'origine, dut activer les échanges 
religieux entre le Népal et la Chine ; Tune et l'autre 
avaient apporté au palais de leur barbare époux des livres 
saints et de saintes images *. La gloire du Mafijuçrî d'Ou- 
t'ai-chan ne tarda pas à descendre du Népal jusqu'aux 
plaines du Gange. L'exact et véridique Hiouen-tsang, pen- 
dant son séjour dans l'Inde, à la veille même des événe- 
ments qui mirent en étroit contact les deux grandes nations 
de l'Extrême-Orient, n'a jamais entendu parler de Maîl- 
juçrî comme d'un Bodhisattva de Chine; autrement il n'au- 
rait pas manqué de signaler à ses lecteurs chinois un trait 
si propre à flatter leur vanité nationale. Personnellement, 
il semble bien le considérer comme le patron spécial des 
Chinois dans l'Inde; c'est Mafijuçrî qui veille sur lui 
comme une sorte d'ange gardien, qui l'avertit en songe 
des dangers imminents et qui le presse de rentrer dans sa 
patrie; mais aucun des docteurs de l'Inde, dans leurs en- 
tretiens avec Iliouen-tsang, ne songe à évoquer Mafijuçrî 
à propos de la Chine. Un demi-siècle plus tard, quand 

1. V. sup., p. 161. 

2. Outre l'image du Manjuçrl de Chine que j'ai décrite, le ms. népa- 
lais Cambr. Add. 1643 étudié par M. Foucher présente une image de 
Mahâ'Cîna Samanta bhadra (Iconogr. boicddh., pi. VI, 4) où le 
fiodhisattva est représenté sur un éléphant, avec des montagnes boisées 
au fond du tableau. M. Foucher se demande avec raison si ces monta- 
gnes ne sont pas destinées à rappeler l'O-mei chan, la montagne où 
Samantabhadra est particulièrement honoré en Chine. Quoi qu'il en soit, 
cette image du « Samantabhadra de Chine » est un indice de plus des 
relations entre Tlnde (spécialement le Népal) et la Chine à cette époque. 



LES DIVINITÉS LOCALES 339 

I-tsing visite Tlnde, il en va tout autrement : a Les gens de 
rinde disent maintenant, à l'éloge de la Chine : Le sage 
Mafijuçrî est à présent à Ping-tcheou, où sa bénédiction se 
répand sur le peuple. Aussi nous devons respecter et ad- 
mirer ce pays, etc. » Malheureusement l-tsing interrompt 
brusquement ici son récit, et il se contente d'ajouter en 
manière de conclusion : a Ce qu'ils racontent là-dessus est 
trop long pour le rapporter en détail*. » Hiouen-tsang 
n'aurait ni éprouvé ni exprimé ce scrupule de littérateur. 
Après le voyage dl-tsing, la Chine reste désormais consi- 
dérée comme le séjour de Mafijuçrî, et les pèlerins hin- 
dous qui veulent l'adorer prennent la route de Chine ; 
témoin, entre tant d'autres, Vajrabodhi, le maître glorieux 
de l'illustre Amogha-vajra, qui s'en alla de Ceylan dans 
l'Empire du Milieu, vers l'an 700, sur la foi d'une vision 
qui lui ordonnait de s'y rendre pour adorer Manjuçrl* ; ou 
encore Prâjîka, traducteur du Mahâyâna-buddha-sat-pâra- 
mitâ-sûtra, collaborateur du missionnaire nestorien King- 
tching, qui se mit en route vers la Chine (où il arriva en 
782) parce que Maûjuçrî se trouvait, disait-on, dans le pays 
de l'Est'. Les temps modernes ont renoué la tradition an- 
tique : l'ambassade qui va tous les cinq ans porter à la 
cour de Pékin le tribut du Népal salue officiellement dans 
l'empereur mandchou le Bodhisattva Mafijuçrî incarné; 
une flatterie du Dalai-Lama a permis aux Mandchous d'ex- 
ploiter à leur profit la croyance de l'Inde ancienne. 

Au cours des siècles, Mafijuçrî a fini par être naturalisé 
Chinois. Les Tibétains le font naître au mont Ou-t'ai, 
d'une émanation du Bouddha. Le Bouddha était venu en 
Chine pour y prêcher la loi ; mais la doctrine était trop 
sublime pour ces esprits grossiers. Il s'arrêta au mont des 

1. I-TSiNG, A Record,,,, trad. Takakusu, p. 169. 

2. S. Lévi, Missions de Wang Hiuen-ts'ey p. 63 sqq. 

3. i-TSiNG, A Record..., p. 169, n. 3. 



340 LE NÉPAL 

Cinq-Sommets qui portait déjà cinq caityas resplendissants ; 
de la base un arbre avait poussé : c'était un jambu, Farbre 
qui donne son nom aux contrées du Jambu-dvtpa. Un rayon 
d'or sortit du front de Bhagavat et pénétra dans l'arbre, où 
se forma une excroissance ; de cette excroissance naquit une 
tige de lotus qui produisit une fleur, et la fleur portait le 
prince des sages, Ârya Mafijuçrî. Il était jaune de teint, avec 
un seul visage, et deux mains, la droite armée du glaive de 
la science, la gauche portant un livre sur un lotus en 
cercle, tel que le représentent les images classiques, mais 
sans les trais particuliers attribués parles miniatures népa- 
laises au Mafijuçrî de Chine. De son front naquit une tortue 
d'or qui s'enfonça dans le lac Sitasaras, au pied de la mon- 
tagne. Et depuis, Manjuçrî réside sur les cinq sommets, 
mais il prend sur chacun d'eux une couleur différente : 
jaune sur l'un, blanc sur l'autre, et rouge, et vert, et bleu ; 
et chacun des sommets porte des fleurs de la même cou- 
leur que le dieu, jaunes ici, blanches là, et rouges, et 
vertes, et bleues ; et les vertus en sont proprement miri- 
fiques*. Les Névars qui instruisaient le Capucin Constantin 
d'Ascoli lui représentèrent aussi Manjuçrî (sous le nom 
de Bissôchtma), comme « un certain Chinois qui était venu 
parle Tibet ». 

Cependant, avant d'être adopté par la Chine, Manjuçrî 
avait bien été un Hindou de naissance. Les sources san- 
scrites de Târanâtha rapportaient qu'il parut sous le règne 
de Candragupta, roi d'Orissa, un peu après le règne de 
Mahâpadma, donc vers le temps de l'invasion macédo- 
nienne, si ces indications mythiques valent d'être traduites 
en langage réel. 11 se présenta sous la forme d'un religieux 
mendiant, exposa une doctrine particulière du Grand- 

1. GrOnwedel, Mytliologie des BuddhismuSy Leipzig, 1900, p. 134 
sqq. ; d'après le Pad-ma Pan.yig, biographie tibétaine de Padma- 
sanibhava. 



LES DIVINITÉS LOCALES 341 

Véhicule, et disparut en laissant un livre, TAsta-Sâhasrikâ 
Prajûâ-pâramitâ, prétendaient les Sautrântikas ; le Tattva- 
samgraha, affirmaient les Tântrikas avec une égale assu- 
rance*. L'événement s'était passé, soit 250 ans*, soit 450 
ans après le Nirvana'. Le lieu, du reste, en variait comme 
la date. D'après le Maûjuçrî-parinirvâna, Mafijuçrî, le héros 
du livre, aurait donné l'enseignement à cinq cents voyants 
{rsis) dans les Montagnes de neige (Himalaya). 11 suffisait 
désormais d'un bond pour le porter de l'Himalaya dans 
la Chine. Au temps de Hiouen-tsang on vénérait encore, à 
Mathurâ, le « MeOopa des dieux » (Ptolémée) un stûpa qui 
couvrait ses reliques *. 

Tandis que les uns tenaient Maûjuçrî pour un person- 
nage historique, d'autres l'exaltaient comme un être sur- 
naturel : les Yogâcâryas le considéraient comme le fils 
spirituel (Dhyâni-bodhisattva) du Bouddha Aksobhya et 
comme identique avec Vajrapâni ; ailleurs il figure en com- 
pagnie de Vajrapâni et d'Avalokiteçvara, dans une triade 
où il correspond au Brahmâde la Triade hindoue. Il reçoit 
souvent l'épithète de/cumdra « le jeune homme, le prince», 
ou sous une forme plus emphatique, kumâra-bhûta. L'ap- 
pellation de Kumâra semble faire pendant aux Kumârîs du 
Tantrisme, aux Vierges qu'adorent à la fois Bouddhistes et 
Çivaïtes; mais outre cette valeur, elle paraît avoir ici pour 
fonction spéciale de définir le rôle de Manjuçrî dans l'Em- 
pire de la Loi. Les Bouddhas sont les Dharma-râjas, « les 
rois de la Loi » ; Manjuçrî le Bodhisaltva, auprès d'eux, 
mais au-dessous d'eux, est le prince à la cour du souverain. 
Mais l'élément essentiel de son nom est l'adjectif mafiju^ 

1 . Tàranâtha, Geschichte des Buddhismus in Indien, trad. Schiefner, 
p. 58. 

2. Ih., note p. 296. 

3. Manjuçrt-parinirvâria (Wen-jou-cheu-li pan-nie-pan hing) cité 
par Wassilief, Buddhismux, p. 1^»2. . 

4. Hiouen-tsang, Mémoires^ l, 208. 



342 LE NÉPAL 

qui se retrouve dans les divers synonymes : Manjuçrî, 
Manjughosa, Maftjusvara, Mafijubbadra, Maiijunâtha ; 
le titre de Vâg-îçvara, « Maître de la Parole », en est 
l'équivalent, ou la glose. L'adjectif matiju s'applique pro- 
prement, et pour ainsi dire exclusivement, à la voix ou au 
timbre : le bourdonnement des abeilles, le chant des cou- 
cous, les paroles des perroquets, tout ce que la poétique 
de rinde exalte comme un symbole d'harmonie et de mé- 
lodie a droit, avec la voix humaine, à Tépithète de mafiju ; 
la technique donne le nom de maflju^îti, matijti-vddint à 
des mètres d'une complication savante. Les Tibétains, tra- 
ducteurs scrupuleux, ont choisi pour rendre ce vocable le 
mot hjam^ qui s'applique spécialement à la douceur de la 
parole. 11 est le dieu à la voix suave, maître de l'éloquence, 
et correspond ainsi au Brahmâ des Hindous ; le rapport est 
si étroit qu'il emprunte à Brahmâ son berceau de lotus, et 
même sa compagne Sarasvatî. Mais, tandis que Brahmâ 
s'éclipsait dans l'Inde et disparaissait presque du culte, 
Mafijuçrî, sa contre-partie, éclipsait dans le bouddhisme 
indien, et surtout hors de l'Inde, la troupe nombreuse des 
Bodhisattvas concurrents*. 

Comment s'explique un pareil succès? Est-ce une coïn- 
cidence étrange, apparemment merveilleuse, de sons qui a 
valu à Manjuçrî sa popularité chez les Tartares, comme 
elle valut plus tard à l'empereur des Mandchous (= Mafiju) 
l'honneur de passer pour une incarnation du dieu ? Mais 
le nom des Mandchous semble être moderne, et le rapport 
se réduit sans doute à une coïncidence de hasard. Les 
interprétations traditionnelles des traducteurs et des 
glossateurs chinois n'aident en rien à la solution de 



1. Le Uon même qui sert de monture à Manjuçrî traduit sans doute 
sous une image concrète la métaphore usuelle où s'exprime la puissance 
de la formule bouddhique. La prédication du Bouddha est un a rugisse- 
ment de lion » (sitnhandda). 



LES DIVINITÉS LOCALES 343 

Ténigme. Préoccupés d'expliquer l'idée plus que le mot, 
ils ont forgé, ou reproduit à rimitation des docteurs in- 
diens, des étymologies infidèles, mais plus honorables 
à leur goût que le sens littéral de « voix harmonieuse )>. 
Ils ont traduit matiju par « merveilleux », et mafiju-crî 
par i< vertu merveilleuse », ou plus audacieusement 
<« encore par « tête merveilleuse », en confondant le sub- 

stantif çrî {siri en prononciation vulgaire de l'Inde, chi4i 
en transcription chinoise) avec ciras (vulgairement siro, 
. en transcription chinoise chi-lo) ; grâce à cette étymo- 
logie fantaisiste, le nom de Mafîju-çrl marquait bien qu'il 
était « à la tête » des Bodhisattvas. D'autres encore tra- 
duisirent maiiju-çrl par « bénédiction admirable », puisque 
son nom était en effet le meilleur des présages *. Tous ces 
jeux d'esprit attestent les efforts faits pour mettre le nom 
indien de Mafijuçri à la hauteur de son rôle réel en Chine. 
En fait le nom de Manjuçrl est assez déconcertant ; il se 
range bien en apparence dans la même série que tant 
d'autres noms connus : Jinaçrl, Jayaçrî, Padmaçrî. Dhar- 
maçrl, etc.. ; mais tous ces noms ont un caractère com- 
mun qui les différencie de Mafijuçri; le premier élément, 
auquel est ajouté le mot çrî, est un substantif. Dans Mafi- 
juçri, ce premier élément est un adjectif; c'est assez, du 
point de vue grammatical, pour donner à ce mot une phy- 
sionomie étrange. La forme Mafiju-ghosa, au contraire, 
s'explique aisément ; elle entre dans la même catégorie que 
les noms de Buddha-ghosa, Açva-ghosa, etc.. ; et quoique 
le premier terme y soit encore par exception un adjectif, 
l'analyse du composé ne soulève aucune difficulté. Mafiju- 
ghosa parait bien être la forme primitive du nom, dont 
Mafijuçri serait une adaptation plus honorifique que cor- 
recte . 

1. Rémusat a déjà cité, dans une note de son Fa-hien, p. 114, ces 
étymologies proposées par le Fanyi ?ning yl tsi. 



344 LE NÉPAL 

Quoi qu'il en soit de son nom et de son origine, Maft- 
juçrî a eu le privilège de se maintenir au premier rang du 
panthéon, malgré la multitude des compétiteurs, à travers 
toutes les vicissitudes du bouddhisme chinois. Il tient déjà 
une large place dans les premiers textes bouddhiques in- 
troduits en Chine, par exemple dans le Wen-jou-chi-li wen 
pou-sa chou-king et le Nei-tsang pat pao king traduits par 
le moine Leou-kia-tchann, originaire du pays des Yue-tchi, 
entre 147 et 186 de J.-C, il est exalté dans le Ratna-ka- 
randaka-vyûha, traduit par Tchou Fa-hou en 270. Le 
triomphe de TEcole Tantrique avec Vajrabodhi, Amogha- 
vajra et leurs successeurs consolide encore la position attri- 
buée déjà au Bodhisattva par l'École de la Perfection de la 
Sagesse (Prajîiâ-Pâramitâ). En fait, ce dieu de la parole est 
le patron-né des spéculations, à la manière des Massorètes 
ou de la Cabbale, sur les mots, sur les lettres, sur leur 
puissance mystique, spéculations si chères à l'esprit du 
bouddhisme chinois et tibétain; il est vraiment qualifié 
pour révéler à Dharmaçrî Mitra le sens profond des douze 
voyelles, aussi bien que pour enseigner l'abracadabra des 
formules en grimoire (dhâranls) qui résument et recèlent, 
pour les barbares du Nord, la sagesse et la puissance des 

m 

Bouddhas. Emule heureux du Brahmâ indien, il continue 
à incarner la force souveraine de la parole sacrée, le brah- 
man que son rival n'a pas su garder ; transplanté des sub- 
tils monastères de l'Inde chez les rudes tribus des Yue- 

V 

tchi, des Tukhâras, des Turuskas, des Cînas, Maôjuçrî, 
prince de la Parole, retrouvait en dehors des limites aryen- 
nes les couches propices de sorcellerie et de chamanisme 
oîile brahman aryen avait poussé et grandi jadis ; de l'Hin- 
dou-kouch à la mer de Chine, il étendit aisément son 
empire incontesté. Les Névars ont fini par transformer 
Maôjuçrî en un simple patron des métiers manuels; mais 
la tradition fidèle n'en perpétue pas moins dans ce symbole 



LES DIVINITÉS LOCALES 345 

le souvenir de Tinfluence tartare et chinoise sur les ver- 
sants méridionaux de THimalaya. 

Le symbole est mythique ; l'influence elle-même n'est 
pas une vaine invention de la légende. Le Népal, et, par la 
voie du Népal, l'Inde, ont pu exercer une action continue 
sur les croyances, les mœurs, la civilisation de leurs voi- 
sins septentrionaux ; mais deux grandes races n'entrent pas 
en communication durable sans se prêter et s'emprunter à 
la fois l'une àTautre. Les bouddhistes chinois qui regardent 
Lao-tzeu comme Çâkyamuni en personne, passé dans 
rOrient pour y prêcher sa doctrine, et les Taoïstes, qui 
reconnaissent dans Çâkyamuni leur maître Lao-tzeu, mys- 
térieusement sorti de la Chine pour visiter l'Occident, ont 
également raison les uns contre les autres. L'histoire des 
emprunts contractés par l'Inde est difficile à tracer, dans 
la désolante pénurie des documents historiques; mais c'est 
un indice curieux et suggestif que la demande adressée au 
vn* siècle à l'Empereur de Chine par un voisin oriental du 
Népal, le prince de Kâmarûpa, en vue d'obtenir l'image de 
Lao-tzeu et la traduction sanscrite de son ouvrage, le Tao- 
te kingV Le passage des pèlerins, et des marchands qui se 
confondaient souvent avec eux, laissait des traces sur le 
sol de l'Inde. Aussitôt après l'ouverture des relations entre 
le Népal et le Tibet, la Chronique du Népal signale l'intro- 
duction au Népal d'un dieu nouveau, Mahâ-Kâla, amené 
du Tibet par le savant Bandhudatta sous le règne de Na- 
rendra deva. Les doctrines des Tantras, qui servirent de 
trait d'union entre le Bouddhisme et le Çivaïsme, n'ont pas 
dû puiser dans l'Inde civilisée leurs inspirations d'un mys- 
ticisme farouche, obscène et sanguinaire ; c'est ailleurs 
qu'il faut peut-être en chercher la source impure. Plusieurs 
des Tantras revendiquent avec franchise la Chine pour 

1. Missions de Wang Hiuen-ts'e, p. 12. 



346 LE NÉPAL 

berceau. Le Târâ-tantra, qui exalte une antique divinité, 
d^origine stellaire peut-être, adoptée et propagée par le 
bouddhisme \ puis recueillie par Thindouisme, révèle que 
la connaissance de Tara est venue du pays de Clna, de la 
Chine même; c'est laque Vasistha, l'antique voyant des 
hymnes védiques, a dû se rendre pour s'instruire auprès 
du Bouddha, qu'il n'avait pu rencontrer ni dans l'Inde, ni 
même au Tibet : tel est le secret que Çiva en personne 
confie à son épouse Pàrvatî, en s'appuyant sur l'autorité 
du Cîna-tantra. Du reste, qu'on ne s'y trompe pas ; le 
Bouddha n'est ici, comme il convient, qu'une forme de 
Visnu, en même temps qu'il est un grand Bhairava, la 
manifestation de Çiva' ! Le Mahâ-Cîna-kramâcâra, appelé 
aussi Cînâcâra-sâra-tantra, qui prétend dissiper les derniers 
doutes de Pârvatî, interloquée par les révélations stupé- 
fiantes de Çiva, raconte en détail la visite de Yasistha en 
Chine et les enseignements qu'il y reçut. Sur le conseil de 
Brahmâ, qui connaissait par expérience la puissance de 
Tara puisqu'il devait à son concours d'avoir réussi à créer 
le monde, Vasistha, fils de Brahmâ, part interroger Visnu 
sous la forme du Bouddha (Buddha-rûpi Janârdana), qui 
seul connaît les rites du culte de Tara. Il pénètre dans le 
« grand pays de Cîna » et il aperçoit le Bouddha entouré 
d'un millier d'amantes en extase erotique. La surprise du 
sage touche au scandale. « Voilà des pratiques contraires 
aux Védas! » s'écrie-t-il. Une voix dans l'espace corrige 
son erreur : « Si tu veux, dit la voix, gagner la faveur de 

^^ V 

Tara, alors c'est avec ces pratiques à la chinoise (Cînâcâra) 
qu'il faut m'adorer ! » II s'approche du Bouddha, et re- 
cueille de sa bouche cette leçon inattendue : « Les femmes 

1. Cf. DE Blonat, Matériaux pour servir à l'histoire de la déesse 
bouddhique Tard, Paris, 1897. 

2. Cf. Haraprasad Shastri, Notices of Sanskrit mss. 2^ séries, vol. 1, 
pari. 111; Calcutta, 1900; p. xxxii sqq. et p. 152. 



LKS DIVINITÉS LOCALES 347 

sont les dieux, les femmes sont la vie, les femmes sont la 
parure. Soyez toujours en pensée parmi les femmes ! » 
Avec une pousse de Tarbre de Chine (Mahâ-Clna-druma), 
on atteint la toute-puissance magique, si on pratique les 
cinq rites communément désignés sous le nom des Cinq M, 
leur lettre initiale : madyay boire de Talcool ; mâmsa, 
manger de la viande; matsya, manger du poisson ; mudrd, 
faire avec les doigts des gestes compliqués ; maithuna, 
forniquer. Le dernier rite est le plus efficace de tous, sur- 
tout quand on y ajoute Tadoration d'une femme nue, quelle 
que soit sa naissance. 

La vieille doctrine de la foi par Tabsurde, si chère aux 
Brâhmanas, se trouve dépassée par ces enseignements, dont 
rinde fait honneur à la Chine, et au Bouddha. Si Ton est 
en droit de supposer et de chercher une réalité sous ces 
fantaisies, on sera tenté de soupçonner dans ces pratiques 
« à la chinoise » Técho lointain et peu fidèle d'une des 
sociétés secrètes qui ont pullulé de tout temps dans TEm- 
pire du Milieu. Si Tlnde a donné le bouddhisme à la Chine, 
la Chine a dû exercer réciproquement sur l'Inde une action 
qui reste encore à définir. 

Matsyendra Nâtha. — Tandis que Manjuçrî appar- 
tient au panthéon commun du Grand Véhicule, Matsyendra 
Nâtha est une divinité locale, exclusivement propre au 
Népal. L'introduction du culte de Matsyendra Nâtha dans 
la vallée est rapportée par la tradition aux temps histo- 
riques ; une date précise reste même attachée à cet évé- 
nement considérable. J'aurai à discuter, à propos de 
l'histoire du Népal, ce point spécial de chronologie. Le 
personnage royal associé à ce souvenir, Narendra deva, 
est heureusement connu par des documents positifs ; il 
régnait au milieu du vu" siècle. Mais la chronique n'en a 
pas moins traité le sujet comme une matière d'épopée ; 
elle a groupé, à l'entour des auteurs humains, les demi- 



348 LE NÉPAL 

dieux el les dieux, et rehaussé de miracles le fond Irop 
simple du récit. 

Narendra deva avait abdiqué en faveur de son fils Vara 
deva, et il s'était consacré à la vie religieuse. En ce temps- 
là Goraksa Nâtha vint au Népal dans l'espoir d'y rencon- 
trer et d'y adorer Matsyendra Nâtha qui fréquentait encore 
sa résidence préférée, le mont Kâmani au Sud de la vallée. 
Mais la montagne était d'un accès difficile ; le dieu se déro- 
bait à son dévot. La piété du saint recourut alors à un stra- 
tagème : il attira les neuf grands Nâgas dans un tertre, 
s'assit sur eux pour les retenir prisonniers, et attendit 
avec confiance les événements qu'il prévoyait. 

Les Nâgas prisonniers, le ciel se dessécha; la saison 
des pluies passa sans amener d'eau ; les champs arides ne 
donnèrent pas de moisson. Le pauvre peuple mourait en 
foule. Et douze ans le fléau dura, et des gémissements 
s'élevaient de toutes parts, tant que le roi Vara deva en 
eut le cœur navré. Il se mil à parcourir les rues sans se 
laisser connaître, dans l'espoir d'y recueillir au passage un 
avis salutaire. Et voici qu'au couvent des Trois-Joyaux 
{Triratna-vihâra) il entendit le vieux Bandhudatta causer 
avec sa femme. Bandhudatta, dans sa longue vie, avait 
déjà vu bien des calamités qu'il avait su guérir; il avait tiré 
d'affaire le roi Candra ketu deva, quand celui-ci abattu et 
désespéré se laissait mourir de faim ; il avait découvert et 
installé la déesse Lomrî Mahâ-KâU, qui avait rendu la paix 
et la prospérité au royaume ; ilavaitamené A\xT\hei[Bhota) 
le dieu Mahâ-Kâla et confié la surveillance des frontières 
aux dix Divinités du Courroux {Krodha-devatâs). El Bandhu- 
datta disait à sa femme : « Le seul remède à nos maux, 
c'est Àrya Avalokiteçvara qui demeure au mont Kapotala ; 
mais pour l'amener il faut les prières d'un roi ; et notre 
roi est jeune et frivole, et son père s'est confiné dans une 
retraite solitaire. » 



LES DIVINITÉS LOCALES 349 

Or FAvalokiteçvara du mont Kapolala n'était autre que 
Matsyendra Nâtha, le dieu de Goraksa Nâtha. Avalokiteç- 
vara Padmapâni Bodhisattva, qu'on appelle aussi souvent 
Lokeçvara, s'était un jour métamorphosé en poisson 
[matsya) pour écouter, à la place de Pârvatl endormie, un 
exposé des doctrines de l'union mystique enseigné jadis 
par le Bouddha primordial (Àdi Buddha) à Ci va, et que 
Çiva répétait à sa divine épouse sur le bord de l'Océan ; 
Lokeçvara, depuis lors, reçut et porta le nom de Prince- 
des-Poissons-Protecteur {Matsyendra-Nâtha). Instruit par 
surprise de l'unique moyen de salut, le roi Vara deva 
rentra en hâte à son palais, manda son père et Bandhu- 
datta, et les supplia d'intervenir. Le vieux prêtre accepta 
d'aller chercher Matsyendra Nâtha, mais il exigea le con- 
cours de Narendra deva, et d'un jardinier (malin) avec sa 
femme (mâlint), comme les seuls qualifiés pour porter les 
offrandes. La petite troupe se mit en route ; à chaque 
étape elle accomplit des rites spéciaux ; elle s'assura ainsi 
la protection de Yogâmbara-jîiâna-dâkinî ; grâce à cette 
déesse, Bandhudatta put tirer de sa longue captivité un 
des Nâgas, Karkotaka. Le Nâga délivré se joignit aux 
quatre pèlerins et leur rendit de précieux services ; trou- 
vaient-ils une rivière à traverser ou bien un passage difficile? 
Karkotaka étendait ses anneaux et leur en faisait un pont. 

Sans se laisser arrêter aux obstacles qu'avaient suscités 
les dieux ils arrivèrent au mont Kapotala, et Bandhudatta 
se mit à honorer Avalokiteçvara. Le dieu toujours compa- 
tissant prit pitié du Népal ; il apparut à Bandhudatta, l'ins- 
truisit des secrets de l'avenir, et retourna près de la déesse 
(yaksinl) Jfiâna-dâkint, qu'il honorait comme sa mère. Ban- 
dhudatta, se conformant aux instructions reçues, récita 
les puissantes formules d'invocation (mantras). Avaloki- 
teçvara accourut sous la forme d'une grosse abeille noire, 
s'introduisit dans le (lacon d'eau lustrale sans fixer l'atlen- 



350 LE NÉPAL 

lion du roi Narendra deva qui s'était endormi ; Bandhu- 
datta dut heurter du pied son compagnon pour le ré- 
veiller. Narendra s'empressa de boucher le flacon. 
Mais les dieux et les démons prétendaient s'opposer au 
transport d'Avalokiteçvara. Bandhudatta appela à son 
secours les divinités du Népal, qui tinrent conseil et déci- 
dèrent de confier la garde et la protection du royaume à 
Avalokiteçvara sous le vocable de Matsyendra Nâtha. 
Un traité signé avec les divinités adverses les satisfit par 
des clauses avantageuses. Bandhudatta célébra en l'hon- 
neur de Matsyendra Nâtha les rites qui s'accomplissent à 
la naissance d'un enfant ; puis il reprit la roule du Népal. 
Les dieux qui n'entendaient pas se séparer de Matsyendra 
Nâtha imposèrent au prêtre l'obligation de répandre le 
long de sa route des semences de devadâru ; les arbres à 
naître de ces germes marqueraient un jour au dieu affran- 
chi la voie du retour vers Kapotala ; mais le subtil enchan- 
teur eut soin de stériliser les graines, jusqu'au moment où 
il atteignit la passe de laBagmati, au mont Kotpal. Sur le 
point d'entrer dans la vallée, il renvoya poliment avec des 
offrandes les dieux du dehors, convoqua les divinités du 
Népal, et organisa une grande procession. Quatre Bhaira- 
vas se chargèrent de porter le flacon qui retenait le dieu 
volontairement captif ; Brahma balayait la route en chan- 
tant les Védas ; Visnu soufflait dans sa conque ; Mahâ deva 
répandait l'eau lustrale ; Indra tenait l'ombrelle ; Yama 
brûlait Tencens ; Varuna répandait l'eau de pluie ; Kuvera, 
les richesses; Agni, l'éclat. Vâyu portait la bannière; 
Nairrtya écartait les obstacles, îçâna dispersait les démons. 
Bandhudatta et Narendra deva seuls voyaient ce spectacle 
merveilleux ; le vulgaire n'y apercevait que des oiseaux et 
des bêtes. 

En passant sur le territoire de Bagmati, à une lieue au 
Sud de Palan, un des quatre Bhairavas, Ilarasiddhi, aboya 



LES DIVINITÉS LOCALES 351 

comme un chien. Bândhudatla interpréta cet aboiement ; 
en faisant : Bou ! le Bhairava voulait marquer la place oîi 
Malsyendra Nâtha était né [bhû). Sur Tavis du prêtre, le 
roi y fonda la ville d'Amara-pura « la cité des Immor- 
tels ». On y installa le dieu; on façonna une image avec 
la terre très sainte de la butte de Hmayapidô, et on y 
transféra solennellement Tesprit du dieu, recueilli dans le 
flacon . 

Depuis le moment où la procession s'était formée au 
Kotpal, la pluie souhaitée était tombée en abondance. La 
prospérité était revenue. Mais les héros de la légende 
eurent une fin tragique : Narendra deva, froissé d'avoir 
reçu un coup de pied de Bandhudatta, le tua par envoûte- 
ment, et périt lui-même quatre jours plus tard ; Tun et 
Tautre furent absorbés par le dieu, Bandhudatta dans son 
pied droit, Narendra deva dans le pied gauche. 

La légende rapportée dans la Vamçâvall perd de vue 
Goraksa Nâtha, qui figurait dans l'introduction de l'épi- 
sode. C'est au contraire Goraksa Nâtha qui en est et en reste 
la figure centrale dans la recension brahmanique de la 
même légende. Le Buddha-Puràiia ^ où les brahmanes du 
Népal ont essayé de s'approprier les légendes populaires 
du bouddhisme local, conserve Matsyendra Nâtha, mais le 
subordonne à Goraksa Nâtha. D'après son récit, Mahâ- 
deva donna un jour à une femme quelque chose à manger, 
en lui annonçant que par là un fils lui naîtrait. La femme 
ne goûta pas au mets, et le jeta sur un tas d'ordures. Douze 
ans plus tard Mahâdeva repasse par là, demande à voir 
l'enfant, constate la transgression, s'irrite, oblige la femme 
à chercher dans les ordures, et elle y découvre un petit 
garçon âgé de douze ans ; l'enfant reçut le nom de Goraksa 
Nâtha. Il eut pour maître spirituel Malsyendra Nâtha et 

1. Cf. inf. p. 372. 



352 LE NÉPAL 

le suivit fidèlement ; c'était lui qui portait les bagages du 
maître. Un jour Goraksa Nâtha s'en fut au Népal ; mais 
irrité d'y être reçu sans égards, il prit les nuages et les 
enferma dans un de ses paquets ; douze ans il les garda 
sous son séant, sans vouloir se lever ; heureusement Mat- 
syendra Nâtha vint à passer ; Goraksa Nâtha ne put man- 
quer de se lever par respect ; les nuages s'échappèrent et 
la pluie tomba aussitôt. 

Le rapprochement de Goraksa Nâtha et de Matsyendra 
Nâtha dans les deux recensions de la légende est signifi- 
catif. Goraksa Nâtha, en langue vulgaire Gorkha Nâth, est 
à la fois le patron d'une classe d'ascètes (yogis) çivaïtes, 
et du royaume de Gorkha, longtemps rival du Népal et 
maître aujourd'hui de l'empire. Matsyendra Nâtha est le 
protecteur du Népal et comme le symbole de son indépen- 
dance ; il préside aux destinées du royaume et apparaît aux 
heures de crise comme l'âme même du pays. A la veille 
des catastrophes qui consommèrent la ruine définitive des 
dynasties névares, Matsyendra Nâtha se manifesta la nuit, 
en songe, à un humble paysan qui vivait sur le territoire 
consacré de Bugmati, et lui prédit dans une sorte d'allé- 
gorie transparente les calamités prochaines. Le paysan 
vit d'abord entrer un personnage qui alluma une lampe, 
puis d'autres, qui étendirent des tapis ; une compagnie s'y 
installa, en attendant un hôte qui se fit excuser et remit 
sa visite au lendemain. La réunion se dispersa. Le lende- 
main soir, même scène, même compagnie, mais l'hôte 
attendu était présent : c'était Matsyendra Nâtha. Un Bhai- 
rava se présenta et demanda à manger. Matsyendra Nâtha 
l'envoya au pays de Gourkha, résidence de Goraksa Nâtha, 
et lui en offrit la souveraineté. « J'accepte, répondit le 
Bhairava, si j'obtiens en même temps la souveraineté sur 
le Népal. » Matsyendra Nâtha consentit, et tout disparut. 
Le paysan apprit ainsi que les Gourkhas allaient régner sur 



LES DIVINITÉS LOCALES 353 

le Népal, puisque Matsyendra Nâtha avait renoncé à ses 
droits. 

Matsyendra Nâtha est-il une création des cultes locaux ? 
Sa fonction initiale de distributeur des pluies semble au 
premier abord concorder avec le sens de son nom : Prince- 
des-Poissons-Protecleur. Le Prince des Poissons doit être 
une divinité aquatique, et comme tel il est assez naturel- 
lement en relation avec la pluie. Mais la légende locale 
elle-même assigne à Matsyendra Nâtha une origine étran- 
gère. Les Bouddhistes qui y reconnaissent une forme 
d'Avalokiteçvara le font venir du mont Kapotala, en dehors 
du Népal, par delà le pays de Kâmarûpa. J'ignore si le 
mont Kapotala a jamais existé en réalité et dans quelle 
région il pouvait se trouver ; je suis tenté d'y voir une dé- 
signation de fantaisie née d'une confusion facile entre deux 
des séjours préférés d'Avalokiteçvara: le Kapota-parvata, 
mont de la Colombe, au Magadha, et le Potala-parvata, 
dans le Malabar. D'où qu'il vienne, Avalokileçvara sous la 
forme de Matsyendra Nâtha, se distingue par un détail ca- 
ractéristique : il est rouge, tandis qu'Avalokiteçvara est 
d'ordinaire blanc. La poupée qui figure aujourd'hui Mat- 
syendra Nâtha dans les processions est rouge ; et M. Fou- 
cher a déjà signalé cette particularité dans une peinture 
népalaise qui représente expressément « le Lokeçvara de 
Bugama au Népal )> et qui se rencontre dans un manuscrit 
du via® ou du xf siècle *. Les détails groupés par la légende 
autour du fait essentiel: introduction d'une divinité nou- 
velle au Népal, sont empruntés au répertoire courant de ces 
récits. On peut y comparer, par exemple, un épisode conté 



1. FoucHER, op. laud, pi. ÎV, 1: Nepâle Bugama Lokeçvarab. M. Fou- 
chera lui-même reconnu dans Bugama une forme abrégée de Bugmali, 
le village consacré à Matsyendra Nâtha (p. 99 sqq.). On trouvera en 
tête du !«»• volume d'OLDFiELD une image en couleurs de Matsyendra 
Nâtha dans sa chapelle de Bugmati. 

23 



354 Le Népal 

par rhistorien tibétain du bouddhisme indien, Tàran(ktha : 
comment le roi de Pundra-vardhana, Çubhasàra, averti 
par un songe, chargea le laïque Çântivarman d'aller cher- 
cher Avalokiteçvara au mont Potala, afin d'assurer le bon- 
heur de ses sujets : comment Çântivarman triompha des 
obstacles accumulés sur sa route, aidé par un serpent qui 
lui servit de pont sur les rivières, et comment il ramena 
le Lokeçvara Khasarpana. L'histoire se passait un siècle 
avant Narendra deva, puisque Çântivarman est le contem- 
porain de Dignâga, le grand logicien qui florissait au 
VI* siècle*. Khasarpana, au reste, devait rejoindre au Népal 
Matsyendra Nâtha qui l'y avait devancé. Le roi Guiia kâma 
deva l'introduisit à Katmandou, précisément pour faire con- 
currence au Matsyendra Nâtha de Patan, la capitale aban- 
donnée, et il institua en son honneur une procession 
annuelle. Comme Matsyendra Nâtha, Khasarpa était rouge. 
Le Svayambhû-Purâna, qui prédit son entrée au Népal, a 
soin de marquer expressément sa couleur (ch. vui). 

Matsyendra Nâtha vient de l'Inde. Cependant son nom 
ne figure pas dans le panthéon brahmanique ou bouddhique 
de l'Inde ; mais il se rencontre dans la tradition d'une secte 
mystique, où il brille même aux premiers rangs. Les 
adeptes du Hatha-yoga, qui prétend enseigner les moyens 
pratiques de réduire le corps, de s'unir à Dieu, et d'exé- 
cuter les prodiges suspects des fakirs hindous, révèrent 
comme leurs premiers maîtres Matsyendra Nâtha et 
Goraksa Nâtha', qui se retrouvent ainsi encore une fois 



1. Taranatha, p. 141-145. . 

2.^ hathavidyâm hi Matsyendra-Goraksâdyâ vijânate 

dit Âtmar&ma, au début de la Hatha-yoga-pradipikà (pat. Mss. Oxon.^ 
233 et 234). — Cf. aussi sur Matsyendra N&tha Wilson, Works, éd. 
Rost, Essays... on the religion of the Hindus^ 1862, vol. i, p. 214; 11, 
p. 30. Wilson est porté à croire que Matsyendra Nâtha a introduit le 
Yoga çivaïte au Népal, et qu'il y a réalisé Tunion des sectaires du Yoga 
avec les Bouddhistes. 



LES DIVINITÉS LOCALES 355 

associés. L'Histoire des Triomphes de Çankara {Samksepa- 
Çankara-'Vijaya) les rapproche également dans un épisode 
qui rappelle par quelques traits le récit népalais. Malsyen- 
dra Nâtha entré par enchantement dans le corps d'un roi 
qui vient de mourir laisse son propre corps à la garde de 
son disciple Goralisa Nâtha. « Comme Texcellent Yogin 
prenait les meilleures postures magiques, la prospérité ne 
connaissait plus de sommeil dans ce royaume : les 
nuages répandaient la pluie en temps opportun, et les blés 
donnaient d'inestimables moissons. » Mais au milieu des 
femmes du sérail, Matsyendra Nâtha incarné dans le roi 
perd sa vertu ; heureusement Goraksa Nâtha qui veille sur 
lui le rappelle à son devoir et le décide à rentrer dans son 
véritable corps*. Souvent aussi, dans les listes des maîtres 
du Hatha-yoga, Matsyendra Nâtha est remplacé par Mîna 
Nâtha, qui en est un simple synonyme ^ Le bouddhisme 
népalais connaît aussi ce nom ; mais il considère Mîna 
Nâtha comme le cadet de Matsyendra Nâtha ^ La tradition 
bouddhique du Tibet semble ignorer Matsyendra Nâtha *, 
mais elle connaît Goraksa Nâtha comme un ascète thau- 
maturge ; c'est ainsi que dès sa jeunesse il se fait 
repousser par enchantement les mains et les pieds qu'une 
marâtre barbare avait ordonné de lui couper. On croit 
même entendre encore le bruit du tambour qu'il bat dans 



1. AuFRECHT, Cat. Mss. Oocon.y 256. 

2. Goraksa-çataka, vers 2: ... çrî-Mînanâthani bhaje (iô., 236). — 
Çaktiratn&kara (tanlra), ch. v: Mïno Goraksakaç caiva Bhojadevab... 
Mînanâtho Maheçvarab (ib., 101). — Çâvara-tantra : les disciples des 
12 k&p&likas sont... Minan&tha, Goraksa, Ôarpata... (Notices of Sansh. 
mss,^ 2d séries, vol. 1, p. Ili, page xxxvii.) 

3. « MinanàUia-dharmaràj, who is Sânu (or junior) Macchindra ». 
Vamç.y p. 149. 

4. A moins qu'il faille le reconnaître dans Tâcârya Lûjipa, surnommé 
na-lto-ba « ventre de poisson » = Matsyodara, par confusion avec Mat- 
syendra? et qui est mentionné à côté de Garpata, comme dans la cita- 
tion précédente Mtnanâtha et Goraksa. V. Taranatha, p. 106, et la note 
de Schiefner. 



356 LE NÉPAL 

ses rudes exercices \ Les ascètes aux oreilles percées 
[Kânphdtâs) qui se réclament de Goraksa Nâtha ont laissé 
au bouddhisme un souvenir qui ne leur fait pas honneur ; 
à la chute de la dynastie des Senas, quand TÉglise indienne 
perdit son dernier appui, les yogis qui suivaient la règle 
de Goraksa Nâtha, étant d'esprit fort simple, se firent 
dévots d'îçvara, pour obtenir des rois hérétiques quelques 
honneurs ; ils disaient même qu'ils ne feraient pas d'oppo- 
sition aux Turuskas', Dans la société orthodoxe de Tlnde, 
les noms de Matsyendra Nâtha et de Goraksa Nâtha ser- 
vent encore d'épouymes à deux clans des Jugis du Ben- 
gale, caste équivoque qui se prétend d'origine brahma- 
nique, malgré le mépris dont elle est entourée \ 

L'accumulation de tous ces faits semble éclaircir les 
origines de la divinité népalaise. Les premiers yogis qui 
montèrent de l'Inde au Népal, appelés peut-être par la 
piété enfantine de Narendra deva, y trouvèrent sans doute 
une divinité consacrée par l'usage, maïs étrangère aux 
cadres réguliers. Peut-être elle portait le nom de Buga*, 
dont les Névars se servent encore pour désigner Matsyen- 
dra Nâtha, tandis que l'élément hindou emploie la dési- 
gnation vulgaire deMacchîndra Nâth. Fidèles à la méthode 
d'adaptation pratiquée toujours par les religieux hindous 
en contact avec les peuples barbares, ils affirmèrent y re- 
connaître le Lokeçvara du mont Kapota; les petites 
dimensions de l'image adorée au Népal, et que la tradi- 
tion a fidèlement préservées jusqu'ici, constituaient au 
moins un trait de ressemblance avec l'idole du mont 



1. Taranatha, p. 174 et 323. 

2. Taranatha, p. 255. 

3. RiSLEY, Tribes and Castes of Bengale 1, 355. 

4. L'abrévialeur des Noiizie Laconiche l'appelle Bogha (op. laud. 
fîg. 9 et 10); RiRKPATRiCK (p. 190): Bhoogadeo; la Notice du P. Giuseppe 
le nomme Baghero, et Georgi, Bugr deo; cf. Vaniç., p. 242: Bug- 
devatà ; et supr. p. 353, n. 1. 



LES DIVINITÉS LOCALES 357 

Kapota, remarquable par sa petite taille \ C'est sous le 
nom de Lokeçvara, sans Taddition de Matsyendra Nâtha, 
que rimage est figurée dans le manuscrit étudié par 
M. Foucher. Plus tard, quand le brahmanisme envahissant 
put lutter à armes égales contre le bouddhisme, les yogis 
de Goraksa N&tha qui suivaient la fortune et qui passaient 
au çivaïsme, comme Târanâthales en accuse, imposèrent 
à la divinité locale un nouveau baptême, et la saluèrent 
comme leur maître Matsyendra Nàtha, tandis qu'ils in- 
stallaient à côté du Népal, dans un royaume voisin et rival, 
le culte parallèle de Goraksa Nâtha. La mainmise des 
yogis sur les cultes locaux apparaît plus clairement encore 
dans le cas de Paçupati qui servit en quelque sorte de 
succursale aux sectes civaïtes de l'Inde, et particulière- 
ment de l'Inde méridionale; mais déjà l'histoire de Mat- 
syendra Nâtha laisse entrevoir l'action insinuante de ces 
yogis civaïtes qui parurent longtemps se mettre au service 
du bouddhisme, mais qui s'employèrent avec autant de 
constance que de bonheur à le désorganiser, à le rappro- 
cher du çivaïsme pour finir par l'absorber et le détruire. 
L'apparente anarchie des confréries hindoues n'exclut ni 
la méthode, ni l'esprit de suite. 

Paçupati. — Le foyer de l'activité brahmanique au 
Népal, son symbole et son quartier général à la fois, c'est 
Paçupati. Du point de vue brahmanique, le Népal est le 
pays de Paçupati, comme il est pour les bouddhistes le pays 
de Matsyendra Nâtha. Paçupati a même, sur son rival sécu- 
laire, un avantage d'ordre national; il est indigène. 11 n'a 
pas fallu l'amener des pays lointains ; il est, comme la 
flamme de Svayambhû, une manifestation spontanée delà 
divinité. Le lingaqui s'élève sur la rive droite de la Bag- 
mati, entouré d'un monde d'idoles, de temples et de cha- 

1, Hiou£.vTSA>'G, m, 62; et cf. Foucher, p. 100, 



358 LE NÉPAL 

pelles, rappelle comme une relique authentique le séjour 
miraculeux de Çiva. Un jour que le dieu se trouvait à Bé- 
narès, sa ville sainte et son séjour de prédilection, en com- 
pagnie de Pârvatî son épouse, il lui prit fantaisie de se 
dérober à l'attention respectueuse des dieux ; il se trans- 
porta au Népal, et se métamorphosa en gazelle dans le bois 
des Çlesmântakas. Les dieux inquiets s'élancèrent de tous 
côtés à sa recherche, et finirent par le connaître sous sa 
forme d'emprunt. Ils le prièrent, le supplièrent de retour- 
ner avec eux soit au Kailâsa, son Olympe, soit à Bénarès, 
sa Jérusalem. Çiva leur échappa et bondit sur l'autre rive 
de la Bagmati. Les chefs des dieux se décidèrent alors aie 
saisir par la corne ; la corne éclata dans leurs mains. « C'est 
bien, dit Çiva; puisque j'ai résidé ici sous la forme d'un 
animal (paçu)^ je porterai ici le nom de Paçupati (animal- 
seigneur). » Visnu prit pieusement un des fragments de la 
corne éclatée et la dressa comme un linga ; les trois autres 
fragments furent transportés, pour être adorés comme des 
lingas : sur le bord de la mer du Sud, à Gokarna ; sur le 
bord du fleuve Candrabhâga * ; et dans le paradis d'Indra, 
à Amarâvatî. Tous les dieux accoururent pour rendre leurs 
hommages à Paçupati ; le Bouddha lui-même donna l'exem- 
ple*. Cela se passait dans des temps très anciens ; pour- 
tant des Yogis inspirés ont révélé la date de l'événement : 
300 ans avant la fin du Tretâ-yuga, environ neuf cent mille 
ans avant notre époque \ Un peu plus tard, Visnu et 
Brahmà voulurent savoir jusqu'où pénétrait l'éclat qui 
émanait de ce linga ; ils parcoururent tout l'univers sans 
arriver à le perdre de vue *. Mais, dans la longue suite des 



1. Le Paçupati-purâiia seul indique cette localité. 

2. Nepâlamâhàtmyay I. 

3. Vamç., 82. 

4. La légende insérée dans la Van^^valt est une imitation et presque 
une copie de la Brhatkathâ (cf. Kathâ-S. Sdg., I, 1). 



LES DIVINITÉS LOCALES 



359 



temps, le temple primitif s'écroula, et cacha soue ses ruines 
la splendeur du linga. Une vache, qui allait tous les jours 
répandre son lait sur l'emplacement miraculeux, provoqua 
l'attention et la curiosité d'un berger ; il fouilla les décom- 
bres; l'éclat jaillit et le consuma; toutefois Paçupati était 



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Temple de PaçupaU. Cour d'entrée avec la statue de NaaJi. 



retrouvé. Le Népal avait alors pour roi Bhuktamâna, fon- 
dateur de la dynastie des Hois-Bergers (Gopâla), qui avait 
reçu l'oDClion des mains de Ne Muni, éponyme et patron 
du Népal. Le premier souvenir historique qui se rattache à 
Paçupati semble être le nom du roi Paçupreksa deva, qui 
couvrit, dit-on, le temple de plaques d'or. La chronologie 
fantaisiste des Vamçàvalts date cet événement de 1234 Kali- 



360 LE NÉPAL 

yuga, soit 1 767 avant Tère chrétienne ! A partir de Paçupreksa 
deva, la Chronique enregistre une série de donations, de 
restaurations et d'embellissements : sous Bhâskaravarman , 
de Tor ; sous Çankara deva le Sûryavamçi, une statue de 
Nandi ; sous Gunakâma devaleThâkuri, une toiture dorée; 
sous Sadâçiva, une nouvelle toiture, etc.. Dès les inscrip- 
tions les plus anciennes qui nous soient connues, les rois 
du Népal se vantent d'être « les favoris des pieds du Divin 
Paçupati * ». Les plus anciennes monnaies du Népal pré- 
sentent, en alternance avec le nom des rois,_ le nom de 
Paçupati, accompagné d'emblèmes parlants tels que Nandi, 
le taureau de Çiva, le trident de Çiva, etc. Paçupati est 
l'incarnation politique du Népal, comme Matsyendra Nâtha 
en est l'incarnation populaire. Toutes les dynasties, jus- 
qu'aux Gourkhas mêmes, l'ont traité avec un égal respect 
et une égale ferveur : c'est un Gourkha, Râjendra Vikram 
Sâh, qui eut en 1829 la baroque idée d'offrir à Paçupati 
125 000 oranges et de l'enterrer jusqu'à la tête sous cet 
amas de fruits. Vers 1600, la bigote Gangâ Ràiil, à qui on 
attribue la construction du temple actuel, fît tendre une 
sorte de ruban entre le temple de Paçupati et le palais de 
Katmandou, sur une longueur de quatre à cinq kilomètres, 
pour sanctifier sa demeure par une communication puri- 
fiante. Elle suivait ainsi l'exemple donné dix siècles plus 
tôt par Çivadeva le Sûryavamçi. Un demi-siècle après 
Gangâ Râiiî, Pratâpamalla renouvelait la même pratique. 
Comme Matsyendra Nàtha, Paçupati participe àla vie natio- 
nale : au xni° siècle, le Népal est envahi parle roi de Palpa, 
MukundaSena; les Khas et les Magars qui forment ses 
troupes accumulent sans scrupule les horreurs et les abo- 
minations ; Matsyendra Nâtha se tient coi, gagné par la 
courtoisie de Mukunda Sena qui lui a passé au cou une 

1. Paçupati'bhaiiâraka'pâddnugrhUa,.. V. vol. IIÏ, [nscrps. 



LES DIVINITÉS LOCALES 361 

m 

chaîne d'or. Mais Paçupati se charge de venger le Népal : 
sa face impitoyable (Aghora), celle qui est tournée vers le 
Midi, montre ses effroyables dents, et soudain la peste 
qu'il a ainsi déchaînée s'abat sur les envahisseurs et les 
décime en quinze jours. Mukunda Sena, épouvanté, prend 
la fuite, mais trop tard; il tombe mort à la frontière du 
Népal. 

Paçupati, par sa popularité, s'est imposé au bouddhisme, 
comme MatsyendraNàtha au brahmanisme. LeSvayambhû- 
Purâna prédit l'apparition sur le bord de la Bagmati, dans 
le Mrgasthala, d'un Lokeçvara « qui aura l'empire des trois 
mondes; Hari, Hara, Hiranyagarbha, Ganeça l'entoureront, 
et aussi les yogînîs et les Mères en troupes nombreuses ; 
et sa face tournée au Midi sera sans pitié ; il recevra les 
hommages des Brahmanes indigènes, des Bhattas, des 
Ksalriyas, des Çûdras même, et son nom sera Paçupati » 
(ch. vni). C'est à l'intervention charilable du Bouddha que 
Paçupati dut son salut, quand le démon Virûpâksa pour- 
suivait tous les emblèmes de Çiva de sa rage insatiable. Le 
Bouddha, pour sauver Paçupati, le couvrit de sa propre 
coiffure ; et Virûpâksa s'inclina humblement devant l'idole 
déguisée. « C'est pourquoi tous les emblèmes de Çiva sont 
un peu penchés de côté, à l'exception du seul Paçupati. » 
Et c'est aussi pourquoi les brahmanes orthodoxes d'à pré- 
sent, conservateurs obstinés des formes traditionnelles 
pour être plus libres de transformer le fond, continuent à 
décorer Paçupati une fois par an, le 8 kârttika de la quin- 
zaine claire, d'une coiffure bouddhique pour lui adresser 
leurs hommages. 

Le Paçupati du Népal se relie au moins par son nom aux 
époques lointaines du panthéon védique. Les hymnes du 
Yajur et de l'Atharva désignent sous le nom de Paçupati 
une des formes de Rudra ou d'Agni, de Rudra surtout, 
divinité violente et farouche qui menace de ses traits fu- 



362 LE NÉPAL 

nestes le bétail précieux. Le taureau qui reste dans la my- 
thologie classique et dans le culte moderne associé à la 
personne et à la légende de Çiva traduit sans doute en 
image les antiques relations de Rudra et du bétaiF. Dans 
la cour du temple de Paçupati, devant la porte d'entrée du 
sanctuaire, se dresse une statue colossale de Nandi, la 
monture et le serviteur du dieu. Mais du panthéon védique 
au panthéon népalais il y aloin, et le trait d'union manque. 
Entre les deux Paçupati, les intermédiaires réels sont les 
Pâçupatas. Les Pâçupatas sont, d'après Texcellente défini- 
tion qu'en donne un disciple de Hiouen-tsang *, « des 
[ascètes] qui se couvrent de cendres ; ils s'en couvrent tout 
le corps, et tantôt rasent, tantôt conservent leurs cheveux. 
Ils portent des habits sales et usés, qui diffèrent seule- 
ment de ceux des autres en ce qu'ils ne sont pas rouges. 
Ces sectaires adorent le dieu Maheçvara ». 

La secte des Pâçupatas est ancienne. Le Mahâ-Bhârata 
met leur doctrine sur le même rang que les Vedas, le Sàn- 
khya, le Yoga et le Pàncaràtra, comme l'enseignement 
authentique de Çiva (XII, 13702) ; c'est Çiva en personne, 
l'époux d'Umà, le maître des Bhûtas, qui a publié la doc- 
trine Pâçupata (13705) ; elle se caractérise par des pratiques 
d'une austérité farouche (10470). Les Purâças s'accordent 
à en proclamer l'orthodoxie \ Les ouvrages canoniques de 
la secte sont encore inconnus ; mais Mâdhava en a donné 
un résumé systématique dans un chapitre du Sarva-dar- 
çana-samgraha \ Sous un placage de notions philoso- 

1. Un commentaire chinois del'Abhidharma-Koçajle Kiucke-koang- 
ki, ch. IX, explique en fait Paçupati par « le mattre du taureau » (you- 
tchou) « parce que ce dieu, qui est Maheçvara Deva, a pour monture un 
taureau ». 

2. Yi-tsie-king yin-yi de Hiouen-ying, cité et traduit par Julien 
Hiouen-Tsang, lll, 523, s. v. Po-chou-po-to. 

3. Vâmana-P. dans Cat. mss. Oxon, 46»; Varâha-P., iô., 58*>; VAyu- 
P., ib., 50»; PadmaP., iô., 14»; Laghu-ÇivaP., iô., 75-. 

4. J'ai publié une traduction de ce chapitre dans la Bibl. de l'École 



LES DIVINITÉS LOCALES 363 

phiques, la doctrine des Pâçupatas y apparaît comme une 
méthode pratique d'ascétisme intense : le Pâçupata doit 
éclater de rire, danser, mugir, ronfler, trembler, jouer 
Tamoureux, parler absurdement, agir absurdement, etc. 
Au vu* siècle, Hiouen-tsang rencontre des Pâçupatas au 
Kapiça, en Jàlandhara (où ils sont les représentants ex- 
clusifs du brahmanisme), en Ahicchatra, en Mahârâstra ; 
la secte est puissante etrépandue. Bàna,àla même époque, 
signale la présence de Pâçupatas au camp de Harsa*. Ils 
apparaissent dans l'histoire du Cachemire dès le vi' siècle'- 
En 609 J.-C. un prince de l'Inde Centrale, Buddharâja, de 
la noble famille des Kalacuris (Katacchuri) vante son 
grand-père Krsna râja comme un fervent de Paçupati \ 
Une inscription du Cambodge, des environs de l'an 900, 
et qui règle l'ordre de préséance dans un temple çivaïte 
place l'âcàrya Çaiva et le Pâçupata immédiatement à la 
suite du brahmane \ Au xr siècle, le savant Lakuliça ou 
Nakulîça réforme la secte et lui donne un regain de vie ; 
parti des environs de Madras, le mouvement de rénovation 
gagne le Mysore, s'étend au Guzerate et rayonne bientôt 
sur l'Inde entière '. Une recrudescence des relations entre 
le Népal et. le Deccan suit le réveil du çivaïsme dans le Sud 

« 

des Hautes-Études y Sciences Religieuses, 1" vol. (Paris, 1889), p. 281 
sqq. 

1. Harsa-çaHta, trad. Cowell-ïhomas, p. 'i9. L'arrière-grand-père de 
B&Ç1& portait le nom de Pâçupata. Ib.^ 31. 

2. Râja-tarahginiy 111, v. 267. 

3. Epigr. Ind., vi, 294 : à janmana cva Paçupati-samârraya-parab- 

4. A. Bergaigne, InscHptions sanscrites du Campa et du Cam- 
bodge^ Paris, 1893, p. 242. inscrip. G|, v. 6 et 7 : 

çaivapâçupatâcâryau pùjyau viprâd anantaram | 
tayoç ca vaiyâkarariaîi pûjànîyo 'dhikam bhavet || 
çaivapâçupatajnânaçabdaçâstravidâm varati | 
âcàryo 'dhyâpakaç çresiham atra mânyo varâçrame || 

5. Cf. TarUcle de M. Fleet, Inscriptions at Ablur^ dans Epigr. 
Ind., V, 226 sqq. M. Fleet y Rxe par des documents épigraphiques Tac- 
tivilé de Lakuliça Panditaenire 1019 et 1035 J.-(i. 



364 LE NÉPAL 

de rinde. Plus nombreux que jamais, les yogis prennent 
le chemin de THimalaya, cher à Çiva. Derrière les yogis 
marchent les conquérants. C'est le moment où Nànya Deva 
du Karnàtaka part à la tête de ses soldais Nâyeras pour 
aller fonder une dynastie au Népal (1097). Les princes du 
Dekkhan, Someçvara III Bhûloka Mail», Bijjana\ Jaitugi, 
se flattent tour à tour au cours du xn** siècle d'avoir réduit 
le Népal en vasselage , par Faction des confréries religieuses 
sans doute plus que par la violence des armes. Les tradi- 
tions qui relient le Népal à Tlnde du Sud sont alors inven- 
tées ou remises en circulation * : on raconte qu'un des 
premiers rois du Népal mythique, Dharmadatta, venait de 
Conjeveram [Kdficî) et y avait régné d'abord; on insiste 
sur la communauté d'origine du linga adoré à Paçupati, et 
du linga adoré à Gokarna, sur la côte septentrionale du 
Canara ; on découvre au Népal un épanchement lointain de 
la Godâvarl ; il n'est pas jusqu'au bois consacré par la 
métamorphose de Paçupati qui ne rappelle une forêt illustre 
du Dekkhan, le Çlesmàtaka-vana, où Pulastya, le père du 
démon Râvana, se mortifiait par de sévères pénitences. 
Les souvenirs et les personnages du Râmâyana se localisent 
à l'envi au Népal ; le Népal finit même par fraterniser avec 
Lanka. Les Bouddhistes se piquent au jeu et introduisent 
dans l'histoire du Népal le marchand Simhala, éponyme de 
Ceylan, et célèbre parmi toutes les existences antérieures 
du Bouddha. Après la restauration des Mallas, Paçupati 
devient un véritable fief des religieux çivaïtes du Dekkhan. 

1. Bijjaça, qui d'après le témoignage de l'épigraphie a rendu le Népal 
« sans stabililé » (slhiti-hinaip Nepâlam) est mêlé à Thistoire de 
Râmayya Ëkântada, fondateur de Tordre des Viraraivas ou Lingayats. 
/(;.,239. 

2. J'ai déjà rapporté la légende qui veut tirer les Névars (Nevdra) dos 
Nairs (Nàyora) du Malabar; je rappelle aussi les analogies déjà signa- 
lées par Fergusson {Easl. Archilect., p. 305) a entre l'architecture du 
Canara et le style qu'on trouve dans les vallées himalayennes ». Cf. 
aussi ib.y 271 275. 



LES DIVINITÉS LOCALES 365 

Yaksa Malla « nomme des brahmanes Bhattas, originaires 
du Sud de Tlnde, comme prêtres de Paçupati-Nàtha w pour 
se conformer aux règlements élal)orés jadis par Çankara 
âcârya quand il était venu au Népal, au cours de sa tournée 
triomphante de controverses contre les hérésies : il avait 
alors chassé les bhiksus de Paçupati et avait institué à leur 
place des brahmanes du Dekkhan. Sous Ratna Malla, iils 
de Yaksa Malla, « un svâmin du nom de Somaçekhara 
Ânanda, originaire du Dekkhan, et versé dans le rituel 
tantrique du Khodhâ-nyâsa, vint au Népal et fut nommé 
prêtre de Paçupati. On lui donna le titre de guru. Cepen- 
dant deux Névars, en qualité de Bhàndâris, devaient lui 
servir d'assistants dans les cérémonies; deux autres Névars 
furent chargés de gérer les biens et les trésors du temple ». 
Un siècle plus tard, vers 1600, un nouveau svâmin, égale- 
ment versé dans le Khodhâ-nyàsa, vint encore du Sud de 
rinde ; il s'appelait Nitya Ànanda. Gangâ Rânî le nomma 
prêtre de Paçupati. De même, au cours du xvn" siècle, 
« le svâmi Jnàna Ànanda, expert en Khodhâ-nyâsa, vint 
du Sud de Tlnde à Paçupati. Pratâpa Malla Texamina et le 
nomma prêtre du temple ». 

L'histoire positive du Paçupati népalais en laisse entre- 
voir Torigine probable. Paçupati, tout comme Matsyendra 
Nâtha, est Tœuvre de ces yogis vagabonds, philosophes, 
charlatans, prestidigitateurs, illuminés, qui ont fait et 
maintenu à travers les temps, en dépit des accidents de 
surface, l'unité profonde de l'Inde. Attirés vers THimalaya 
que remplissait la présence de leur dieu, en route vers la 
cime inaccessible du Kailâsa ou vers le lac glacé de 
(iosain-than qui montre sans la laisser atteindre une image 
naturelle de Çiva, les yogis substituèrent leur dieu h une 
divinité indigène. Peut-être ce nom de Paçupati rappelle- 
t-il encore par transparence un génie protecteur des trou- 
peaux, contemporain des tribus pastorales qui peuplèrent 



366 LE NÉPAL 

jadis la vallée, comme elles peuplent encore les districts 
montagneux du voisinage. La métamorphose du dieu en 
bête [mrgà) traduit peut-être k la manière brahmanique 
rincorporation au çivaïsme d'un culte local rendu à des 
animaux ; les éléments de ce culte ancien se seraient répar- 
tis par différenciation entre le dieu Çiva et le taureau 
iSandi qui lui sert de monture, de compagnon et de gardien 
vigilant. Peut-être ce nom commémore-t-il seulement, 
comme une empreinte résistante, l'œuvre propre des yogis 
Pâçupatas. Toujours est-il qu'il atteste et qu'il montre en 
œuvre les procédés d'expansion de l'Inde ancienne et la 
continuité des efforts des missionnaires brahmaniques. 

Narâyana. — Visnu, le concurrent et l'égal de Çiva 
dans la mythologie classique de Tlnde, n'a pas réussi à 
prendre une personnalité aussi vigoureuse et aussi sail- 
lante au Népal. Au lieu de se condenser dans une figure de 
choix, son culte et sa légende se sont éparpillés. Sous le 
vocable de Nârâyana, il est populaire dans toute la vallée, 
et parmi toutes les classes de la population. Mais quatre 
de ces Nàràyanas l'emportent en sainteté et en réputation 
sur tous les autres : Cangu-Nàrâyana, Çesa-Nârâyana, 
Icangu-Nàrâyana, et Cayaju-Nàrâyana. Cangu-Nârâyana 
est sans contestation le premier de tous. Le temple qui 
lui est consacré s'élève sur le Dolâgiri, à l'extrémité orien- 
tale de la vallée, entre Bhatgaon et Sankou. Visnu y est 
associé à la déesse Chinna-mastâ « Tête-Coupée » Le Ne- 
pâla-mâhàtmya raconte qu'en effet Visnu y eut la tête 
coupée par un brahmane irrité, en application de la loi du 
talion: le dieu, dans un mouvement de colère, avait coupé 
la tête d'un démon (Daitya) de caste brahmanique, qui 
était disciple de Çukra; etÇukra, froissé, avait maudit le 
meurtrier. Garuda, qui sert de monture à Visnu et qui lui 
est toujours associé comme Nandi l'est à Çiva, a par un 
traité en bonne et due forme avec les serpents, ses enne- 



LES DIVINITÉS LOCALES 367 

mis séculaires, assuré à la colline le privilège de posséder 
des serpents sans venin. Les Bouddhistes du Népal ont 
adopté Cangu-Nârâyana comme ils ont adopté Paçupati ; 
Visnune sert qu'à y manifester la puissance d'Avalokiteç- 
vara. Un jour que Garuda luttait avec le Nàga Taksaka, 
comme il était sur le point de triompher, grâce à Taide de 
Visnu, le Lokeçvara compatissant intervint, conclut un 
accord entre les adversaires, passa Taksaka au cou de Ga- 
ruda; Visnu, porté sur sa monture, prit sur ses épaules, 
en signe d'humiliation, le Lokeçvara; et soudain un griffon 
apparut, qui souleva les trois divinités superposées et s'en 
alla les déposer au sommet du Dolâgiri. Un groupe sculpté 
atteste encore aux fidèles la réalité de Févénement. Le 
pilier à inscription du roi Mâna deva, dressé devant le 
temple, atteste d'autre part aux esprits critiques l'anti- 
quité du culte local. 

Une inscription d'Amçuvarman, qui stipule une donation 
à Jala-çayana, garantit aussi le long passé de Visnu sous 
ce vocable. Pour la tradition indigène, l'origine du Jala- 
çayana remonte bien plus haut : c'est sous Dharma datta 
de Kâûcî, roi mythique de l'imaginaire Viçâla-nagara, 
qu'un yogi édifia le premier sanctuaire de Jala-çayana, au 
pied du mont Sivapuri. Le roi Vikramajit, autre héros de 
contes, fit un étang avec une image de pierre à quatre 
bras; son successeur Vikramakesari vil l'étang se dessé- 
cher tout d'un coup; inquiet, il consulta les sages, apprit 
que le dieu réclamait un sacrifice humain, et se dévoua 
comme victime. L'histoire réelle semble commencer avec 
le roi Haridatta varma, de la dynastie Sûryavamçi, qui 
se distingua par son zèle pour Nârâyana. Une nuit Jala- 
çayana lui apparut en rêve, et lui révéla la place où il 
gisait sous les décombres; le roi ordonna de déblayer, et 
la statue reparut au jour. Par malheur un coup de pioche 
maladroit avait brisé le nez ; on se garda de réparer l'acci- 



368 LE NÉPAL 

dent, et le Jalaçayana d'à présent a toujours le nez cassé. 
Haridatta donna à Timage le nom de Nllakantha, nom 
inattendu, puisqu'il s'applique exclusivement à Çiva; mais 
le syncrétisme religieux du Népal apparaît encore à ce 
trait : avec ses quatre bras et les attributs ordinaires de 
Yisnu, la statue étendue au milieu d'un étang n'en rappelle 
pas moins le Nîlakantha authentique qu'on adore au lac 
du Gosain-than. Jala-çayana n'est plus connu que comme 
« le Vieux Nllakantha » (Budhâ-Nîlakantha)*, depuis 
qu'au XYu"" siècle le roi Pratàpa Malla a installé « le Nou- 
veau Nllakantha » (Bàla-Nllakanlha ou Bâlajî). Pratâpa 
Malla avait fait sculpter dans la cour de son palais de Kat- 
mandou, au mih'eu d'un bassin, une réduction du Nllakan- 
tha'; puis il y avait amené, au prix d'un labeur obstiné, 
l'eau de l'étang sacré. Le Vieux Nllakantha lui apparut alors 
en songe et l'avertit que si jamais un roi du Népal venait 
le visiter, ce roi mourrait fatalement d'une mort prompte. 
Depuis lors, c'est le Nouveau Nllakantha, Bâlajl, qui reçoit 
aux jours prescrits la visite des rois. 

C'est sous l'aspect de Krsna que Visnu est le plus inti- 
mement mêlé à l'histoire légendaire du Népal. Krsna, et 
surtout Pradyumna son fils, sont les héros d'un roman 
épique et galant, comme il sied au cycle krichnaite, et si 



1. Bhagvanlal (p. Sj n. 18) écrit: Budda Nllka^ith et entend; « Çiva 
submergé». Comme le ruisseau qui sort de l'étang porte le nom de Rudra- 
matl, le pandit suppose que l'image primitivement adorée était un 
lifiga, et que c'est un roi vichnouit« qui y substitua une statue de Vispu. 
Le nom du village voisin, Çivapurt, lui semble corroborer cette hypo- 
thèse. 

2. « On voit à Cathmàndoù, sur un des côtés du jardin du prince, 
une grande fontaine où est placée une des idoles du pays appelée 
Nârâyan. Cette idole est de pierre bleue ; elle a une couronne sur la 
tôte et repose sur un oreiller de la même pierre : l'idole et l'oreiller ont 
l'air de flotter sur l'eau. Cette composition est très grande ; je la crois 
longue de dix-huit à vingt pieds, et d'une largeur proportionnée : du 
reste, elle est bien travaillée et en bon lUat. » Descript. du Roy. de 
Népal, dans les Recherches asiatiques^ il, 35'». 



LES DIVINITÉS .-X.OCALES 369 

populaire qu'il sert de noyau aux deux grandes compila- 
tions religieuses du brahmanisme népalais : il occupe huit 
chants (VI-XIII) dans le Paçupati-Purâiia, et six chants 
(VII-XII) dans le Nepâla-mâhâtmya. Sûrya ketu, roi de 
Çvelakâ dans le Campakâranya (Champaran), et fervent 
adorateur de Visnu, est assiégé par Hamsadhvaja, roi de 
Mithilâ (Tirhout); dans sa détresse, il invoque le ciel. 
Nârada, Tinfatigable messager, accourt du paradis, et lui 
conseille de se retirer à la source de la très sainte Bagmati, 
sur le mont de la Cime-au-Lion (Mrgendra-çikhara), con- 
sacré jadis par la présence de Visnu, dans son avatar 
d'Homme-Lion (Narasimha) ; déjà Prahlâda, la pieuse pro- 
géniture du démon Hiranya kaçipu, a éprouvé la sainteté 
du lieu; les mortifications qu'il y a pratiquées ont arra- 
ché à Ci va un éclat de rire joyeux, qui a fait jaillir la Bag- 
mati. Sûrya ketu obéit; il s'enfuit de sa capitale avec la 
belle Candrâvatî, sa fille. 

Dans la vallée du Népal que domine la Cime-au-Lion 
régnait alors un démon puissant, maintes fois vainqueur 
des dieux, Mahendra damana ; sa capitale était Suprabhâ, 
au pied du Candragiri, là oti s'élève aujourd'hui Thankot. 
La sœur de ce démon, Prabhâvatî, était une princesse 
d'incomparable beauté. Par une de ces sympathies mys- 
térieuses oti se plaît le roman hindou, elle s'était éprise 
sans l'avoir jamais vu de Pradyumna, le fils de Krsna. 
Pour distraire sa sœur, consumée d'un amour qu'il ignore, 
Mahendra damana arrête le cours de la Bagmati et trans- 
forme la vallée submergée en lac de plaisance. A son tour, 
instruit par un entremetteur complaisant des charmes de 
Candrâvatî, il tombe amoureux de la princesse et prétend 
obtenir sa main. Sûrya ketu, qui répugne à une pareille 
alliance, invoque encore une fois Nârada. Nàrada le ras- 
sure, lui promet que Pradyumna seul sera son gendre ; 
puis il se rend auprès de Prabhâvatî et lui prédit aussi le 

24 



370 LE NÉPAL 

succès de sa passion. Une guerre éclate. Sous la conduite 
de Pradyumna, les dieux triomphent enfin. Krsna vient de 
Dvàrakà féliciter son fils. La Bagmali lui adresse une 
prière : « Tu peux à ta volonté, ô Hrsîkeça, ou réunir, ou 
séparer les terres. Ouvre-moi un chemin que je rejoigne 
la Gangâ. » Krsna d'un coup de son disque disjoint les 
montagnes et la Bagmati s'écoule. Un démon, Kacchapa, 
prétend jeter le Dolàgiri dans Tespace; Krsna plante un 
liiiga, comme un clou, dans la montagne et raffermit : 
telle est l'origine du KUeçvara. Il dresse encore d'autres 
lingas commémoratifs (le Svarneçvara, le Gopàleçvara), 
adopte comme territoire sacré la portion méridionale du 
Mrgaçrnga h Paçupati, pour être associé avec Ci va dans un 
culte commun. Nemi, comme le symbole même du Népal 
qui a pris son nom, s'écrie : « Qui voit Hari (Visnu) sous la 
forme de Hîira (Çiva), et Hara sous la forme de Hari, il 
est vichnouite et il est çivaïte. Quiconque distingue entre 
Hari et Hara est un misérable, un mécréant, un hérétique ; 
l'enfer est sa voie ! » Et Paçupati en personne approuve 
ce langage. Le séduisant Pradyumna épouse ensuite les 
deux princesses ; Krsna ramène Sûrya ketu à Çvetakâ, et 
Hamsadhvaja retourne à Mithilâ. 

Le cadre est sans doute banal; les Purânas et les Mà- 
hâtmyas annexes regorgent de pareilles aventures. Ce 
n'en est pas moins une surprise que de rencontrer les 
mêmes personnages groupés dans un récit analogue, mais 
consacré à la glorification d'une région lointaine, dès une 
époque assez reculée. L'auteur d'une biographie de Vasu- 
bandhu* traduite en chinois par un disciple immédiat de 
ce docteur entre 557 et 569, rapporte les amours de Visnu 
avec Prabhâvatl, sœur de (Mahâ) Indra damana, comme 

1. Nanjio, n® 1463; éd, japon., XXÏV, vol. 9; Wassiuef, trad. ail., 
p. 235 sqq. et Takakusu, The life of Vasubandhu, dans Toiing-Pao, 
190'*, p. 269. 



LES DIVINITÉS LOCALES 371 

Torigine du nom de Purusapura, la moderne Pechaver, 
aux confins Nord-Ouest de Tlnde. L'antiquilé du maté- 
riel pouranique se trouve ainsi brillamment démontrée, 
et subsidiairement aussi le sans-gêne des brahmanes à 
transporteries mêmes légendes d'un pointa l'autre. Le nom 
sanscrit de Prabhàvatî, donné à un petit ruisseau au Sud 
de Patan, le Nakku Khola, a pu suggérer l'application 
locale d'un roman connu. 

Visnu vient d'apparaître associé et même confondu avec 
Çiva; plus fréquemment encore, il entre en rapports éga- 
lement étroits avec le Bouddha. La légende de Cangu 
Nârâyana a déjà montré le dieu brahmanique aux prises 
avec une divinité du panthéon bouddhique, et qui sort 
humilié de l'aventure ; mais l'aventure remonte trop haut 
pour imposer la conviction aux esprits indécis. Un épisode 
plus récent est venu prouver aux bouddhistes hésitants la 
supériorité de leur personnel divin. Vers le début du 
XIV* siècle, un peu avant l'invasion de Harisimha deva 
(1324), un couple de braves gens qui vivait à Katmandou 
trouva un beau jour sa provision de combustibles trans- 
formée par miracle en lingots d'or. Ils voulurent témoigner 
leur gratitude aux dieux, auteurs de ce miracle ; mais là 
cessa leur accord. Le mari penchait pour le Bouddha, la 
femme pour Nârâyana. Il fallait choisir. On décida de 
soumettre les deux divinités à une sorte d'ordalie: le 
mari planta une graine de bhîmpâtî; la femme, une 
graine de tulsî ; chaque dieu n'avait qu'à manifester sa 
puissance à l'aide de sa plante favorite. La bhîmpâtî, 
chère au Bouddha, germa la première. La preuve était 
irréfragable; la femme céda sans s'obstiner davantage, et 
une grande fête célébra le triomphe de Bouddha sur son 
rival. 

L'épreuve était indispensable : fidèles à leur laclique, 
les brahmanes avaient dessiné à l'entour du Bouddha un 



37Î LE NÉPAL 

mouvement enveloppant; impuissants à renverser leur 
adversaire, ils s'étaient résignés à l'accepter afin de Tab- 
sorber. Le système commode des avatars leur permettait 
de représenter le Bouddha comme une incarnation de 
Visnu. Le Nepâla-mâhàtmya (I) montre parmi la foule 
des dieux accourue pour saluer Paçupati « Janârdana 
(Krsna) qui était arrivé du Saurâstra (Kathiawar) sous la 
forme du Bouddha (Buddha-rApî)\ » L'adaptation brah- 
manique de rhistoire du Bouddha à Tusage du Népal était 
exposée dans un Purâna spécial qui n'a été retrouvé que 
pour être aussitôt perdu; le manuscrit de « cet ouvrage 
rare et précieux » que Kirkpalrick avait pu se procurer au 
Népal * n'est entré dans la collection des manuscrits de 
Fort-William* que pour y disparaître. Heureusement, à 
défaut du texte, nous en avons tout au moins une analyse 
partielle due au P. Marco délia Tomba*. D'après lui, « le 
Buddha-Purâna est le treizième des Purânas ; il traite de la 
neuvième incarnation de Visnu en Bouddha, divinité 

• • 7 

muette. Il rapporte comment un certain roi appelé Surgh- 
dan [Çuddhodana) avait une femme nommée Mahàdevî, 
ce qui veut dire la Grande Bhavânî, laquelle fut la femme 
de Mahâdeva dès le principe de la création. Or il vint à 
cette Mahàdevî sous le bras une chose, qu'elle ne savait 
pas elle-même ce que c'était. Un jour, en élevant le bras 
pour cueillir un fruit à un arbre, il lui tomba de sous le 



1. Cf. les passages analogues, sup. p. 346. 

2. KlRKPATRlCK, p. 148. 

3. AuFRECHT, Catalogus catalogorutn, s. v. Buddha-pur&na. La Col- 
lection Mackenzie en contenait un abrégé sous le titre de Laghu 
Buddfia Purâna\ Wilson, dans le Catalogue de cette collection, le 
décrit ainsi: « A Summaryof the contents of the Lalita Vistara, a Purâna 
containing the history of Buddha; the original was brought from Népal 
by Captain Knox ; the abridgment was made by a Pandit in Mr. Cole- 

brooke's service. »(r7ie Mackenzie Collection^ a descriptive Catalogue^ 
2« éd. Madras, 1882, p. 122.) 

4. G II ScriUi...y p. 117 sqq. 



LES D1VIN[TÉS LOCALES 



373 



bras un fits qu'on appela Bouddha, parce qu'il naquit muet 
et qu'à partir de la naissance de cet enfant toutes les sta- 
tues des idoles devinrent muettes. Cependant, dans l'his- 




Temple de cinq étages construit à Bbalgaoa par Bbûpatlmdra Halla en 1703, 



toire, on le fait parler en dépit de son nom. Ce Bouddha 
une fois né, son père (putatif, je pense) devint fort riche. 
Quand l'cofaut fut arrivé à douze ans on lui chercha une 



374 LE NÉPAL 

femme ; mais il s'obstinait à déclarer qu'il ne voulait pas 
d'autre femme que la fille d'un certain géant, nommée 
Parameçvarî. A la fin le père du Bouddha fut obligé de 
demander au géant sa fille en mariage pour son propre 
fils. Le géant la refusa ; le Bouddha voulut l'avoir de force. 
Il se livra une bataille et le Bouddha d'un seul coup de 
pied jeta l'éléphant du géant à 1 6 milles ; et il fit de même 
avec tous les autres géants. Le géant, voyant qu'il ne pou- 
vait pas triompher par la force, proposa une bataille d'ar- 
gumentations théologiques, pour laquelle il présenta ses 
docteurs ; mais ceux-ci furent vite vaincus par le Bouddha, 
et à la fin le Bouddha enleva la fille des mains du géant 
son père. Les deux (dieux?) jaloux essayèrent par tous les 
moyens d'enlever au Bouddha sa femme, mais ils ne le 
purent. Le Boudha s'en alla ensuite faire pénitence en 
diverses parties du monde ; dans un endroit il resta 
37 037 600 années pénitent. Et pourtant ce Bouddha a 
existé après Krsna, depuis lequel on compte 4 830 ans ! 
Habitude de Gentils de grossir le nombre des zéros à leur 
fantaisie! La pénitence du Bouddha était si recueillie que 
toute chose en était comme dans l'extase : si bien qu'il ne 
tombait plus de pluie sur la terre. Les dieux voulurent à 
tout prix l'interrompre: le dieu Indra lança une pluie de 
feu, mais elle se convertit en fleurs ; il décocha flèches et 
foudres, mais sans réussir à l'atteindre, sauf à un doigt de 
pied; la gangrène se mit à la plaie, et la volaille venait 
becqueter la vermine. C'est pourquoi les Genlils ne man- 
gent pas de poulet. Quelques jeunes personnes allèrent 
pour le séduire, mais en approchant elles se changèrent 
en vieilles bêtes. Les géants voulaient le transporter avec 
le terrain fout entier, mais ils échouèrent. Ils envoyèrent 
une grande armée ; mais arrivée là, elle tomba, qui d'un 
côté, qui de l'autre. A la fin, les dieux, voyant que toute 
tentative était inutile, y allèrent tous ensemble : Brahma 



LES DIVINITÉS LOCALES 375 

pour rhonorer lui servait de balayeur, Visnu de sonneur 
de trompe, Mahâdeva de porteur d'ombrelle (et pourtant 
le Bouddha n'était autre que ce même Visnu incarné) ; les 
autres dieux, qui de chanteur et qui de danseur. Ainsi ils 
purent le distraire et remirent toutes choses en leur cours 
naturel. Les Bouddhistes, c'est-à-dire ceux qui suivent ce 
Bouddha avec une particulière dévotion, comme les Tibé- 
tains et les montagnards, vénèrent encore un certain Ma- 
cendrnak (Matsyendra Nâtha)\.. » Voilà ce qu'est devenue 
la biographie du sage de Kapilavastu, accommodée par les 
Brahmanes et résumée par un Père Capucin ! Un ramassis 
de contes banals et de merveilles puériles. 

Ainsi Visnu, qui avait été déclaré identique à Çiva, est 
encore devenu identique au Bouddha. Mais la fièvre d'iden- 
tités qui tourmente le génie hindou exigeait une troisième 
équation, entre Çiva et le Bouddha. Cette équation, le Ne- 
pâla-màhâtmya (I) la proclame par la bouche de Pârvatî. 
« Satisraite des autorités du Bouddha, la fille d'Himalaya 
lui dit: Tes pratiques sont bonnes ; demande une faveur à 
ton choix. Le saint répondit: Que les gens de ce pays-ci 
se conforment à ma loi ! La Bienheureuse qui chérit ses 
dévots dit alors au Bouddha: « Ce territoire sacré d'ici, 
c'est Çiva qui Ta créé; toi, tu y as pratiqué l'ascétisme. 
Donc, sur ce sol incomparable, les dévots de Çiva seront 
les dévots du Bouddha. Point de doute ! » Cette fois, le 
cycle est achevé : Visnu, Çiva, le Bouddha se rapprochent, 
se pénètrent, se confondent sous le patronage auguste de 
la Grande Déesse que tous les cultes honorent. 

DevÎ. — La Déesse, Devî^ doit sans doute à son sexe le 
privilège d'une popularité universelle dans l'Inde; vierge 
et mère, elle a la grâce et la dignité. Epouse de Çiva, elle 
l'accompagne fidèlement sans lui être enchaînée, et consent 

1. Suit le récit que j'ai rapporté ci-dessus, p. 351. 



376 LE NÉPAL 

volontiers à partager son culte avec d'autres associés. 
Aucun des dieux, si grand qu'il soit, n'a jamais obtenu 
rhonneur de porter dans le panthéon hindou le titre exclu- 
sif de Deva, de Dieu par excellence. Devî seule n'a pas 
besoin d'une autre désignation; tous les cultes la recon- 
naissent comme la Déesse. Elle n'en aime pas nioins à être 
adorée sous de multiples noms, qui expriment la variété de 
ses attributs ou de ses fonctions, ou qui rappellent les 
innombrables épisodes de sa vie accidentée. Sous le vo- 
cable de Guhyeçvarî^ Notre-Dame-du-Secret, elle est la 
patronne antique du Népal. Manjuçrî la découvrit et la 
vénéra, cachée dans la racine du lotus qui portait Svayam- 
bhû, manifestée pourtant dans la source limpide qui 
s'échappait du sol. La ville de Deva-pattana (Deo Patan) 
s'éleva plus tard sur remplacement merveilleux; mais 
la déesse ne cessa pas d'y recevoir un culte consacré 
par l'antique tradition. Les brahmanes, qui n'admettent 
pas rhistoire de Manjuçrî, n'en ont pas moins une raison 
d'adorer la Déesse au même lieu. Quand Devî, dans une 
existence antérieure, était la fille de Daksa, son père man- 
qua grossièrement d'égards à Çiva son époux ; froissée 
dans son amour et dans sa dignité, la déesse se donna la 
mort en demandant de renaître avec une meilleure parenté : 
elle devint alors la fille d'Himalaya. Instruit du suicide de 
sa bien-aimée, Çiva s'arracha à ses macérations ascétiques 
pour voler vers le bûcher où Devî était montée volontaire- 
ment, donnant aux épouses vertueuses un éclatant exemple ; 
il recueillit dans ses bras le corps à demi consumé et 
retourna, chargé de son précieux fardeau, vers la cime 
du Kailâsa ; mais les membres brûlés tombèrent un à un 
le long de la roule. L'organe secret [guhya) de la déesse 
vint tomber sur le bord de la Bagmati ; le sol se referma 
jalousement sur la sainte relique ; mais un temple marque 
le site, et dans le sanctuaire un lotus à huit pétales déco- 



LES DIVINITÉS LOCALES 377 

rés de syllabes mystiques porte un triangle emblématique 
que les brahmanes adorent comme le symbole de la vulve 
génératrice, tandis que pour les Bouddhistes il exprime la 
Triade sacrée, le Triple-Joyau. V Alphabetum Tibetanum 
(p. 194) donne une image de ce lotus, due aux Capucins 
du Népal, et décrit aussi d'après leur témoignage la mul- 
titude des fidèles qui se presse à toute heure dans le temple ; 
indigènes ou pèlerins venus de loin, hommes et femmes 
répandent à pleines mains leurs offrandes sur la cavité 
profonde qui s'ouvre en triangle ; mais les offrandes, absor- 
bées par un artifice aisé, disparaissent sous les yeux des 
fidèles émerveillés; et Devî reste insatiable, sans se lasser 
d'être fécondée non plus que de produire. L'exégèse, à 
vrai dire, varie avec les sectes; les Bouddhistes instruits, 
si tant est qu'il en reste, saluent Guhyeçvarî comme une 
incarnation de Prajnâ, la science, ou de Dharma-devî, la 
déesse de la Loi, et comme identique à Àrya-Târà; mais 
le vulgaire qui ne raffine point apporte à la déesse, de 
l'hindouisme comme du bouddhisme, le même hommage 
ardent. 

Un des noms de Devî les plus populaires dans l'Inde 
entière, c'est Durgây la Mal-accessible ; soit que ce vocable 
exprime la nature mystérieuse, inconcevable, de la Mère 
Universelle, soit qu'il indique l'aspect terrible de cette 
divinité, aussi formidable aux méchants que favorable 
aux bons ; pour combattre les démons et pour en triom- 
pher, elle n'a pas hésité à lutter avec eux d'horreur et de 
férocité. Durgà est souvent adorée sous la désignation de 
Nava-Durgà « Neuf-Durgâs » comme une sorte d'être col- 
lectif où se combinent neuf personnalités. Le iNépal a 
adopté ce vocable, mais il a glissé sous cette rubrique 
d'emprunt une combinaison locale de neuf « Notre-Dame » 
qui diffèrent de la liste usuelle. Ce sont: Vajreçvarî, 
Koteçvarî, Jhankeçvari, Bhuvaneçvarl, Mangaleçvari, Vat- 



378 LE NÉPAL 

saleçvarî, Râjeçvari, Jayavàgîçvarî et enfin Guhyeijvarî. 
Elles n'ont pas toutes acquis une égale notoriété, quoi- 
qu'elles prétendent à une égale antiquité: Çivadeva le Sû- 
ryavamçi aurait institué, ou, pour parler le langage des 
chroniques, ressuscité ces neuf cultes. La première après 
Guhyeçvarî est à coup sûr Vatsaleçvarî (Vacchleçvari) que 
Çivadeva adorait déjà comme « la principale divinité du 
Népal » ; il institua même en son honneur un sacrifice 
humain qui devait se renouveler tous les ans; un de ses 
successeurs, Viçva deva, voulut supprimer cette cérémonie 
barbare, mais les hurlements de la déesse le ramenèrent 
bien vite au respect de la tradition. Jaya Vàgîçvarî est la 
divinité tutélaire de Deo Patan : elle passe pour venir du lac 
Mânasa, sur le plateau tibétain. 

Mais la nomenclature des Nava-durgàs est loin d'épuiser 
la liste des Notre-Dame Népalaises; à l'époque de la fon- 
dation de Katmandou, le roi Gunakàma deva <( ressuscita » 
une autre série de Nava-durgàs. Les plus notables des 
îçvarîshorscadresontiKsetrapàleçvarî, divinité protectrice 
du sol; Kankeçvarî, adorée aussi sous le nom de Rakta- 
Kâlî et honorée annuellement d'un sacrifice humain ; Kuli- 
çeçvarî; Maheçvarî; Candeçvarî, qui a pour résidence 
originelle (pîtha) la vallée de Banepa, à l'Est du Népal; 
c'est de là que Guna kàma deva l'amena au Népal ; c'est 
là aussi qu'elle répandit sa protection sur les premiers 
Mallas. Mâneçvarî est la protectrice des Lirchavis, prédé- 
cesseurs desMallas; mais en recueillant la couronne, la 
nouvelle dynastie ne négligea pas d'adopter la patronne 
du clan royal qu'elle rempla<;ait. La dynastie de Harisimha 
deva introduisit encore par surcroît une nouvelle forme 
de Devî; son nom, soigneusement tenu secret, s'est trans- 
mis avec des altérations embarrassantes : Tulasî, Tulajà, 
Taleju, ïalagu. Entre les titres usuels de Devî, on lui don- 
nait de préférence celui de Bhavànî. L'image authentique 



LES DIVINITÉS LOCALES 379 

de la déesse, qui se confond avec la personne même, 
passait pour être venue du ciel ; enlevée par Râvana, elle 
avait échappé à ce démon ; Hâma Tavait retrouvée, instal- 
lée à Ayodhyà; elle avait ensuite passé à Simàngarh, d'où 
elle avait conduit Harisimha à la conquête du Népal. Son 
prestige était si grand que les Tibétains, impatients de se 
procurer cette auxiliaire puissante, tentèrent de la ravir 
cl main armée. Léguée par la dynastie de Harisimha deva 
aux xMallasde Bhatgaon, elle excita Tenvie des Mallas de 
Katmandou, jusqu'au jour où Mahindra Malla eut la satis- 
faction d'élever dans sa capitale un temple à Tulajâ Bha- 
vànî (1549). La formule magique qui asservit Tulajâ à son 
dévot passait régulièrement avec les insignes du pouvoir 
du roi à son héritier: mais le roi Laiismt Narasimha, père 
de Pratâpa Malla, mourut fou, et la puissante formule se 
perdit. Le temple de Tulajâ ne s'ouvrait qu'au roi seul. 

Sous son aspect le plus horrifique, Devî prend le nom 
et les attributs de Kâli ou Mahâ-Kâli w la Grande Noire ». 
Son teint sombre, ses traits grimaçants, ses mains rouges 
de sang, garnies d'armes et de débris funèbres, sa langue 
pendante, ses allures échevelées inspirent au fidèle la 
terreur et l'épouvante. La chronique brahmanique signale 
quatre Kàlis, au Népal : Guhya Kâll, Vatsalâ Mahâ Kâli, 
Daksiiia Kâlî et Kâlinge sthânamâko (?j Kàlikâ. La première 
est identique à Guhyeçvarî, et c'est pourquoi l'étang pri- 
mordial qui couvrait la mystérieuse déesse reçut le nom 
de Kâlî-hrada, l'étang de Kâli. Vatsalâ s'est déjà rencon- 
trée dans la liste des Neuf Durgâs. Daksina-Kâll, la Kâlî du 
Sud, est la patronne de Phirping, au Sud du Népal. Mais 
les quatre Kâll n'épuisent pas la liste. 11 faut mentionner 
encore Lomrî-Mahâ-Kâlî, qui fut instituée par Candra 
ketu deva, et dont le temple situé h l'Est de Katmandou 
est très fréquenté. 

Kumâriy la Vierge, est encore un autre nom de la Grande 



380 LE NÉPAL 

Déesse, mais en relation particulière avec les rites des 
Tantras et leur sensualisme mystique. Kumârlest moins la 
déesse transcendante que ses incarnations officielles en 
d'obscures fillettes, reconnues et proclamées par les 
prêtres après des épreuves terrifiantes, et offertes à Fado- 
ration des fidèles. Le Népal a ses quatre Kumârîs réparties 
aux quatre points de Thorizon ; la principale est Bâla- 
Kumârl, ladéessetutélaire deTheml. 

Plus encore que les Kumârîs, les Yoginîs expriment 
l'inspiration des Tantras. La Yoginî est la compagne du 
Yogin, autrement dit du Sàdhaka, qui se propose de réa- 
liser par l'union charnelle l'union de Tâme avec Dieu ; soit 
insuffisance de ressources verbales, soit analogie réelle et 
profonde, l'amour divin et l'amour sexuel parlent volon- 
tiers la même langue et laissent parfois l'esprit embarrassé 
de les distinguer. La Vierge, étant compagne de Çiva, le 
grand ascète, devient naturellement la Grande Amoureuse; 
leur union féconde, éternellement nouvelle, éternelle- 
ment renouvelée, montre l'exemple aux âmes éprises. Les 
Yoginîs du Népal sont quatre*, comme les Kâlîs et les Ku- 
mârîs. Vajra-yoginî est la plus illustre ; elle est la déesse 
du Vajra-yoga, de Tunion de diamant, inestimable et 
infrangible comme lui ; elle est aussi la patronne delà ville 
de Sankou. Son nom rappelle un épisode des luttes entre 
le Tantrisme bouddhique et le Tantrisme çivaïle ; c'est 
Çankara Àcârya, l'invincible docteur de l'orthodoxie 
brahmanique qui a substitué ce vocable à l'antique dési- 
gnation de Mani-Yoginî, consacrée par les traditions 
locales : Maçi-Yoginl avait favorisé dans leurs œuvres ma- 
giques les vieux rois légendaires, Vikramajit et Vikmanti ; 
elle avait décidé le roi Mâna deva à édifier en expiation 

1. Bhagvanlal Indraji, The Bauddha Mythology of Népal, p. 103, en 
énumèresix: Vajra®. Maçi*», Dhvaja®, Âdarça», Piccha®, Puspa-yoginl, 
ainsi désignées d'après les attributs qui les distinguent. 



LES DIVINITÉS LOCALES 381 

d'un parricide le grand temple de Buddha-Nâtha (Budhnâth). 
Sous sa nouvelle appellation, Vajra-Yoginî n'en reste pas 
moins indulgente et même bienveillante au Bouddha. 
Quand le Bouddha s'est concilié à force de pénitences la 
faveur de Devî, elle lui apparaît sous la forme de Vajrayo- 
ginî*. Elle continue à porter le nom d'Ugra-Târâ, qui l'as- 
socie aux Bouddhas et aux Bodhisattvas . Une autre des quatre 
Yograîs, Nîla-Tàrâ-Devî, appartient à titre égal aux deux 
églises du Tantrisme. En plein xvii* siècle, un roi d'une 
dynastie brahmanique, Pratâpa Malla, montre aux sacris- 
tains né vars de Paçupati, sur les indications d'un Svâmin 
du Sud de Tlnde, « une Devî dans TÀdi-Buddha », une 
déesse du çivaïsme dans le Dieu suprême du Bouddhisme 
népalais, et les Névars convaincus par la démonstration 
royale honorent la déesse d'un rite annuel. D'autre part le 
Svayambhû-Purâna, en exaltant la déesse appelée Khagâ- 
nanâ qui siège sur le diadème des cinq Bouddhas, la recon- 
naît pour une Çakti de Çiva, une des énergies féminines 
que les Tantras adorent. « Elle est la perfection de la 
sagesse et comme telle la mère des Bouddhas ; pour les 
Bouddhistes elle est Vajrinî, pour les Yogins, Yoginî : elle 
est la mère multiforme de tous les êtres. Pour les Çivaïtes, 
c'est une forme de Çiva ; pour les Visnuites, de Visnu ; 
pour les Brahmanes, elle est Brahmânî *. » Enfin Kumârî, 
la Vierge, et Kàlî, la Noire, apparaissent réunies dans une 
autre combinaison avec Mahâ-Laiismî, l'épouse même de 
Visnu, sous le nom de Tripura-Sundarî : assise sur un tau- 
reau, un trident, une couronne et un crâne dans les mains, 
elle a le corps roux. Elle est le matin Kumârî, la vierge 
compatissante ; à midi, Mahâlaksmî, la courtisane de grand 

1. Tapasyârp kurvatas tasya Buddhasya girijà tadâ | 
tustâ babhûva prakatâ nâmnâ sa Vajrayoginî || 

Nepâla-màhâtmya, I. 

2. Svayambhû-P.j HI, p. 179 et 180. 



382 LE NÉPAL 

amour; le soir, Kâlî, une vieille décrépite, de grande 
cruauté, mangeuse vorace d*hommes et de créatures 
vivantes ^ 

Les Bhairavas. — Derrière les protagonistes se presse 
une masse innombrable de divinités secondaires, imaginées 
à plaisir par les religions rivales. Au premier rang se pla- 
cent les Bhairavas, avec leurs compagnes les Bhairavîs 
ce les Terribles ». On désigne sous ce nom inquiétant les 
esprits émanés soit de Mahâ-Deva, autrement dit Çiva, 
soit de Devî, les énergies mâles ou femelles où se manifeste 
la toute-puissance divine. Le territoire du Népal, tout res- 
treint qu'il est, sert d'asile à 5 600000 Bhairavas et Bhai- 
ravîs. On représente généralement les Bhairavas avec la 
bouche ouverte, des dents proéminentes, une chevelure en 
désordre, un œil de surcroît au front ; ennemis des démons, 
ils les foulent sous leurs pieds ; leurs images rappellent 
ainsi les Saint-Georges et les Saint-Michel du christia- 
nisme. Comme la plupart des divinités népalaises, les Bhai- 
ravas vont volontiers par quatre, sans doute pour faire face 
aux quatre directions ; c'est une disposition stratégique de 
ce genre que, par exemple, le bhiksu Çântikara adopte, 
après avoir consacré le sol de Svayambhû*. Le nombre 
immense des Bhairavas permet une infmie variété de com- 
binaisons. Il n'est pas jusqu'au Bouddha et Jusqu'au voyant 
Vasistha qui ne figurent parmi les Bhairavas \ Le groupe 
de Bhairavas le plus célèbre, et tenu pour le plus ancien, 
est formé par les Bhairavas de Nayakot, de Bhaktapura 
(Bhatgaon), deSanga (à l'Est, hors de la vallée), etde Panèa- 
linga ; un autre groupe réunit les Bhairavas Harasiddhi, 
Hayagrîva, Lutâbâhâ et Tyângâ. Leurs noms mêmes dé- 
cèlent en général leur origine et leur fonction strictement 

1. Notizie Laconiche, ûg, 16. 

2. Svay. Pur,, XIL 

3. Tàrâ-tantra, cité sup. p. 346. 



' 



LES DIVINITÉS LOCALES 383 

locale. Le plus populaire est le Bhairava Pailcalinga, pro- 
lecteur du sol (Kselra-pâla) des régions méridionales de 
Tunivers, et par suile du Jambû-Dvîpa tout entier, l'Inde 
comprise. Le fondateur de Katmandou, Guna kâma de va, 
Ta établi à TOuest du Népal. Le Bhairava de Harasiddhi est 
venu d'Ujjayinî, amené par Vikramâditya; il est associé à 
Nîla-Tàrâ-Devî. Le Prayàga-Bhairava vient de TEst ; Amçu- 
varman Ta introduit. 

Les Bhairavas sont, par leur puissance divine, des auxi- 
liaires aussi précieux que difficiles à manier. Il faut, pour 
s'en servir, une rare sûreté de doigté. Le sage Jaya Sfhiti 
Malla, voulant apaiser la rage deÇîtalâ, déesse de la variole, 
institua Flinmatta Bhairava; mais il eut soin de placer au- 
dessus du Bhairava une Âgama-devatâ, chargée de con- 
trôler ses écarts et de le maintenir dans son rôle. Bhûpa- 
ttndra Malla de Bhatgaon eut, au contraire, le tort d'établir 
dans un temple neuf un Bhairava sur lequel il comptait 
pour protéger le pays. Le Bhairava s'émancipa, fit des 
siennes, jusqu'au jour où des conseillers avisés indiquèrent 
le remède : il suffit d'installer auprès du Bhairava une 
« Notre-Dame » (îçvarî) du Tantra ; sa présence imposa le 
respect au Bhairava, qui s'apaisa désormais. L'autorité 
royale se voit même obligée d'intervenir parfois pour réta- 
blir Tordre dans ce monde de dieux. Jagat Jyotir Malla de 
Bhatgaon s'aperçut qu'un Bhairava entretenaitde coupables 
pensées à l'égard d'une Çakti ; pour l'en punir, il ordonna 
dans une procession de heurter violemment le char du 
Bhairava contre le char de Kâlî. 

Les du minores. — Ganeçan'est pas moins populaire au 
Népal que dans l'Hindoustan. Prince des obstacles, il pré- 
side à toutes les entreprises, les plus humbles et les plus 
banales même ; sans son concours point de succès pos- 
sible. En outre, sa physionomie singulière et bonhomme 
force l'attention et la sympathie ; son corps ventru cou- 



384 LE NÉPAL 

ronné d'une tête d'éléphant aux gros yeux ronds, ses mains 
qui portent une guirlande et une hache, le serpent sus- 
pendu à son cou, la souris tapie à ses pieds composent 
Tensemble le plus amusant. Partout associé au culte des 
autres divinités, il a aussi ses sanctuaires propres. Le pre- 
mier de tous est Sûrya-Vinâyaka {vulgo Suraj-Binaiii), au 
Sud de Bhatgaon. Le nom rappelle, d'après le Nepâla-mâ- 
hàtmya (VI) un miracle du dieu. Le fils d'un brahmane qui 
résidait à l'Ouest du Doleçvara, dans un bois, tomba sou- 
dain mort : ses parents et les munis voisins invoquèrent 
Paçupati qui les renvoya au bosquet de Prakàçda. Arrivés 
là, ils virent Ganeça se manifester dans un rayon de soleil 
(sûrya), et Tenfant ressuscita. La chronique bouddhique rap- 
porte une légende différente rimmédiatementavantle règne 
d'Amçuvarman, Ganeça, sous la forme de Sûrya-Vinâyaka, 
apparut au roi Vikramajit et lui fit don de richesses fabu- 
leuses qui lui permirent de fonder son ère. Les Gaçeças 
du Népal se classent volontiers, eux aussi, en groupes de 
quatre; après Sûrya-Vinàyaka, les plus populaires sont: 
Rakta-Vinâyaka (le Rouge) à Paçupati ; Candra-Vinâyaka 
(la Lune), à Chobbar; Siddhi-Vinâyaka (le Succès), à 
Sankou ; Açoka-Vinâyaka {imlgo Assu-Binaik) à Katmandou. 

Ganeça a fréquemment comme pendant Mahâ-Kâla {vulgo 
Mahankâl) « le Grand-Noir », qui est identique à Ci va et 
qui correspond à la Devl Mahâ-Kâli, mais qui a pris une 
personnalité distincte. Mahâ-Kâla porte un trident garni 
au manche de crânes humains. 

Indra est une figure classique du panthéon hindou ; mais 
au Népal l'influence des légendes bouddhiques où il figure 
souvent a modifié son caractère. Ancien maître de la foudre 
(vajra), il a suivi l'évolution qui a transformé son arme 
bruyante en emblème religieux et en symbole métaphy- 
sique. La fête d'Indra, Indra- yâtrâ, une des solennités les 
plus populaires du Népal, n'a rien de commun avec les fêtes 



LES DIVINITÉS LOCALES 385 

d'Indra consacrées par les Purânas hindous. Indra est la 
divinité patronale de Katmandou. 

Il faut encore mentionner parmi les dit minores Bhîma- 
sena, le héros épique, qui a lui aussi changé singulièrement 
en route ; d'après les Notizie Laconiche, il préside mainte- 
nant au trafic^ ! On trouve ses temples et ses chapelles le 
long du chemin qui mène de Tlnde au Népal ; Bhimpedi, 
au pied des montagnes, lui doit son nom. Son culte est si 
répandu qu'un esprit sensé comme Hamilton a pu le croire 
antérieur au Bouddhisme : il aurait le premier pénétré au 
Népal et y aurait introduit un essai de civilisation ^ La 
Chronique pourtant ne lui accorde pas tant d'honneur; 
sans l'instituer en concurrent de Manjuçrî, elle raconte 
seulement que Bhîmasena vint de Dolkhà, où il possède 
un temple célèbre, sur la Tamba-Kosi, à l'Est du Népal, et 
s'amusa à canoter dans une barque de pierre sur les eaux 
du lac qui recouvrait la vallée, au temps qu'un démon s'en 
était rendu maître. 

Balbala (Le Bègue) est un héros local, associé à des lé- 
gendes et à des rites agraires. Avant lui personne n'avait 
osé ouvrir le sol pour cultiver ; il fallait apporter du dehors 
le grain nécessaire à la subsistance. Le roi Visa dévale Sû- 
ryavamçi, ou son frère Bàlàrcana deva, offrit à l'audacieux 
qui voudrait donner Texemple une part régulière de la 
récolte annuelle. Balbala n'avait pas de famille ; il se risqua. 
Puis, avant de mourir, il s'éleva une statue de ses propres 
mains; Bàlàrcana honora cetle statue d'un culte et décida 
qu'on lui présenterait, chaque année, à la pleine lune de 
Mâgha, un pain de riz. La tradition montre encore à Palan, 
près du temple do Malsyendra Nàtha,le champ où Balbala 
donna le premier coup de pioche ; il est interdit de le 
labourer avec des bœufs. 

1. Not. Lac, Vig, 19. 

2. Hamilton, p. 25 et p. 10. 

25 



386 LE NÉPAL 

Les seules déesses qui méritent d'être citées pour leur 
fonction locale, en dehors des multiples incarnations de 
Devî, sont les Huit Mères {Asta-mâlrkâ) qui passent pour 
les gardiennes des villes népalaises. Ce sont, dans Tordre 
de hiérarchie: Brahmânî, Maheçvarî(ouRudrânî),Kumàrî, 
Vaisnavî, Vârâhî, Indrânî, Camundâ, Mahâlaksmî, épouses 
ou énergies (Çaktis) des trois grands dieux, réductibles 
cependant à Tunité puisque aussi bien nous avons trouvé 
déjà Mahâlaksmî, la Çakti de Visnu, confondue dans une 
personne avec Kumârî et Kâlî. Guçakâma deva, le fonda- 
teur de Katmandou, passe pour avoir adoré Mahâlaksmî 
et établi, sur ses indications et sous son patronage, la nou- 
velle capitale. 

Qu'elles empruntent leur nom officiel au panthéon boud- 
dhique ou au panthéon brahmanique, les divinités du Népal 
n'en gardent pas moins un cachet manifeste d'origine 
locale. Chaque ville, chaque village, chaque source, chaque 
étang, chacun des accidents du sol a son patron spécial, 
déesse ou dieu n'importe ; et chacun de ces patrons a un 
sanctuaire propre, si modeste qu'il soit, dédié à sa gloire. 
Il n'est pas étonnant dès lors que le Népal se flatte de pos- 
séder 2 500 temples, ou même 2733. A dire vrai, le Népal 
religieux dépasse les limites de la vallée : pris dans son 
acception la plus large, il s'étend au Nord jusqu'à Nîla- 
kantha, le lac sacré de Gosain-than, à 8 jours de marche 
de Katmandou; au Sud, il va jusqu'à Nateçvara, à 2 jours 
de distance; à l'Ouest, il s'arrête à Kaleçvara, également 
éloigné de 2 jours de Katmandou; enfin à l'Est, il se pro- 
longe jusqu'à Bhîmeçvara, à 4 jours de marche, sur la rive 
droite de la Tamba-Kosi ; le temple, élevé en l'honneur de 
Bhîmaseua le Pândava, dans la petite ville de Dolkha, a 
comme prêtre (pûjârî) un Névar*. Mais le total donné ne 

1. Hahilton, p. 192; cf. aussi p. 167, et Kirkpatrick, p. 164. 



LES DIVINITÉS LOCALES 387 

prétend pas s'appliquer aux temples dispersés sur ce 
vaste domaine ; il se restreint à un périmètre rigoureu- 
sement défini, qui embrasse outre la vallée du Népal 
deux annexes peu étendues : à TEst, la vallée de Banepa 
jusqu'au confluent de deux ruisseaux, la Nîrâvatî (ou 
Lîlâvatî) et la Rosamatî; à TOuest, une bande de terrain 
située sur le versant occidental du mont Deochok (ou Indra 
Than). 

Le aRCUiT du pèlerin. — C'est une œuvre infiniment 
méritoire et recommandable que de visiter les lieux sacrés 
disséminés, comme des repères, au long de ce circuit. Le 
Nepâla-mâhàtmya en donne, dans sa XXIX® section, une 
liste détaillée, et enseigne les prescriptions à suivre dans 
ce long pèlerinage. Le point de départ, c'est Paçupati ; 
c'est aussi, naturellement, le point d'arrivée, puisqu'il s'agit 
d'un circuit fermé. Le pèlerin doit cheminer en tenant con- 
stamment la vallée à sa droite, en signe de respect : c'est 
là la cérémonie du pradaksina. Bien entendu, l'origine du 
rite remonte aux dieux. 

Le premier qui s'en servit, sur le conseil même de Çiva, 
n'était autre que Gunâdhya, l'immortel auteur de la Brhat- 
kathà. Le Mâhâtmya ne manque pas l'occasion de rap- 
porter tout au long l'histoire si populaire de ce conteur 
que la tradition tenait pour un génie déchu ; mais sur plu- 
sieurs points le récit du Mâhâtmya, comparé avec Ksemen- 
dra et Somadeva, présente des divergences assez considé- 
rables pour qu'il soit utile de les signaler, soit qu'elles 
tiennent à la fantaisie ou à l'ignorance de l'auteur, soit 
qu'elles décèlent une source indépendante. Le génie déchu 
n'est plus Puspadanta, mais Bhrngin ; il s'est transformé 
en abeille pour s'insinuer dans la chambre où Çiva contait 
à Pàrvatî ses contes merveilleux. Reconnu coupable, quand 
il sollicite du dieu qui Ta maudit de fixer un terme à sa 
malédiction, Çiva lui impose comme première condition 



388 LE NÉPAL 

de publier sur la terre, en 900 000 vers, les contes qu'il a 
surpris indiscrètement ; puis il doit élever un linga sur un 
sol sacré qu'il est difficile d'atteindre ; alors seulement il 
retourneraau mont Kailâsa.En conséquence, Bhrngin-Gunâ- 
dhya naît à Mathurà ; puis il se rend à Ujjayinî où règne le roi 
Madana, marié à Lîlâvatt, fille du roi de Gauda, et qui a pour 
ministre Çarvavarman. Le roi Madana commet la fameuse 
confusion de modaka « gâteau » avec modaka « pas d'eau » ; 
humilié de son ignorance qui l'a rendu ridicule, il demande 
une grammaire sanscrite ; Çarvavarman compose le Ka- 
lâpa. Gunâdhya se retire de la cour, rencontre l'ascète 
Pulastya qui lui rappelle sa vraie condition et l'engage à 
écrire ses contes en dialecte paiçâct; qu'il parte ensuite au 
Népal. Gunâdhya suit ces conseils, refuse de retourner 
auprès du roi Madana auquel il remel le manuscrit de son 
œuvre, et se rend au temple de Paçupati. 11 décrit un pra- 
daksina autour de la vallée, convoque tous les religieux 
des environs, et avant de remonter au ciel dresse un linga 
qui porte le nom de Bhrngîçvara. « Et aujourd'hui encore, 
à chaque nœud de la lune, Bhrngin revient sous la forme 
d'une abeille (bhrnga) pour revoir son linga. » 

Le pèlerin, ayant rendu ses hommages à Paçupatîçvara, 
prend un bain dans la Bagmati, sort du temple par la porte 
du Sud, se rend vers Râjarâjeçvarî, visite Bhairava el Vat- 
salâ, va ensuite adorer Guhyeçvarî, traverse la Bagmati, 
puis la Celagangâ, il passe successivement par Gokarneç- 
vara, qui rappelle la sainte métamorphose de Çiva en 
gazelle; Kàrunikeçvara, le linga commémoratif élevé 
par Buddha-Visnu le Compatissant au confluent de la 
Bagmati et de la IVIanimatî ; Sundarî, où la Bagmati pénètre 
dans la vallée. De la à Vajrayoginî (la déesse tutélaire de 
Sankou) ; puis visite à Garuda et Nârâyana (de Cangu), au 
Valeçvara, au Vâgîçvara (au confluent de la Vîrabhadrâ) 
et au Vâlmîkeçvara, qui rappelle le séjour de Vâl- 



LES DIVINITÉS LOCALES 389 

mlki*. Près du linga de Vàlmîkl s'en dresse un autre 
consacré par Hanumat ; c'est là que se reposa le singe 
héroïque, auxiliaire de Râma, quand il revint de THimâ- 
laya, chargé de rochers destinés à former un pont entre 
rinde et LaAkâ. 

Après cette journée si laborieuse, le pèlerin doit passer 
la nuit à veiller, distrait par le chant et la danse ; il doit 
aussi donner à manger aux brahmanes. Le malin, dès 
Taube, il se baigne à Tétang voisin, prend congé du linga, 
et continue sa route vers TEst. 11 atteint d'abord le lac 
Tricampaka, où Mâdhava (Visiiu) repose sur les anneaux du 
serpent Çesa; il répand dans Teau sainte des offrandes aux 
Dieux et aux Pères. Entré dans la vallée de Banepa, il va 

V V 

adorer Caçdeçvarî, protectrice de Banepa, et Candeçvara 
son compagnon, puis visite le Dhaneçvara-liôga élevé par 
le dieu des richesses, le Gokhurakeçvara, « qui porte 
encore l'empreinte d'un sabot de vache » et qui fut fondé 
par Kâmadhenu, la Vache d'Abondance; l'Indreçvara, 
établi par Indra au confluent de la. Nirâvalî (ou Lîlâvatl) et 
de la Rosamatî ; l'Àçàpûreçvara établi par les Trente-Trois 
dieux. 11 rentre dans la vallée du Népal, qu'il longe dès 
lors par le Sud, et visite le Doleçvara (au Sud de Bhatgaon) 
qui rappelle un miracle deÇiva. Un brahmane de Bénarès, 
mauvais sujet, coureur de filles, buveur d'alcool, se sentit 
tout à coup pris de remords ; il consulta les ascètes de Viç- 
veçvara, qui lui donnèrent un bâton. « Pars, lui dirent-ils, 
en pèlerin ; quand ton bâton poussera un rameau, tu seras 
purifié. » Il se mit en route en multipliant ses austérités ; 
parvenu au Népal, sur le site actuel du Doleçvara, il planta 
en terre son bâton de pèlerin, et voici qu'il en sortit un 
rameau. Telle est l'origine du Doleçvara. C'est là la seconde 
halte du pèlerin : il se baigne dans le Dhârâ-ttrtha, passe 

1. V. sup., p. 328. 

25. 



390 LE NÉPAL 

encore la nuit au chant, à la danse et à écouler la lecture 
des Purànas. Le matin il prend congé du Doleçvara, en lui 
annonçant son intention de poursuivre le pradaksina entre- 
pris, et se remet eu route. 11 voit d'abord Sûrya-Vinâyaka, 
puis TAnanta-linga, se baigne dansTétang voisin, présente 
dans Teau une offrande aux Pères, distribue des cadeaux 
aux brahmanes (comme à toutes ses étapes, du reste) ; il 
visite Vajra-Vàràhî dans sa ville de Phirping, monte sur 
une montagne élevée pour adorer Ganeça qui réside dans 
une grotte accessible par une fente étroite ; qu'il se garde 
d'y entrer, et qu'il jette les yeux seulement sur le Bhàra- 
bhûteçvara! De là il se rend au Manah-çiras ttrtha où il 
adore Hari-Hara, puis au Mâtr-tîrtha (Mâtâtîrlha), où les 
offrandes funéraires sont si efficaces, et « où l'on voit encore 
aujourd'hui des poissons d'or ». Halte de nuit à Gopâleça 
(Çesa-Nàrâyana?). Le pèlerin passe encore cette nuit, la 
troisième du voyage, au chant et à la danse ; et le qua- 
trième malin, rafraîchi par un bain, prenant congé de Go- 
pâleça, il se rend à Pàndukeçvara, se baigne dans la Pftndu- 
nadî, passe la montagne, va à Calurvaklreçvara, a Indreç- 
vara, franchit encore une fois la montagne et rentre dans 
la vallée du Népal par le Nord-Ouest. H se rend alors auprès 
du Nârâyana de l'Ouest (Icaûgu'») et y passe la quatrième 
nuit à écouter des légendes qui ont trait à Visnu. A l'aube 
du cinquième et dernier jour, il se baigne, prend congé du 
dieu et se rend au séjour du Bouddha (Buddhasthàna, la 
colline de Svayambhû). C'est là qu'en arrivant de Chine 
(Mahà-Cîna) le dieu Bouddha s'arrêta volontairement ; c'est 
là qu'habitent des moines (bhiksus) qui ont abandonné fils 
et famille, par désir de voir le Bouddha, tout pénétrés de 
science et de béatitude. Il honore Bouddha d'un pradak- 
siiia spécial, descend se baigner dans la Visriumatt où il 
fait des offrandes aux Pères, et se rend à Luritikeça(Budhâ- 
Nîlakaçtha, Jalaçayana) où Hari-Visnu est couché sur le 



LES DIVINITÉS LOCALES 391 

serpent Ananla. Il se dirige ensuite au Nord jusqu'au pied 
des montagnes de façon à rejoindre l'origine du circuit, 
redescend alors au Sud vers Jaya-Vàgîçvarî (à Deo Patan) 
et « tout en pensant à Visiiu » il se présente devant Paçu- 
pati. 11 répand sur le linga les cinq ambroisies : lait, petit- 
lail, beurre, urine et bouse, il lui offre des parfums, de 
l'encens, nourrit des brahmanes, leur paie un digne salaire, 
et informe Façupati que le pradaksina est achevé. Pour 
clore son vœu, il descend se baigner dans la Bagmati, y 
fait des offrandes funéraires, retourne saluer Vatsalà, 
puis Vàsuki le îVâga h la porte du Sud, Vinâyaka à la 
porte de l'Est, et rentre alors chez lui, libéré de tous ses 
péchés. 

Je ne connais pas le Guide du pèlerin bouddhiste autour 
de la vallée ; mais il n'est pas douteux que ce chapitre du 
Nepàla-màhâtmya ait eu sa contre-partie bouddhique. Un 
grand nombre des sites énumérés sont également sacrés, 
à des titres divers, au regard des deux religions ; chacune 
des montagnes mêmes a pour la consacrer le souvenir d'un 
saint bouddhiste : Vipaçyin a demeuré sur le Nagarjun (Jàt 
iMàtroccha), Çikhin sur le Champadevi (l)hyànoccha), Kra- 
kucchanda sur le Manichur (Çankhagiri), Manjuçrî sur le 
Svayambhû (Goçrnga), Çàkyamuni sur le Pucchàgra, en 
arrière de Svayambhû. Le territoire sacré empiète égale- 
ment sur les alentours de la vallée et embrasse la vallée de 
Banepa ; c'est en dehors du Népal même, à trois lieues Est 
de Bhatgaon que sont situés le village de Panàvatî et le 
mont Namobuddha, témoins de la charité sublime de Çà- 
kyamuni ; c'est laque, pris de compassion pour une tigresse 
affamée qui allaitait ses petits, il lui offrit généreusement 
son corps à manger*. 

Il serait puéril, autant qu'oiseux, de prétendre énumérer 

1. C'est le sujet du Vyàghri-jàtaka, si fameux dans la légende boud- 
dhique. 



392 LE NÉPAL 

les 2 500 ou 2 733 tempifts compris à l'intérieur du circuit 
sacré. Je me bornerai donc à décrire les types généraux 
dos monuments sacrés qu'on rencontre au Népal et à 
signaler, s'il y a lieu, les priocipaux représentants de 
chaque espèce. 




Autel de Krsna. 



TABLE DES MATIÈRES 

DU PREMIER VOLUME 



(ntroductio^î. Quel intérêt présente l'histoire du Népal. L'histoire 
de rinde s*y reproduit en réduction dans ses phases essen- 
tielles. Esquisse comparative des deux pays, au point de 
vue de leur développement politique, religieux et social. . 1 

1. Le Népal. Géographie sommaire du royaume. Le Népal pro- 
prement dit. Description delà vallée du Népal : montagnes, 
cours d'eau, villes, bourgades. Les cartes du Népal ; cartes 
européennes et cartes indigènes 41 

H. Les documents. Trois catégories de matériaux 75 

Les documents européens. D'Andrada. Grueber. Tavernier. 
La mission du Tibet ; les capucins au Népal. Le P. Giuseppe. 
Marco délia Tomba. L'Alphabetum Tibetanum. Kirkpatrick. 
Hamilton. Hodgsun. Smith. Oldfield. Voyages récents. . . 79 

Les documents chinois et tibétains. Hiouen-tsang. Wang 
Hiuen-ts'e. Pèlerins de passage. Les Annales des T'ang. 
Atlça. Les Ming. Les Mandchous. Invasion des Gourkhas 
au Tibet. Le traité gourkha- chinois. Le Népal et la Chine 
au xix® siècle 149 

Les documents indigènes. Les VaipçâvaJis. Le Nepâla-mAhà- 
tmya. Le Vâgvatl-mâhÀtmya du Paçupati - Purâça. Le 
Svayambhû-puràpa. Les inscriptions. Les manuscrits. Les 
monnaies 193 



394 TABLE DES MATIÈRES 

m. La population. 

Les Névars. Origine. Introduction du bouddhisme et de Thin- 
douisme. L'organisation sociale de Jaya Sthiti Malla. L'or- 
ganisation moderne : Çiva-mÀrgis et Buddha-mârgis. Le 
caractère. Le costume. Les usages. La langue 219 

Les Gourkhas. Origine. Les Khas. Les usages. Le costume. 
Le caractère. Les classes sociales. La langue 253 

IV. Organisation politique, judiciaire, économique. La période 

névare et Ja période gourkha. La royauté, les hauts fonc- 
tionnaires. La justice. L'armée. Le régime du sol. Les 
métiers. Le commerce 279 

V. Les divinités locales. Difficulté d'une classification. LesNâgas; 

les Tlrthas; les rivières. Divinités bouddhiques : Mafijuçri; 
Matsyendra Nâtha. Paçupati. Nàrâyana. Çiva, Vispu, le 
Bouddha. Devl. Les Bhairavas. Les dii minores. Le circuit 
du pèlerin 316 



TABLE DES ILLUSTRATIONS 



Portrait du maharaja Chander Sham Sher En face da titr«. 

Divinités et lieux saints du Népal 1 

Bronze népalais 39 

La vallée du Népal 49 

Un hameau népalais : Haltsok 59 

Carte du Népal jointe à la Relation de Kirkpatrick 69 

Carte du Népal jointe à la Relation de Hamilton 71 

Fragment de Tinscription de Pratâpa Maila sur la façade du palais 

de Katmandou 89 

Le Népal et les pays voisins sur la carte de Tlnde de Nicolas 

Visscher 91 

Épitaphe du P. Horace de Penna 107 

Temples de Manjuçrl et de Sarasvatl sur le flanc du mont Ma- 

hadeo-Pokhri 129 

Stûpa de Budlinàth, le grand temple des Tibétains au Népal. . . 151 

Stûpa de Svayambhû Nàtha. Entrée de la terrasse 173 

Temple et couvent de Mahâbuddha (Mahâ-bodhi) à Patan. . . . 195 

Vue d'ensemble du temple de Paçupati 210 

Entrée du temple de Changu Narayan 231 

Vispu flottant sur les eaux (Jala-çayana) à Budha-Nilkanth. . . 245 

Un des quatre stupas d'Âçoka à Patan (stûpa du Sud) 263 

Restes de monuments bouddhiques à Kirtipur 273 

Kukhri, couteau gourkha 278 

Temple de Mahâbuddha à Patan. Détail 287 

Temple de Mahenkal à Katmandou 305 

Un des quatre stupas d'Açoka à Patan (stûpa du Nord) 331 

Temple de Paçupati. Cour d'entrée avec la statue de Nandi. . . 359 
Temple de cinq étages construit à Bhatgaon par Bhûpatindra 

Malla en 1703 373 

Autel de Krsça 392 

Carte indigène de la vallée du Népal. . . . iion t«xie, à u 6n du Toiame. 



CHARTRES. — IMPRIMERIE DURAND, RUE FULBERT. 



I 



II 



I 

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